Franck Spengler: Éditeur et libre Bandeur

À la tête des éditions Blanche, qu’il a fondées au début des années 90, Franck Spengler, dans la lignée de Jean-Jacques Pauvert et de Régine Deforges, sa mère, a su garder le cap de son insoumission. Autant prévenir, c’est pas du Mickey et c’est mieux que du cul.

C’est dans une petite rue endormie du 17é arrondissement parisien. Plus discret, c’est difficile. On passe même deux fois devant avant de sonner. On cherchait du rose en devanture, du show dans la vitrine. C’est souvent comme ça avec les a priori. On aurait dû se méfier. On pensait rencontrer un diable sur ses terres tapi dans son Enfer, un brin chelou vaguement border et on s’en régalait d’avance. On découvre un homme qui ressemble au mec d’en face mais habité, lucide, en colère aujourd’hui comme hier, franchement passionnant et on n’a pas été déçus du voyage.

Un de ses auteurs squatte son bureau pour d’ultimes corrections,  c’est donc dans son aquarium que Franck Spengler choisit de nous recevoir. Pas de poissons mais des livres. Partout. Des dizaines et des dizaines. L’aquarium, c’est la réserve, c’est l’île au Trésor. Clara Morgane en calendrier, Audiard illustré, Michael Jackson sa vie son œuvre, Jacques Chirac et ses archives privées… Mais les éditions Blanche au juste? Elles font partie de la même holding,  Hugo et Cie. Laquelle se présente comme une maison d’éditeurs, ce qui est effectivement tout de suite plus fréquentable.

Et comme les histoires de capital nous tentent un peu moins que les aventures de plume, c’est sur ce que fut le Lien pour beaucoup d’entre nous que va s’engager la belle et vibrante discussion. 

Le Lien, « un coup de boule littéraire ». Un séisme fondateur qui nous renvoie à l’année 1993, soit aux premiers temps de la maison d’édition fondée par Franck Spengler. Jusque là il avait un vrai métier, PDG de Ramsay. Le Lien donc et cette jeune auteure, « il y en a une comme ça tous les… tous les jamais ». Elle se faisait appeler Vanessa Duriès. Franck s’en souvient comme si elle venait à l’instant de sortir de son bureau.

« C’était un ovni, une petite nana de dix-neuf ans qui arrive et qui me dit voilà, j’ai envie de raconter ce que je vis parce que j’ai l’impression que personne ne me comprend. Issue d’un couple mixte, un papa d’origine algérienne, une maman française, du Lot-et-Garonne… voilà, un truc pas facile… Premiers rapports amoureux avec un maître au petit pied et puis ce type va l’emmener dans des soirées où elle va découvrir une sexualité que des adultes, voire des gens en fin de vie, n’ont jamais eue et elle va grandir par l’accession qu’elle donne à son corps et ça elle sait le raconter, ce qui est rarissime à dix-neuf ans. C’est pour ça que c’est un livre, peut-être pas techniquement, mais d’une maturité littéraire d’un auteur qui aurait eu cinquante ans et plus ».

Pour Katia Ould-Lamara,  sa véritable identité,  l’histoire s’arrêtera brutalement le 13 décembre de la même année sur une route du sud de la France. Elle avait vingt et un ans. Pour Vanessa Duriès, ce sera le début de la légende. Elle est devenue aujourd’hui l’une des grandes figures iconiques du milieu SM. 

Vanessa Duriès et encore avant, Françoise Rey. Un beau chemin avec celle qui, comme lui dans une autre vie, fut professeur. On en regretterait parfois l’école. Parti de la Femme de Papier en 1989 chez Ramsay jusqu’aux Aventures Délirantes aux éditions Blanche en 2012. Et puis, Françoise Simpère pour des Désirs et des Hommes, Maïna Lecherbonnier, fameuse marquise pas rangée du tout et ses Exercices sexuels de style. Emma Cavalier et le Manoir, oui encore un must have pour qui veut jouir avec classe. La liste est longue. Plus de trois cents titres au dernier recensement mais pourquoi compter ? 

