La Bande Originale d’un Rock’ n’ Râleur : Chuck Berry et Patrice Tison

Chuck Berry-Rock'n'Râleur-ParisBazaar-Basset

Auteur et parolier, Francis Basset connaît la musique et au minimum toutes les chansons. Ses souvenirs, ses humeurs. Bonheur pur Collector !

Chuck, mon idole 

Je voudrais revenir à l’immense Chuck Berry. Parce qu’il y a trop d’engouement au moment de la mort des géants et trop de retour à la normalité ensuite. Alors qu’il vaudrait mieux entretenir régulièrement leur flamme.

Le mot rock a tellement été employé qu’on ne sait même plus ce qu’il signifie au juste. Le rock est né de la fusion de deux musiques : la musique de Gospel et de Rythm n’ Blues des noirs, et la musique de crooner des blancs. Le rock a trait à  l’authentique, au vrai, au cash.

Dans le milieu des années 50, la grande nouveauté  était « l’agression » de la musique et de la sexualité, et l’amplification des instruments. D’un coup, on jouait fort. Avant les années 50, la guitare électrique existait déjà mais servait d’accompagnement. Avec le rock, elle est venue au premier plan. Elle a pris le pouvoir comme la guitare basse et la batterie.

Avant cette époque aussi, la chanson c’était des trucs à l’eau de rose où l’on parlait des frissons de son coeur sous la lune. Pour plaire, il fallait être blanc, bien habillé, et bien parler. Avec le rock, le mec qui était noir, parano ou schizo, et fringué à l’arrache avait sa chance. Et aussi et surtout, le rock s’est inventé un langage pour que les adultes ne comprennent pas celui des jeunes. Qu’il apparaisse comme un code.

Chuck Berry a excellé dans tous les compartiments du jeu. Et tant pis si, comme d’habitude, certains ne retiennent surtout qu’il avait un penchant très marqué pour les Sweet Little Sixteen et les Little Queenie.

Un des maux français, et non des moindres, est de ne pas prendre les personnalités -artistes, écrivains, scientifiques, politiques- pour ce qu’ils apportent pour soulager, distraire ou sublimer l’humanité. J’en ai connu qui n’achetaient pas de disques de Wings ou des Beatles parce qu’ils avaient entendu dire que Paul McCartney était radin. D’autres trouvaient la 5 ème de Mahler naze parce que, tenaillé par ses crises d’hémorroïdes, il giflait parfois ses gamins qui faisaient du bruit sur les graviers de l’allée, l’empêchant de se concentrer.

Ces gens ne prennent pas les artistes pour la lumière qu’ils apportent. Il leur faut le kit complet : l’homme est bon, altruiste, généreux, il n’a jamais trompé sa femme et il donne pour les maladies orphelines. Accessoirement, il compose des chefs-d’oeuvre. Alors là, d’accord. On aime et on achète ! 

Donc Chuck, on s’en fout que tu préfères les teen-âgeuses aux cougars. Avec ce que tu as apporté au rock et à la vie, tu pouvais même enculer les caniches. Je m’en branle. Tu m’as réussi mon adolescence, ma jeunesse et mon âge d’homme et j’ai encore tes gimmicks d’intro de Johnny B .Goode et Roll Over Beethoven dans toutes mes pulsations cardiaques.

Y’en a qui laisseront juste une trace au fond de leur calbard. Toi Chuck , tu laisseras ton empreinte dans l’histoire du Rock et du monde. L’empreinte du Géant.

Chuck Berry-Live-Rock'n'Râleur-ParisBazaar-Basset

Réussir : jouer d’un instrument

Je me suis retrouvé un jour à jouer dans une soirée dans la propriété d’un PDG de je ne sais quel parfum, du côté de Saint-Germain-en-Laye.

Le magnat était fasciné par mes mains sur la guitare. Il m’a chopé pendant mes pauses champagne pour me dire à quel point j’avais de la chance de savoir jouer d’un instrument. C’était la frustration, le grand regret de sa vie. Plein aux as comme il était, il avait soudain une chape de tristesse qui lui tombait dessus à l’évocation de ce ratage. Et moi en face, sincèrement, j’aurais bien concédé quelques faiblesses harmoniques contre un peu de son pognon.

