Les Lettres d’A… de Nicolas B. : Lettre à C.

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Acteur, comédien et metteur en scène, ce qu’il a envie de dire Nicolas Briançon prend ici le temps de l’écrire. Ses lettres parlent de lui, parlent de nous. Bonheurs épistolaires.

Chère C.,

Il est tard. Je devrais travailler à une adaptation qui se dérobe sous mon clavier, et me voici devant vous, pour vous parler, pour vous écrire, pour passer encore quelques instants avec vous. Pour rêvasser, pour me perdre, pour simplement être là à vos côtés et laisser filer la vie.

Rien de particulier à vous dire mais l’envie de rassembler les pièces d’un puzzle qui m’échappent parfois, et dont je n’arrive toujours pas à saisir, une fois rassemblées, ce qu’elles pourraient représenter, partant, ce que je dois comprendre. Qui sommes nous ? Où mènent nos vies ? Questions idiotes et ressassées, puisque je crains qu’il n’y ait pas de but, pas de cohérence. Nous avançons en aveugle, et nous essayons après coup de donner un sens à tout cela. Mais y en a-t-il un vraiment ? 

Je vous dis tout cela parce que ces moments passés à vos côtés participent de ces instants où ma vie échappe à toute logique. Vous êtes dans un monde qui n’est pas le mien, et pourtant nous parlons souvent et votre écoute m’est précieuse. J’ai retrouvé avec vous le goût d’écrire et le bonheur des mots, et rien ne me bouleverse autant que de sentir ces petits billets toucher des êtres que je ne connais pas toujours mais qui, pour quelques instants, deviennent plus proches et plus fraternels. J’ai comme vous l’habitude de partager avec le public des émotions, des pensées, des larmes, des fous rire.

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Mais écrire… C’est bien plus que cela. Et je m’étonne d’avoir passé ce cap. D’avoir surmonté cette peur. Car vous écrire, chère C., c’est me dévoiler bien plus que sur une scène, un écran, ou au travers d’un spectacle. C’est livrer ce que les rôles dissimulent, c’est montrer ce que je ne montre jamais. Pourtant je brouille les pistes, je change les noms, je mélange les histoires. J’invente, je mens, je m’amuse. Mais se dégage de tous ces mots accumulés une vérité intime, qui me révèle quelqu’un que je connais bien, qui m’agace souvent, que je finis parfois, sinon par aimer, du moins par accepter, et avec qui je me dis que, sans doute, la vie est possible. Je vous dois donc, chère C., un peu de cette réconciliation avec moi-même et ça n’est pas le moindre de vos mérites.

Il commence à être un peu tard et je me demande s’il est raisonnable de vous écrire alors que vous êtes sans doute en train de dîner avec quelques comédiens, d’applaudir une pièce d’un auteur qui m’agace, ou peut être même en tête-à-tête amoureux… Ce que je vous souhaite finalement. Même si je veille toujours avec un peu de jalousie sur mes amies. Au point parfois d’être un peu emmerdant… Ne protestez pas, je sais que je le suis… Et plus encore lorsque d’histoires, il n’y eut pas… Que faire ?

Je finis par accepter (mais quelle difficulté!) mes défauts mes imperfections, mes bêtises. Je cours sans cesse derrière une image de moi que je voudrais parfaite, ou du moins satisfaisante à mes yeux. Et je découvre chaque jour l’étendue de mes lâchetés, de mes mesquineries, de mes petitesses. Je ne dis pas tout cela pour vous entendre protester, ou vanter mes qualités. Je m’interroge aujourd’hui avec beaucoup d’énergie (c’est l’autre mot pour signifier l’angoisse), sur ce visage que je croise tous les matins.

Je le scrute, non pas, par je ne sais quelle vanité d’acteur ou satisfaction de moi-même, mais plutôt pour y voir apparaître chaque jour un peu plus de vérité. Dans ce qu’il devient, dans ses rides qui commencent à apparaître, dans ces changements que moi seul je perçois et qui annoncent des périodes nouvelles, je crois deviner que s’éloigne celui que je croyais être et se préciser, sans toutefois le révéler tout à fait, celui que finalement je suis.

Je n’aime pas cette découverte. Même si je sais qu’elle est nécessaire, et sans doute une des conditions du bonheur. Mais ce moi profond qui sort de son enfouissement comme ces momies que l’on découvre dans le sable et la terre, et qu’un lent travail au pinceau révèle et ramène à la vue des vivants, je me demande parfois si je vais l’aimer. 

La question est secondaire, mais, dans cette interrogation, il faut bien sûr entendre la voix du petit garçon (que j’essaye pourtant de raisonner, chère C… J’essaye… Je vous le promets.) qui se demande si on l’aimera encore ? Lorsque tout sera à nu. Lorsque tout sera révélé. Lorsque toutes les contradictions seront effacées  et les derniers secrets dévoilés… M’aimera-t-on encore ? Oui c’est la grande question. En tout cas pour moi.

Et vous ? M’aimerez-vous encore chère C., lorsque vous saurez réellement qui je suis ? M’aimerez-vous encore si je vous montre le fond de mon âme ?

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J’ai toujours peur que la réalité ne soit moins belle que la fiction, alors que la vie ne cesse de me prouver l’inverse. Mais à cet âge où j’arrive et où il faut, sous peine de rester un enfant mal vieilli, se rassembler et ne faire qu’un, je regarde avec un peu de nostalgie ce jeune garçon, ce jeune homme que je crois reconnaître, et je retarde un peu le moment de lui faire un signe d’adieu, et j’ai un peu peur de tourner la tête, parce que je sais qu’une fois le signe fait et la tête tournée, il n’y aura plus de retour en arrière.

Et même si je sais que tout commence maintenant, je me sens au moment où, comme dans les voyages, la peur de ce que l’on quitte devient plus forte que l’excitation de ce que l’on va trouver (pour citer, à peu près, un auteur qui m’est cher), ce moment qui arrête la course un bref instant, et qui vous plonge dans une vertigineuse nostalgie.

Mais ces doutes, ces peurs, ces interrogations. Cette légèreté qui s’échappe. Ces questions qui se pressent. Cette énergie qui laisse place à la réflexion. Ce souci de veiller sur les autres plus que sur soi-même. Je crains chère C., que cela ait un nom… Et il faudra bien se résoudre à le prononcer. Ou plutôt à le vivre. Et accepter le mot « adulte ». Bientôt. Très vite. Hier…

Bien à vous,

N.

 

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