Autant de paris plus ou à peine moins risqués. C’est sans doute pour ça qu’on devient éditeur, qu’on le reste. C’est en tout cas pour ça qu’il l’a été, Franck Spengler. 

« Et c’est vrai que ce métier le permet, je pense, dans des boîtes très organisées, de moins en moins… hélas. On est passé d’un artisanat à une industrie et dans l’industrie, il y a des règles, on ne plaisante pas, des études de marché, des plans promo qui font que ça bride ». 

Et de se souvenir tout à coup que sortir Le Lien dans les années 90 se sera finalement avéré plus simple que faire parler d’un livre aujourd’hui. Ah bon ?

« Je trouve qu’il y a une liberté de penser, de ton, simplement de faire qui a terriblement reculé. On s’est tous formatés. Je dis « on »,  je me mets dedans. Des éditeurs comme Pauvert, comme Deforges ou Martineau qui faisaient des paris, des essais sur des trucs complètement dingues, c’est fini maintenant ». 

Des paris et autant de combats. Quand Pauvert et Deforges éditaient, ils se battaient. Et ce fut souvent pour l’une et l’autre d’une violence qu’on n’imagine plus. Contre des murs érigés par d’autres. Contre la censure. Incarnée notamment par le riant Raymond Marcelin, décoré de l’ordre de la Francisque, surnommé « Fouché, le vrai » par de Gaulle et ministre de l’Intérieur de Pompidou à Messmer. Marcelin et d’autres qui « voyaient le Monde d’une certaine manière et voulaient empêcher de le voir autrement ». Ce combat pas si vieux, pas si éteint, entre progressistes et réactionnaires. 

A cette différence mordante, cruelle, que:

« Maintenant, les réactionnaires, c’est nous ! C’est nous les geôliers !… C’est dur de se battre contre soi-même. C’est très très dur. Et j’ai du mal à comprendre aujourd’hui. J’ai assisté dans des repas chez ma mère à des débats avec des mecs de tous azimuts qui se déchiraient idéologiquement tout en buvant des canons et qui pouvaient échanger en étant dans des désaccords complets. Maintenant, c’est impossible. Parce que tu peux pas dire ça sur tel sujet ni ça sur tel autre. On est rentrés dans une société de codes ».

Allons bon, lui aussi. Spengler, qui renonce aux ors de Ramsay pour voguer libre sous son propre pavillon et jamais de complaisance, aurait affalé. Lui qui a édité Eric Naulleau, devenu l’une des icônes du Paf, aussi bien qu’Alain Soral, trimard chez tricard, ou encore Erik Rémès, dont le goût revendiqué pour la monte à cru lui a valu de voir ses propres locaux saccagés par Act-Up Paris en avril 2003, Franck fils de Régine l’irrédentiste serait rentré dans les clous ?? 

« On va se parler très franchement, je vais faire comme faisait Nicolas Sarkozy, on va pas se mentir, ce que j’ai fait, je l’ai payé le prix fort. C’est à dire qu’un mec comme moi qui va avoir soixante ans, dans l’édition, qui aurait suivi le parcours que j’aurais pu suivre chez Fayard, au Seuil, je gagnerais entre huit et quinze mille euros par mois. Là, je dois être à cinq mille. Je ne me plains pas. C’est très bien. Je suis très heureux. Mais ça, ça a un prix. Le dernier journaliste que j’ai vu, ça remonte… aux années 70… J’exagère mais voilà, tout ça on te le fait payer dans une société qui ne veut voir qu’une tête. En publiant Soral, en publiant Rémès ou Laurent Guyennot.