En essayant de comprendre son « problème « , je pensais à la séduction. La séduction au sens large, pas seulement le prétexte à paniquer les acariens sur un sommier. Quand on ne séduit plus on meurt. Moi en tout cas. Et le pognon fausse tout. Il  est le soupcon qui pue. « Je lui plais pour mon argent ?…ou bien…  »  Le grand fortuné ne peut  pas vraiment discerner quand une femme est attirée par lui et pour lui. Il est vraiment soumis à l’ISF. Incertitude sur la fascination.

Au piano, en interprétant un prélude de Chopin, ou à la guitare une pièce de Villa Lobos il peut endosser la craquerie. C’est son tempérament artiste qui fait le boulot, sa sensibilité retranscrite par l’instrument, prolongation de son âme, de son être sensible qui partent en éclaireurs. Bref, il sait pourquoi il peut séduire et susciter l’admiration. L’argent ne fait pas écran et ne crée pas la confusion ou l’équivoque. 

C’est fou ce syndrome. J’avais déjà entendu parler de magnats de l’acier ou de la boucherie en gros qui seraient bien repartis de rien en échange de savoir jouer de la batterie ou du ukulele. Jean Constantin, auteur-compositeur-interprète génial des années soixante avait bien cerné le truc dans sa chanson Shah Shah Persan :

« C’était un shah, un pacha plein d’argent

Shah Persan si puissant que dans son harem toutes les femmes lui disaient :

Shah shah shah comme on t’aime

Mais malgré ses milliards, le pacha avait bien le cafard

Car son rêve, c’était d’voir pousser l’gazon

Devant son palais, en toutes saisons »

Tout est dit sur la relativité du bonheur.

Comme quoi y’a une justice dans la vie. On ne peut pas avoir fromage ET dessert impunément. Bien sûr, y’a beaucoup de Guitar Heroes ou de pianistes de concert plenty, mais leur fortune a eu la plupart du temps leur instrument comme rampe de lancement.

Et bien sûr, on m’opposera encore des exceptions qui confirment la règle. C’est chiant quand on fait tout le boulot d’en voir un rappliquer pour mettre sa virgule ou son « objection votre honneur ». Mais c’est de bonne guerre.

Fender-White-Rock'n'Râleur-ParisBazaar-Basset

Patrice Tison

Patrice Tison était un merveilleux guitariste. Dans les années 80, il était de toutes les séances de studio. C’était un amoureux fou de la guitare et des sons. Toujours en train de chercher, de bidouiller, de combiner des pédales, de tester des open tunning. Ses ambiances guitare prenaient aux tripes. C’est lui qui jouait sur les Mots Bleus, de Christophe, ces guitares planantes, intemporelles. Je l’ai perdu aussi, comme Langolff et tant d’autres. Rouennais lui aussi, j’en faisais un rival à mes débuts, dans la cité de la Pucelle. Sauf que je ne me rendais pas bien compte que son niveau à la guitare était bien au-dessus du mien. Mais lui ne jugeait pas. Il considérait que j’avais ma façon de jouer et il respectait.

Un jour, il y a bien sûr très longtemps, il venait de terminer des guitares pour une chanteuse à qui j’avais écrit les paroles de sa chanson. Sa guitare, une Fender Stratocaster blanche (pour cet enregistrement, parce qu’il en avait une collection) , était posée à même le sol dans son étui ouvert, dans un coin du studio. Je connaissais assez Patrice pour prendre la guitare. Le producteur de la chanteuse et son acolyte m’ont regardé, l’oeil ricaneur, se poussant presque du coude style : « Regarde-moi ce con, il est parolier et il se prend pour un guitariste. Il n’a pas honte de prendre la guitare de Tison. » Comme si je devais rester enfermé dans ma spécialité.  Comme si je ne pouvais pas être parolier ET guitariste.

Tison, qui avait assisté à  la scène, s’est approché et leur a lâché à  travers sa gitane maïs : « Francis est un très bon guitariste. » D’une phrase, il remettait les choses en place. Il me réhabilitait après le jugement hâtif de ces deux types engoncés dans leurs clichés. Il leur clouait l’à- priori.

Je me souviendrai toujours de cette bouffée de fierté qui m’avait envahi. On n’est pas débordé par les occasions…

Francis Basset

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