Maquilleur pour le cinéma pendant de longues années, grand pote de Coluche et oscarisé pour son travail sur Marion Cotillard dans la Môme, Didier Lavergne est un artiste aussi rare que discret. Pour Paris Bazaar, il se raconte sans fard.
Avant de parler de lui, ce sont surtout les autres qu’il évoque spontanément. Avec tendresse et pudeur. En plus de trente ans de carrière, ses mains habiles ont maquillé les plus grands noms du cinéma et parmi ses plus belles légendes. Souvent, on lui a demandé d’être indiscret. Il s’y est toujours refusé.
Si le métier invite à toutes les bohèmes, Didier Lavergne ne louvoie pas et reste fidèle à ses amitiés comme au silence qu’il n’a cessé de s’imposer. Ce qui se dit, se vit, se joue sur un tournage reste sur ce tournage. À fortiori, quand dans cette parenthèse comme une alcôve que représente le maquillage, actrices et acteurs se concentrent, changent leur peau pour une autre et s’abandonnent, sans doute plus vulnérables et fragiles.
Durant ces instants de l’ombre, Didier a été à chaque fois leur partenaire fidèle, discret et bienveillant. Les amateurs du genre iront donc croustiller ailleurs et sans lui. De ces femmes et de ces hommes qui nous ont fait rêver et qu’il a connus de près, le plus souvent tutoyés, il n’a retenu que leur belle humanité. L’essentiel, en somme.
C’est notamment le cas de Romy Schneider, qui fut la première. Le grand maquilleur de l’époque, Michel Deruelle avec lequel, tout frais sorti des Arts Appliqués, il avait commencé à collaborer ne pouvait pas sur ce film s’occuper de la star. Le film, c’était le Train de Pierre Granier-Deferre. Romy et Didier, jusqu’au dernier jour, n’allaient ensuite jamais cesser de travailler ensemble.
C’est aussi le cas de Josiane Balasko qu’il aime comme une soeur et à qui il a fait tellement de têtes différentes. C’est encore le cas de celui qui est devenu son grand ami, Michel. Michel Colucci, qu’il a vu de ses yeux mourir un jeudi de juin 1986, sur une petite route des Alpes-Maritimes.
« C’est un coiffeur qui travaillait très souvent avec moi sur les films qui lui a parlé de moi. Il avait entendu parler de moi aussi… Je connaissais toutes les équipes du Splendid et du Café de la Gare, sauf lui. Il faisait « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », je suis passé le voir. Il m’a dit : « Si ça t’intéresse de travailler avec moi, ce sera mon plaisir. Et il n’y aura qu’un mec qui passera devant moi, ce sera Roman Polanski »… Voilà comment ça a commencé.
J’ai travaillé avec lui pour le cinéma, les télés, les séances photo… À chaque fois, on a créé un look. Que ce soit « Tchao Pantin », « le Fou de Guerre »… j’en oublie… Il y a eu « Banzaï » aussi, où il est piqué. Je me souviens, j’avais fait un truc très élaboré, c’était très bien fait… je m’envoie des fleurs (sourire)… mais il avait raison, il m’avait dit : « Oui, mais on ne me reconnaît pas ! » L’idée de Zidi, c’était qu’il devenait Elephant Man, donc j’avais fait tout le visage mais tout d’un coup, c’est vrai, on perdait Michel.
Alors, il y a eu une grosse bagarre avec Zidi et Michel, moi j’étais au milieu, j’essayais de faire plaisir à tout le monde… Au final, j’ai proposé de faire une moitié de visage. Une moitié normale et une moitié enflée. C’était très compliqué à faire, un produit très lourd, je me suis pourri mon four, j’ai pourri mon appartement (rires), ça sentait l’oeuf pourri, une horreur… Finalement, j’ai fait le truc en une nuit (sourire)…
Et puis, on est devenus très amis… C’était un mariage… J’étais deux jours sans aller manger chez lui, c’était : « Alors, faut t’envoyer des cartons pour que tu viennes ! » Une espèce de possessivité. Il aimait ses potes, quoi… (sourire) »
Didier Lavergne a débuté dans le cinéma à l’aube des années 70. Et l’anecdote du masque réalisé pour Banzaï cuit dans le four familial en dit assez sur l’esprit de débrouille dont il a toujours dû faire preuve. Si aujourd’hui des équipes de plusieurs personnes, parfois des dizaines, se dédient exclusivement aux effets spéciaux, chacune son registre et son département, Didier a longtemps oeuvré tout seul. Un inventaire à la Prévert.
