Dans les Yeux de Totto Chan : « l’Amant »

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Psychologue, psychanalyste, Totto Chan propose son regard de femme sur le cinéma, sur l’amour et le désir qui animent le cœur des plus grands réalisateurs. Aujourd’hui, l’Amant de Jean-Jacques Annaud d’après le roman de Marguerite Duras.

 

Indochine, fin des années 20. Sur le bac qui traverse le Mékong, une jeune Française de 15 ans et demi rencontre le « Chinois », un homme riche et élégant de 34 ans, qui lui propose de terminer le voyage dans sa limousine.

Ensemble, ils connaîtront une passion charnelle et dévorante, faite de désir et de souffrance. Une relation interdite dont l’issue est déjà écrite à l’avance.

Ce film laisse une impression assez étrange, celle d’un contraste entre la beauté somptueuse restituée des décors naturels et des villes, l’ambiance parfumée des senteurs et des clameurs asiatiques, et la description, plutôt esthétisante de la relation entre l’amant et la jeune fille.

Pourtant, le scénario, confié à Gérard Brach, est fidèle au roman de Marguerite Duras. Tout y est, ou presque, de l’amour-haine pour la mère, la haine envers le frère aîné, l’amour ambigu envers le petit frère, au désir naissant de Marguerite pour l’amour charnel et l’écriture, noués dans un même élan de vie et d’impuissance mêlées.

Les personnages secondaires sont très justes, celui de la mère étant remarquablement interprété par Frédérique Meineiger, toute en folie poignante. Le frère aîné est bien inquiétant à souhait et le frère cadet, joué par le jeune Melvil Poupaud débutant, incarne bien toute l’ambiguïté de la relation affective de Marguerite avec lui.

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En revanche, les personnages principaux sont assez éloignés de la description du roman de Duras. Le personnage du Chinois, plutôt frêle, peu musclé dans le livre est porté par un Tony Leung à la musculature des ischio-jambiers parfaite. Reste son beau visage impassible, qui nous console de cette irruption occidentale de la vision du Chinois.

La jeune actrice, Jane March, correspond assez bien au physique de Duras jeune fille, mais quelque chose de fade et de superficiel se dégage de son visage enfantin. Peut-être parce qu’aucun nuage émotionnel ne vient troubler son regard ?

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La première rencontre de Marguerite, sur le bac qui la mène vers Saïgon, avec le Chinois suggère que l’adaptation du roman ne sera pas fidèle au texte. Le rouge à lèvres sombre sur sa bouche est grossièrement posé, comme pour signifier: « Regardez la jeune fille qui ne sait pas mettre correctement son rouge à lèvres, car elle est encore dans l’enfance, et elle a ce petit quelque chose de particulier qui fait qu’on ne peut pas la manquer».

Le script de Jean-Jacques Annaud avait pourtant respecté à la lettre tous les autres détails du roman : la robe de soie légère, très échancrée, le feutre d’homme de couleur rose, les souliers en or et en strass. Alors, pourquoi ce rouge à lèvres grossièrement posé sur les lèvres de la jeune fille, malgré la précision de Duras dans son livre sur le soin tout particulier qu’elle apportait à son maquillage ?

Le corps est un instrument  de séduction parfaitement maîtrisé par Marguerite. Elle va l’utiliser pour obtenir du Chinois une compensation financière aux problèmes d’argent que rencontre sa mère. Mais Marguerite tombe amoureuse de cet homme et souffre du piège dans lequel sa terrifiante culpabilité l’a elle-même enfermée.

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Ce détail du rouge à lèvres éclaire le ratage partiel de cette adaptation qui cherche à montrer, à démontrer, plus qu’à suggérer une histoire d’amour tout en érotisme caché et intérieurement brûlant.

À l’image des scènes d’amour charnelles, elles-mêmes exemplaires d’une démonstration : le désir est montré cru, sans fard, avec un Tony Leung puissant, très loin du corps frêle du Chinois. Alors que l’écriture de Duras suggérait toute la finesse du désir charnel, son « crescendo », ses impasses, dans le clair-obscur moite de la chambre-garçonnière.

Qu’est-ce qu’une adaptation fidèle d’une œuvre littéraire au cinéma ? Toute adaptation au cinéma d’une œuvre littéraire est-elle une trahison, comme l’affirme Antonio Tabucchi ? L’adaptation doit-elle être fidèle à l’œuvre d’origine ou doit-elle être une transmission d’un regard, d’une perception personnelle du réalisateur, avec des trahisons plus ou moins acceptables ?

Sans avoir de réponse définitive à cette question, il suffit de constater ici l’adaptation en partie manquée de l’histoire de Duras, par Jean-Jacques Annaud, à travers ce détail du rouge à lèvres, dans ce qu’il a de plus intime, de plus caché, de plus inconscient, à savoir le rapport au corps, chevillé à l’écriture naissante, l’un et l’autre servant de « projets » pour venger la mère de sa ruine personnelle, infligée par les fonctionnaires autochtones, vendeurs de terres inexploitables.

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Le désir de Marguerite ne semble pas avoir été saisi par le réalisateur, il disparaît sous l’éclairage trop appuyé de la narration et l’émotion s’évanouit.

À l’opposé du style de l’écrivaine, qui n’a cessé de faire jaillir les évocations imaginantes de cette histoire d’amour impossible, par une écriture serrée au plus près du Réel des corps.

C’est cette seule lecture, à la lettre, qui aurait dû prévaloir dans cette transposition à l’écran de ce roman majeur de Marguerite Duras, pour en transmettre toute la beauté noire efflorescente.

Totto Chan

L’Amant, un film franco-britannique, réalisé par Jean-Jacques Annaud, sorti en 1992, adapté du roman éponyme de Marguerite Duras, publié en 1984.

Lire Totto Chan est un bonheur. L’écouter est une joie !

 

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