Et puis vient un moment où d’être sous pression, ça fatigue, ça aigrit, ça altère un peu la pensée aussi. Alors que tu n’as pas l’impression de faire quelque chose de mal mais d’ouvrir une porte sur un autre champ de pensée. Je le disais à mes enfants, ce n’est pas parce que tu as décidé de ne pas parler de la torture qu’elle n’existe pas. S’imaginer que le silence empêche le fait, c’est d’une bêtise incroyable. Je dirai ça de tous ceux qui subissent des pressions du fait de leurs idées, je reste là-dessus intraitable, c’est insupportable. À la maison, il n’y avait pas de censure, on pouvait tout dire même le pire. Mais on avait droit de se prendre en retour la vindicte de ma mère. J’ai été mal élevé ».

Humour. Dérision. Tendresse intacte d’un fils pour sa mère, dont il partage à l’évidence l’insoumission jusqu’à la colère.

« J’ai adoré le monde dans lequel je vivais, j’ai cru qu’on pouvait le changer mais j’aime pas le monde dans lequel je vis. Ce monde là ne me plaît pas. Cette inculture, dont nos dirigeants doivent forcément être ravis, oui ça me met très en colère ». 

Et c’est par goût non pas tant pour la seule transgression mais plutôt pour ce qu’elle offre à découvrir, à comprendre de soi, des autres, de sa propre condition d’homme qui désire, qui bande et qui jouit que Franck Spengler s’est mis à éditer des textes admirables, crus, bruts, des chefs d’oeuvre souvent. La rencontre avec Jean-Jacques Pauvert fut conséquente. Il y en a eu d’autres. Avec des textes. Comme l’Anglais décrit dans le château fermé, d’André Pieyre de Mandiargues. 

« C’est un livre s’il est publié maintenant, on va tous au zonzon ». Le sexe parce qu’il choque, qu’il heurte et qu’il affranchit. « C’est ce que j’ai compris avec Sade. Pourquoi, le sexe était toujours sous contrôle de l’Etat, des Institutions. Pour la dangerosité qu’il représente. Si tu libères le sexe, tu libères l’Homme ».

Mais aujourd’hui où on ne risque plus, comme Pauvert, dix ans de procédure judiciaire pour avoir exhumé et édité le divin Marquis, alors que triomphe la New Romance emmenée il y a quelques années par le colossal succès des 50 Nuances de Grey, et après avoir au minimum tout lu, comment toujours s’émouvoir ? Se laisser cueillir encore ? Finalement comme hier, comme aux tout premiers temps de son rose aux joues, quand le style et l’histoire surprennent, intriguent, choquent. Comme la Muse, de Sarah Agnès L.

« Très classique quant au schéma mais ce qui est très intéressant, c’est le huis clos de cette nana qui arrive chez un auteur qui vient de perdre sa femme et son enfant dans un accident de voiture, elle vient l’aider, il lui dit de dégager et puis elle lui dit: « vous, vous êtes énervé, vous avez besoin d’une petite pipe »… et ça commence comme ça. Et on a une vraie interrogation. Qui c’est cette gonzesse ??? Pourquoi elle est là ? Qu’est-ce qu’elle fait ? Voilà des choses qui m’intéressent ».

Comme peut le tenter aussi de publier les mémoires de Jean-Marie Le Pen, projet que lui a soumis l’un des fondateurs du GUD, l’espiègle syndicat étudiant à droite toutes. « Le Pen, c’est cinquante ans de vie politique française, c’est ça aussi la liberté d’expression ».

Étonnant ce va-et-vient permanent au fil de la discussion entre son travail d’éditeur, l’érotisme et le débat d’idées. A croire que l’érotisme et le champ politique sont intimement liés.

« Mais l’érotisme est une force politique ! C’est une littérature de rebelle. Clairement. C’est très proche de l’anarchisme, la littérature érotique. Elle est protéiforme. Elle est poétique, vulgaire, suggérée mais à chaque fois elle te donne le même message… libère toi camarade! ».

O.D

Faites-vous plaisir… les éditions Blanche, c’est Ici !

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