Cette semaine, on s’est souvenu de Gainsbourg, trente ans sans lui, c’est long. Et puis, on a pleuré Bunny Wailer, sans qui la légende se serait écrite autrement.
Bien qu’omniprésent sur les ondes, ça fait déjà trente ans que Serge Gainsbourg est parti. Un soir, seul chez lui, la grande faucheuse a décidé de lui faire sa fête. Le soir du 2 mars 1991, les pompiers le retrouvent inanimé, gisant nu dans sa chambre.
Gainsbourg venait de terminer la composition d’un album de blues et s’apprêtait à aller enregistrer ses nouvelles œuvres à La Nouvelle Orléans. Peut-être aurons-nous la chance d’entendre un ou deux morceaux un de ces quatre ?
Gainsbourg aimait tant changer de registre. Il s’était attaqué à la funk et au rap avec You’re Under Arrest et Love On The Beat, au jazz avec Du Chant À La Une, son premier album, ou encore au reggae avec Mauvaises Nouvelles Des Étoiles et évidemment Aux Armes Et Cætera…
Fou de musique, multi-instrumentiste mais surtout excellent pianiste, de formation classique, Gainsbourg savait utiliser, remodeler, recycler des morceaux de classique pour les adapter dans ses chansons. Il y a évidemment Lemon Incest, interprété avec Charlotte, dont la base musicale n’est autre que l’Étude 3 op.10 composée par Frédéric Chopin.
Autre évidence avec Initials B.B. Le morceau hommage à Brigitte Bardot, qui était sublime à l’époque et ne s’était pas encore tourné vers le bleu marine, est sorti en 1968. Il est basé sur le très célèbre premier mouvement de la Symphonie n°9 dite Du Nouveau Monde du compositeur tchèque Antonín Dvořák.
Toujours pas convaincus ? Comparez donc Baby Alone In Babylone, chanté par Jane Birkin en 1983, et le 3ème mouvement de la Symphonie N°3 composé par Johannes Brahms. Bingo ! C’est la même musique. Oui, Gainsbourg était un grand pompeur. Mais il s’abreuvait aux plus belles eaux et surtout, il était génial.
En 1975, il surprend tout le monde en sortant L’Ami Caouette. Le titre est une biguine antillaise dont les paroles ont été écrites, selon son auteur, en dix minutes chrono sur un coin de table. Lors de sa dernière interview enregistrée le 14 novembre 1990 pour le documentaire Je Suis Venu Vous Dire, Gainsbourg qualifie lui-même ce morceau de « connerie monumentale ».
Autre grand moment dans la carrière du grand Serge, lorsqu’il revisite La Marseillaise en reggae, en 1976. Un peu plus tard, Gainsbourg se vantera d’avoir «mis les paras au pas !». Lors d’un concert à Strasbourg, d’anciens paras veulent lui casser la gueule pour avoir, selon eux, dénaturé l’hymne français. Gainsbourg a alors l’idée géniale de l’interpréter a capella, le poing levé. Après un moment de doute, les anciens militaires se mettent au garde à vous.
Accusé d’anti-patriotisme, vivement critiqué par des saletés d’extrémistes et par certains « intellectuels », comme on appelle les connards dignes de ce nom, Serge Gainsbourg rachète le manuscrit original de La Marseillaise en 1981 lors d’une vente aux enchères. Les paras applaudissent. Le débat est clos. Le bras d’honneur pour tous ceux qui lui en mettaient plein la tête est total et grandiose.
Avec sa mort le 2 mars 1991, la France a perdu un artiste, un compositeur, un parolier essentiel. Souvent critiqué de son vivant, parfois même déglingué, lui sera resté droit dans ses bottes jusqu’à la fin, même si, dans la première moitié des années 60, lors d’une interview dans l’émission légendaire Discorama de Denise Glaser, il déclarait avec un large sourire cynique à propos de sa conversion à la pop music, « J’ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ».
Il nous manque tant. Il avait tout compris.
La planète reggae n’arrive pas à sécher ses larmes. Après U Roy et Tonton David, c’est au tour de Bunny Wailer de passer l’arme à gauche. Co-fondateur des mythiques Wailers avec son ami d’enfance, Bob Marley, et Peter Tosh, Neville Livingstone de son vrai nom, bossa aussi avec une autre légende, Lee Perry.
En 1974, il en a marre et lâche les Wailers avant de se mettre à enregistrer plusieurs albums solo. En 1980, il sort notamment un album de reprises des Wailers avant de se mettre un peu au vert.
Vers 1986, il tente de reformer les Wailers mais Rita, la veuve de Bob Marley qui n’a pas besoin de grand-chose puisqu’elle a hérité des droits d’auteur de son mari, refuse catégoriquement. Un an plus tard, Peter Tosh se fait flinguer, annihilant toute éventuelle reformation.
Après avoir sorti quelques compilations et reprises durant les années 90, il participe à un documentaire sur le reggae intitulé Made In Jamaica. Il profité de la promo européenne du film pour remonter sur scène et interpréter plusieurs titres des Wailers et de ses propres albums.
À partir de 2011, il dénonce régulièrement sur le web la mainmise de Rita Marley et de Chris Blackwell, le patron d’Island Records, sur l’héritage de Bob Marley.
Bunny Wailer faisait partie de ceux qui avaient lourdement contribué à la reconnaissance mondiale du reggae. Plus intéressé par la musique que par le fric, il est longtemps resté dans l’ombre de ceux qu’il a accompagnés et aidés.
Plus qu’une légende, Bunny Wailer était une incarnation de l’âme du reggae. Lui aussi est parti le 2 mars. Mais en 2021. Une énorme perte pour la musique mondiale.
Laurent Borde




