Richard Aujard : Artiste Révélateur

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Il photographie des femmes et des hommes, des légendes dorées et des anonymes déshérités, en captant ce qu’on ne voit pas. L’oeil voyageur et l’âme sensible, Richard Aujard change d’axe et prend le temps de la pause.

Là, c’est Éric Cantona, de face, le visage à moitié tatoué en mode tribal maori. Ici, c’est Mike Tyson sur la balance, quand il pesait aussi lourd qu’il punchait fort. Un peu plus loin, c’est Béatrice Dalle, sublime en diva-punk. On croise encore un Hell’s Angel venu de Californie, Mickey Rourke sur un chopper à la fourche longue comme le premier jour de l’été, un indien Navajo sur son cheval, Christophe Tiozzo à l’entraînement.

On se surprend à rêvasser devant un campement apache un soir de pleine lune et on se réveille dans les yeux de Cameron Diaz. On aperçoit un père et son fils s’extraire d’un égout d’Oulan Bator, on partage un cigare avec Jake La Motta avant de se retrouver sur scène avec NTM…

C’est fou les gens qu’on croise chez lui et toutes les histoires qu’on entrevoit, sûrement fabuleuses, dont il nous offre l’instantané qu’il a su voler au temps qui efface tout. Lui, c’est Richard Aujard. Et le monde fait sa focale.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours eu le désir de la photographie. Cette écriture à part entière dont nous sommes si nombreux aujourd’hui à penser que nous la maîtrisons, alors que nous ne faisons qu’en bredouiller les premières lettres de l’alphabet. Et encore.

Nos téléphones sont devenus intelligents, les filtres et les applis font ce qu’il peuvent, mais le flot des images que charrient chaque jour les réseaux en témoignent, le talent ne s’achète pas. Sans le regard, la technique de toute façon n’est rien et les gadgets dérisoires.

Quand il a frappé à la porte du magazine Vogue ce jour-là, Richard Aujard n’était pas forcément sûr du sien mais il portait donc depuis quelques années déjà sa vocation en bandoulière.

« À âge de quatorze, quinze ans, j’avais un appareil entre les mains mais je ne savais même pas que j’allais en faire mon métier. J’habitais en Normandie, à Giverny, et je suis monté à la Capitale à dix-huit ans. J’ai eu la chance très vite de trouver une bonne place d’assistant photographe… Ce qui, pour moi, est la meilleure école. Quand tu es assistant, tu apprends la technique mais surtout le savoir-faire. Et tu fais des rencontres…

À l’époque, le magazine Vogue France avait un studio place du Palais-Bourbon. Je suis allé frapper à la porte et je me souviens, la responsable, qui s’appelait Michèle Zaquin, m’a ouvert la porte. Je lui ai dit que je voulais être assistant, je lui ai montré quelques uns de mes tirages. Et elle m’a fait entrer. L’aventure a duré quatre ans. J’ai eu la chance d’assister plein de photographes différents, comme Guy Bourdin par exemple…

J’ai continué, en même temps, à faire mes photos en faisant les tests des agences de mannequins comme Elite, Karin, Prestige, les grandes agences de l’époque. Et petit à petit, Vogue a commencé à me donner mes premiers travaux photographiques. Des rubriques pour lesquelles j’allais dans des soirées photographier les invités, et j’ai eu mes premières publications comme ça…

Et puis, Vogue m’a proposé d’être le photographe des défilés… C’était vraiment énorme Vogue à l’époque… J’étais avec le staff du magazine et j’avais les meilleures places réservées pour les défilés d’Azzedine Alaïa, Thierry Mugler, Jean-Claude Montana, Yves Saint-Laurent… Je suis donc devenu le photographe officiel des défilés pour Vogue France… 

Et un jour, à Vogue, on m’a dit : « Richard, tu vas faire ton premier éditorial. Un sujet mode, six pages… (sourire) » Et donc, je fais mon premier sujet avec un mannequin qui était alors LA top-model… Cindy Crawford… Petite sueur (sourire)… J’étais intimidé… Sans doute pas les meilleures que j’ai faites mais les photos sont sorties… Et là, les portes se sont ouvertes (sourire).

