Pierre-Alain de Garrigues : un Fregoli de la Voix Off

Pierre-Alain de Garrigues fait partie de ces comédiens dont on connaît mieux la voix que le visage. Un artiste dans l’ombre mais qu’on entend partout. Un virtuose, surtout.

Dans le décor, il détonne. À le regarder, on dirait un chevalier de la Table Ronde, un pirate des mers du sud ou une gâchette de l’ouest sauvage. Il a une tête à jouer les héros de roman comme les vrais méchants. Sauf que lui, c’est plutôt de sa voix qu’il joue. Une voix comme une boite à jouets ou à déguisements, dans laquelle il piocherait à la demande. Avec une agilité tout simplement bluffante.

Pierre-Alain de Garrigues est comédien voix-off. Pubs, docs, films, télé et jeux vidéo, ses enregistrements se comptent par dizaines de milliers. Plus enviable encore, avec ses voix il a su composer un chemin singulier. Sa voie à lui. La voix d’un maître. Pierre-Alain est unique, même si on peut penser qu’il est au minimum plusieurs dans sa tête. Quand on parle de la schizophrénie de l’acteur…

« En fait, il n’y en a qu’un et c’est bien moi (sourire). C’est intéressant cette idée de schizophrénie parce que fut un temps où j’étais schizophrène mais depuis, nous allons tous beaucoup mieux ! (rires) Ensuite, je me sens moins comédien que musicien. J’ai dû faire en tout et pour tout quarante heures de théâtre, j’étais en terminale (sourire). En revanche chez moi, on était littéraire. Les mots, les phrases ne m’ont jamais fait peur. J’ai grandi avec. 

Comme j’ai grandi aussi avec la musique. Le piano, la guitare. Mon oncle, qui était le batteur d’Henri Salvador, m’a appris l’importance des temps et des silences. Ce que disait d’ailleurs Miles Davis, qui pensait que la musique est faite de notes et de silences. Et tout ça, plus tard, s’est en quelque sorte agrégé. Si bien qu’aujourd’hui, j’ai le sentiment de jouer. Je joue avec le texte et j’invente. Surtout quand je pose ma voix pour des pubs. »

©Jean-Marie Marion

Ces mêmes pubs que vous écoutez à la radio ou que vous regardez distraitement sur votre télé, qui vous font sourire, qui vous font marrer parce qu’en une poignée de secondes elles ont parfois la bonne idée de vous raconter une petite histoire avec plein de personnages dedans ou un seul. Un exercice qui s’accommode mal de l’approximatif encore moins du tâtonnement et dont on ne mesure pas toujours bien le savoir-faire qu’il exige pourtant.

« Je suis obligé d’inventer une manière de parler, une manière d’être, et de dire le texte qu’a écrit le créatif d’une agence, à la seconde où on me le demande. Parce que les clients sont là. C’est la grosse différence avec le doublage. Je t’emmène faire un Harry Potter, tu essaies, tu te plantes, ça peut ou pas marcher, on trouve quelqu’un d’autre, on a un mois pour boucler l’histoire. Mais quand tu fais de la pub, tu as rendez-vous à dix heures pour Tic-Tac, Ford ou Yves Saint-Laurent, le client est en face de toi. À onze heures et demie, la voix doit être posée sur un produit qui doit marcher ! Donc, ce qui est intéressant, c’est l’instantanéité du travail créatif. On me dit ce qu’il faut faire, je sais sur quel bouton appuyer. »

La touche d’un clavier serait pour lui un terme sans doute plus juste. Pierre-Alain de Garrigues est une sorte d’homme piano qui peut sortir des do ré mi fa sol avec ou sans dièse comme on ne sait même pas faire ses lacets. Passant avec aisance d’une campagne de prévention contre le sida à un spot pour une voiture que sa voix rend pour le coup plus belle que chez le concessionnaire.

Parce qu’il joue de ses cordes vocales comme d’autres de leur violon,  il sait aussi donner vie à des créatures de pixels. Comme le fameux aubergiste d’Hearthstone, le jeu vidéo en ligne développé par l’éditeur américain Blizzard qui fait jouer le monde entier et sa proche banlieue, personnage qu’il a ainsi interprété pendant quatre ans. Les adeptes du non moins célèbre World Of Warcraft l’ont encore dans l’oreille. Comme les addicts aux Lapins Crétins, qui savent bien que c’est lui qui fait Cranky. Si, si. Et si tout ceci vous laisse au mieux perplexe au pire de marbre, demandez à vos ados. Eux savent bien, qui lui vouent parfois même un culte qu’envieraient quelques wagons de vedettes.

©Jean-Marie Marion

« C’est arrivé un peu comme une évidence. J’avais déjà fait trois ou quatre enregistrements et un jour, on m’a dit « il y a un truc à faire, on ne sait pas bien comment mais on voudrait faire parler une cuillère » (sourire). Alors, j’ai essayé (il prend une voix qui ressemble à l’enfant qu’auraient pu avoir Bugs Bunny et la femme de Daffy Duck… étonnant), et ça leur a plu.

J’en parle souvent avec mon pote Jean-Yves d’Angelo (compositeur et pianiste attitré de Michel Jonasz, entre beaucoup beaucoup d’autres-ndlr). À un moment donné, il y a quelque chose qui te traverse. Tu te rends compte que tu es fait pour ça. Tu ne sais pas pourquoi mais c’est une évidence. Face à un texte, je sais ce que je vais faire et je sais ce que je veux entendre. Comme si j’avais plusieurs cerveaux. L’un qui analyse les mots, les phrases, les points, les temps. L’autre qui réalise et qui produit le son qu’il a envie d’entendre… c’est comme pour la composition musicale. »

Ce dont raffole le trapéziste vocal qu’il est, c’est justement de pouvoir composer en direct. Quand ceux qui l’emploient ne savent pas bien quelle direction prendre, quelle couleur adopter ni quelle intention de jeu suivre. Pierre-Alain laisse alors entrer le musicien qu’il est et part en jazz. Une liberté de jeu que ses camarades du doublage de cinéma connaissent moins et qui fait son bonheur à lui. Il compare d’ailleurs Louis de Funès à John Coltrane, l’archange du Free. À l’écouter reprendre le rythme de l’un, on entend le phrasé de l’autre et inversement. C’est qu’avant d’avoir une voix, De Garrigues a d’abord eu une oreille. C’est ce qui sans doute fait sa différence.

On l’a croisé dans le Grand Bleu et Nikita mais pas de quoi le faire plonger dans le marigot où mène le trop d’ego. Son sens de l’amitié durable et fraternelle tord le cou à l’idée qui veut que le métier soit solitaire et exclusif, dominé par le chacun pour soi et tout pour moi. Il est ainsi membre fondateur de l’association les Voix, qui regroupe et défend les interêts des professionnels de la voix-off, ceux qui arrivent comme ceux qui étaient déjà là. Au nombre desquels figurent quelques grandes et belles légendes du genre. Comme Céline Monsarrat, Benoît Allemane, Richard Darbois, Jacques Frantz ou Patrick Poivey.

Conscient de son talent et de l’obligation que lui impose celui-ci de ne pas s’assoupir dans sa zone de confort, Pierre-Alain avance dans la carrière comme si chaque jour était le premier. C’est d’ailleurs sa conclusion à lui.

« Même si tu as l’impression d’avancer en âge, c’est comme le reset d’un ordinateur. À chaque fois, à chaque seconde, c’est tout neuf. Qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire avec ce tout neuf ? C’est ça qui est intéressant… Et ce qui l’est encore plus, c’est que je me laisse être. » 

La voix de la sagesse, en somme.

O.D

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