« Je faisais tout ! Je faisais les tatouages, les peintures des Indiens, les transformations de visages, les blessures, les postiches, les moustaches, les barbes, les sourcils… L’éclectisme auquel on était obligé à l’époque était beaucoup plus grand. Maintenant, ce sont des spécialisations et ça se comprend.
Quand on se lance dans les effets spéciaux, il y a une telle mise en oeuvre, on est obligé d’avoir des ateliers. Les produits qu’on utilise sont en constante évolution.. on peut pas tout faire ! Un grand chef maquilleur américain a au minimum quinze personnes qui travaillent pour lui… une petite usine ! Les mecs qui font « la Planète des Singes », faut se dire que tous les jours c’est pas quinze personnes à maquiller !
Ce qui m’a émerveillé ces dernières années au cinéma ?… Longtemps, mon film c’était « Once Upon a Time in America », maintenant c’est « Avatar ». Tout est parfait… Quand on arrive à avoir la larme à l’oeil en regardant des muppets, c’est quand même que c’est réussi ! Il y a tout dans ce film. L’amour, la guerre, les relations fusionnelles, les trahisons, l’écologie… il y a toute l’histoire de la vie. C’est ça qui est grand. »
En 2008, au moins deux Français ont été conviés au Kodak Theatre pour la 80é cérémonie des Oscars. Marion Cotillard pour son interprétation magistrale d’Édith Piaf dans la Môme d’Olivier Dahan. Et Didier Lavergne pour le maquillage qu’il avait créé pour l’actrice, la faisant passer de la lumière de ses vingt ans au crépuscule précoce et douloureux de sa vie. Un travail époustouflant, un chef d’oeuvre tout simplement. Pour le môme de la rue de Cléry dans le Sentier, le scénario hollywoodien a bien failli tourner à la comédie comme chez Claude Zidi.
« C’est très étrange… J’y crois pas… Attends, en face de moi il y a du lourd. Il y a Ve Neill qui a fait tous les « Pirates des Caraïbes » et de l’autre côté Rick Baker qui a déjà six Oscars ! Donc moi, le petit Français (sourire)… C’est pour dire, quand j’arrive au symposium, le rassemblement qui précède la cérémonie, tu as cinq cents maquilleurs qui viennent des États-Unis, de partout. Tout le monde a des stands et moi j’ai rien (rires)… qu’est-ce que je pouvais bien ramener ?
J’avais rien pris et je vois leurs trucs… Rick Baker pour « Norbit » avait transformé Eddie Murphy en Chinois, il avait un stand où il avait amené tous ses masques, on aurait cru des têtes coupées tellement c’était bien fait… Et moi, rien. En deux mots, je suis un baltringue (sourire)… En plus , je monte sur scène, tu connais mon anglais (sourire), je demande une traduction… Moi, je parle un quart d’heure en français et le mec qui traduit, ça lui prend deux secondes ! Alors du coup, je me mets à parler en anglais et là, les gens sont pétés de rire !
Et je suis pris pour un mytho. Parce que je dis en combien de temps j’ai fait la môme, en quinze jours. Je dis : « Fifteen days. » Et les mecs, ils me font : « No, no. You mean fifteen months ! » Et je réponds : « No ! Fifteen days ! » Là, tu sens qu’il y a un froid. Ils comprennent pas. « Qu’est-ce qu’il nous raconte lui ? Il fait ça en quinze jours ?? » Et je précise : « Not only her, but all the crew. » Parce que j’ai pas fait seulement Marion, j’ai fait aussi tous les autres acteurs.
Et dans la salle, ils ont du mal à y croire. Quand tu sais que Rick Baker, il a une équipe de vingt personnes avec lui. Il fait l’acteur principal et c’est tout. Bref, ça tourne à la bonne rigolade (rires). Après, des Américains, des Canadiens viennent me voir et tous me disent : « C’est vous qui allez avoir l’Oscar ! » Ils veulent des autographes, moi j’en ai jamais signé (sourire)… Tout d’un coup, je suis dans un truc qui me correspond pas mais c’est les États-Unis, ils sont contents que tu sois là, ils sont très contents pour toi !