Parallèlement, j’ai collaboré avec le magazine 20 ans et j’ai fait beaucoup de unes, d’éditos. Je travaillais beaucoup avec les mannequins… Naomi Campbell, Carla Bruni et puis Monica Belluci, Karen Mulder, Carré Otis… Après ?…  Après j’ai voyagé (sourire). »

Richard Aujard-Artiste Révélateur-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

C’est en Australie, qui était, à ce moment-là, l’Eldorado des photographes, que Richard Aujard a alors eu le déclic d’une autre histoire. S’il s’agissait au début de faire là-bas ce qu’il faisait somme toute déjà ici mais sous d’autres latitudes et pour le compte notamment de l’édition australienne du prestigieux Harper’s Bazaar, sa curiosité et cette façon bien à lui qu’il a de faire passer le courant l’ont mené à côtoyer un tout autre univers.

Son Nouveau Monde en somme, et qui lui a offert de renouer avec ses premiers amours.

« La moto, les moto clubs, le milieu motard, ça m’a toujours passionné… Heureusement, j’ai gardé les coupes pour le prouver (sourire) mais j’ai fait du moto-cross en compétition, de mes treize ans jusqu’à dix-huit ans. J’ai même été champion de France interligues…  J’ai eu deux gros accidents… Une fois, j’ai perdu un bout de doigt… Une autre fois, c’était à la réception d’un saut, soixante-dix points de suture, immobilisé pendant six mois … bon… Mais j’ai toujours aimé la moto…

Et quand je suis arrivé en Australie, quelques mois avant il y avait eu une fusillade, tout le monde en a parlé, entre les Comancheros et les Bandidos. Il y a eu des morts dont des innocents… Certains sont partis en prison pour longtemps…

Moi j’habitais à Sidney, et tous les samedis, les Comancheros se retrouvaient sur la rue un peu chaude où tu avais les tatoueurs, les bars à filles… C’était une époque où ils étaient chauds, c’étaient des « one percent » (appellation réservée aux moto clubs très en dehors des lignes-ndlr), bracelets avec des clous comme ça !… Des choppers, fusils à pompe, tatoués et tout… ils rigolaient pas (sourire)…

Et un soir, ils arrivent, ils étaient une trentaine, et moi je suis allé me présenter : « Hello, i am French, i am photographer… (sourire) »… J’ai cru qu’ils allaient me jeter mais en fait, ils ont été super cool avec moi… Le fait que je sois Français, ils ont dû se dire : « P… lui, il vient de loin (sourire) ! »… Je leur ai montré des tirages que j’avais commencé à faire avec des moto clubs en France, où je connaissais déjà les Sharks… Et là, ils m’ont dit : « Écoute, on te propose de venir au club. Tu viens passer quelques jours avec nous. » Et donc, je suis allé là-bas.  

J’avais acheté pour mille dollars australiens une Chevrolet Bel-Air de 66, j’avais rencontré une copine qui s’appelait Imogene, une très très belle fille… J’arrive avec elle, le Français avec une bombe (sourire)… Et là, ils me reçoivent… Ils m’ont montré leur pièce funéraire avec, aux murs, les photos de tous les membres morts pour le club… Et j’ai commencé à faire des photos avec eux. Des portraits, des groupes, avec leurs couleurs « Forever Comancheros »…

Quand je suis rentré en France, j’ai montré le sujet au magazine Photo. Ils l’ont publié… Et ça a été repris dans le monde entier… Mon premier reportage…

