Auteur et parolier, Francis Basset connaît la musique et au minimum toutes les chansons. Ses souvenirs, ses humeurs. Même confiné, bonheur pur Collector !
Depuis que ce confinement s’est installé, j’ai forcément pensé que durant cet arrêt total des activités. J’allais avoir l’occasion d’écrire enfin un truc à moi. Ayant passé 40 ans à écrire pour les autres j’allais enfin pouvoir exulter en mon nom.
Je leur avais écrit des textes de chansons, à tous ces chanteurs et chanteuses, les auscultant pour savoir ce qu’ils aimeraient faire passer, me pliant à leurs personnalités, égotiques souvent. « Alors tu vois, me briefaient-ils/elles, je suis quelqu’un de très… Tu vois, j’veux dire ? » Je voyais très bien. En pensant nettement à autre chose. En pilote automatique. Bien sûr, j’ai eu affaire à de formidables artistes mais je suis moins à l’aise à cirer les pompes qu’à les faire. Surtout quand le confinement appelle à des séries de trente entre deux prises de température.
Et après, j’ai fait le ghost writer (on ne dit plus nègre sous peine d’exil à Cayenne) pour des people. Même combat, j’avais deux ou trois évènements marquants de leurs vies et autour de ça fallait que j’étire le chewing-gum pour faire 200 pages. Et depuis cette décision d’amortir ce confinement en écrivant un truc estimable qui me concernerait enfin, j’ai eu la chanson des Beatles dans la tête, Paperback Writer.
Cette histoire d’écrivain qui cherche un éditeur pour son histoire, le tempo rock résumaient la détermination du type qui voulait absolument qu’on le lise parce que c’était très important ce qu’ l avait à délivrer comme message universel. Et j’ai fini par me dire que ce serait une grossière erreur que je me mette à vouloir écrire quelque chose de perso et de chercher un éditeur à la rentrée. Ça s’avérerait aussi inutile que des tests de grossesse dans un Ehpad.
Mon histoire serait noyée parmi tous les manuscrits de confinés qui allaient engorger les éditions, chaque auteur se croyant être le seul à avoir eu l’idée du déclic « confinement-bilan de ma vie ». Le plus souvent sur le mode « J’ai oublié de Vivre » de Johnny.
« À force de vendre des moules dans des marchés couverts réfrigérés, je suis passé à côté de ma femme. Peut-être parce que j’avais trop de moules à dispo ». Ou bien : « À force d’enseigner l’anglais de Wall street à des branleurs dévorés par l’acné et l’ambition je n’ai pas écouté ma petite voix intérieure qui me susurrait d’aller au Tibet en toge et un sac de riz complet à l’épaule. » Ou encore : « À force de tapiner pour la nécessité, j’ai laissé mon âme se scléroser et Dieu me tourner le dos. » Etc, etc…
Tiens, Dieu, pas mal ça comme sujet de bouquin. Le mec est athée et très aux ordres de bobonne tendance harpie. Et un jour sa mère, à lui, meurt et il a des signes d’elle par l’entremise du Christ qui lui apparaît en halo dans la veilleuse de la live-box. Il était très attaché à maman, très dominatrice cependant. Quand il se rebellait, elle lui balançait tout à trac et devant témoins: « N’oublie pas que je t’ai talqué les couilles ! » En fait, c’était un mec très dominé par les femmes.
Toujours est-il que depuis les signes divins de sa mère, il s’est mis à aller à la messe et à prier dans les églises et même au pied de son lit, comme quand il était petit du temps du talc aux roubignoles. Sa femme qui sentait bien que l’époux lui échappait en a eu marre et lui a aboyé un jour où il rentrait des vêpres : « Tu vas m’faire le plaisir d’arrêter de croire en Dieu ! » Comme si elle lui avait dit : « Tu vas m’faire le plaisir de changer de calbard ! » Et là, prise de conscience, il décide d’aller aux putes. Et sa femme revend la maison. C’est une piste. Comme beaucoup d’autres.
La plus convenue étant l’électrochoc produit sur le genre humain par la pandémie. Style « Je découvre que ma voisine est bonne. Bonne au sens mère Térésa, dans son cœur, pas dans l’acception Monica Belucci. Et du coup, effet domino, mes collègues de bureau gagnent à être connus humainement, on crée des biocoops géants qui finissent par niquer les lobbys industriels de la bouffe. Et on chante l’Internationale soft, sans goulags et sans Soljenitsyne rabat-joie. Et dans la foulée on s’extasie sur la nature qui reprend ses droits parce qu’on s’est assez foutu de sa gueule. Et hop, un p’tit coup d’écologie au passage et on remet le vote écolo, inutile jusqu’alors, en selle. Et Cecile Duflot fait un come-back. Si elle peut encore se déplacer. »
« Dear Sir or Madam will you read my book ?
It took me years to write will you take a look ?
It’s based on a novel by a man named Lear
And I need a job
So I wanna be a paperback writer
Paperback writer… »
Toujours est-il qu’avec ce confinement tout le monde va se prendre pour Alexandre Dumas ou Marguerite Duras. Donc Francis, te mêle pas à ça mon garçon. Ta pépite va être noyée dans la quincaille. Et même si ce n’était pas le cas et que ton livre émerge des auto-bios de confinés, si tu claques du corona tu seras oublié dans l’heure qui suit. Quand tu vois à quelle vitesse un Prince ou un Bowie passent aux oubliettes…
Alors n’écris rien sur toi.
Observe et médite la phrase de Scutenaire : « Il faut regarder la vie en farce. »
Francis Basset