Et le lendemain, c’est les Oscars. Je m’habille, tatata… costume, chemise, cravate, tout est nickel… je viens pour mettre mes chaussures, j’avais pas pris mes chaussures ! J’avais juste une paire de tongs (rires), même pas de baskets, les chaussures étaient restées à Paris ! On a un chauffeur, je lui dis qu’il faut que j’aille acheter des chaussures… on est à une heure des Oscars (sourire) ! On y va en limo, je voulais surtout pas faire « le Français qui est différent », je voulais la faire le plus soft possible…
Une heure après, on se retrouve sur le tapis rouge avec ma fille Anaïs. Il y a Vanessa Paradis avec son mec, Johnny Depp. Vanessa vient nous embrasser, Johnny Depp fait la bise à Anaïs… elle est encore môme, elle sait plus où elle habite ! Et puis après, tu as Harrison Ford, pareil, qui vient nous saluer… (rires)… On s’asseoit dans la salle, la soirée commence et puis à un moment, je supporte plus le col de la chemise, le noeud papillon, je déboutonne tout ça et vient le moment du meilleur maquillage, j’ai à peine le temps de demander à ma fille de me remettre tout ça en ordre, je vois les caméras arriver sur moi et j’entends mon nom…
Je monte sur scène, j’ai pas préparé de discours, je dis : « Thank you very much » (rires), je brandis l’Oscar… comme si j’avais gagné une coupe de football (rires) ! Et je me casse. Ramzy qui est un pote est mort de rire, il m’a dit : « C’est incroyable ce que tu as fait, ils tiennent tous l’Oscar respectueusement, et merci à ma mère, à mon agent… toi, on aurait dit que tu avais gagné un match de football (rires) ! »… Et tout ça va très vite… tellement vite que tu n’as même pas le temps de penser, de savoir ce qui t’arrive. »
Didier Lavergne a continué à travailler après les Oscars, on n’oublie pas non plus le BAFTA, l’équivalent britannique qu’il décrocha la même année pour le même film. Et puis, tout doucement il a ralenti. J’accuse, le dernier film de Roman Polanski s’est ainsi fait sans lui. L’une des rares fois, sinon la seule, où il n’a pas accompagné le réalisateur avec lequel il travaille pourtant depuis au moins le Locataire.
« Le cinéma est un métier de jeune. Les 35 heures, on les fait en deux jours et dans toutes les conditions. J’ai même fait à une époque deux films en même temps. Sur « le Locataire », on travaillait la nuit, on stoppait. On était porte Saint-Denis, je montais sur ma moto et je filais au bois de Vincennes pour faire le film de Losey, « Monsieur Klein » , où j’étais en renfort. Je maquillais la figuration pendant encore quatre heures. Je rentrais chez moi, je mangeais un bout, je dormais un peu, et je repartais le soir sur le Polanski. J’ai fait ça quinze jours… J’ai mis un mois pour m’en remettre (sourire). »
De ses premiers pas sur un plateau, Michel Deruelle l’avait emmené observer, il conserve le souvenir ému et vaguement terrorisé de s’être retrouvé avec Delon, Bourvil, Montand et Gian Maria Volonte que dirigeait Jean-Pierre Melville pour le Cercle Rouge.
De ses pas d’aujourd’hui qui le conduisent plus volontiers dans les musées qu’au cinéma découvrir des artistes contemporains ou renouer avec les grands maîtres des siècles passés, lui revient cette question qu’il s’est souvent posée : est-ce qu’il aurait pu devenir un grand peintre ?
Ce qu’on sait, c’est qu’il n’a jamais cessé de créer sans jamais se répéter, qu’il a ainsi contribué à nos bonheurs cinéphiles. Surtout, Didier Lavergne a mené son chemin d’artiste sans maquiller sa vie. Il vit aujourd’hui tranquille sur l’île de Beauté. Les deux se sont bien trouvés.
O.D





Mon D D, mon pote, mon frère de coeur, 56 ans d’amitié ça ne s’invente pas. L’amitié c’est comme un chef d’oeuvre. C’est avec le temps qu’on voit sa valeur ! À toujours mon pote !!
JM. M