Autre rencontre en Australie, à la même époque, une belle rencontre ! Avec Michael Hutchence le chanteur d’INXS. La première séance avec lui,  je m’en souviens, il avait une Harley, un Softail, le Perfecto, les cheveux longs, il était venu avec une copine à lui, une belle blonde… On est devenus copains… On a commencé à se voir tous les jours… Il devait donner un concert à Bercy, moi j’étais pas encore rentré en France, il m’a dit :  » Ce serait bien que tu viennes avec nous, pour faire les photos. » 

Donc, je rentre avec eux. Et là, avant le concert Michael me demande s’il n’y a pas un moyen d’avoir une Harley sur Paris. J’en parle à mes potes, je lui trouve ça. Et après le concert, je te la raconte elle est drôle, il y avait une soirée organisée spéciale INXS au Palace… Le staff, le groupe, tout le monde part là-bas…

Moi je suis avec Michael… Et à l’époque, il y avait un truc qu’on prenait, c’était la mescaline, un acide mais euphorisant, où tu rigoles, tu rigoles (sourire)… Donc, on en prend… Moi, j’avais un chopper 1000  sportster fonte… Michael monte avec moi, on n’a pas de casques, les flics étaient plus cool, et on arrive au Palace, la foule devant, »Michael, Michael !! »…

Nous, on est en pleine montée, morts de rire… Là, les videurs ouvrent les deux portes, et on est rentrés dans le Palace avec la Harley (sourire) jusqu’à la table VIP… Je l’ai garée là (rires) ! »

Richard Aujard-Artiste Révélateur-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Des anecdotes et des histoires, Richard Aujard en a suffisamment au chaud pour nourrir au minimum une bibliothèque. Et il n’y aura que de l’inédit, du fort et du tendre à chaque page de chaque bouquin. Avec Cantona, Joey Starr, Béatrice Dalle, les frères Tiozzo…

Avec le regretté Jean-Claude Bouttier aussi. Lequel, à la belle époque de Canal Plus, l’emmena avec lui à Las Vegas où il le présenta à Don King, qui fit alors de lui l’un des photographes les plus heureux au monde, l’un des rares à être accrédités au plus près du ring. Tyson, Holyfield, et les plus grands du moment, il les a tous saisis au plus intense de leur art. Ce noble art qui reste son autre grande passion.

Elle tient peut-être à ça la magie du garçon. Avec les bikers d’Australie comme avec les boxeurs, avec les artistes comme avec les anonymes, il est le même, Aujard. Emportant avec lui dans ses voyages la même spontanéité, toujours pétri de la même curiosité et jubilant comme au premier jour. Un gamin qui aurait oublié de vieillir.

Et comme quand on était mômes, du genre à devenir ami pour la vie, quels que soient les hauts comme les bas dont elle a le secret. Il a ainsi rencontré Mickey Rourke à son sommet et ils ne se sont jamais quittés depuis. Chez Aujard, l’image est de grande qualité et l’amitié de haute-fidélité.

Et on ne s’étonne pas de l’avoir vu s’embarquer avec Samuel le Bihan et Action Contre la Faim pour Haïti après le séisme, comme à Oulan Bator où il a pris le temps de regarder ceux qu’on ne veut pas voir. Des nomades, enfants et adultes, qui vivent sous terre, dans les égouts, pour ne pas mourir de froid.

On n’est pas davantage surpris qu’il vous raconte les Navajos chez qui il a choisi d’aller vivre un temps. Et il vaut qu’on s’y attarde, son reportage. Quitte à bousiller un peu plus notre rêve américain et y laisser beaucoup de nos dernières illusions. Ils sont restés fiers et magnifiques les Navajos, mais la poussière fait leur jardin.

Il donne raison à Capa, Aujard. C’est au plus près qu’on fait les meilleures photos. Parce que c’est au plus près, sans doute, qu’on ressent et qu’on comprend. Ses contrastes font écho, son grain ne fait pas seulement son blé mais sens, et la tendresse qu’il porte aux fêlures dit l’homme. C’est au fond ce qu’il raconte le mieux, la marge.

Ses photos de stars au firmament annoncent celles des boxeurs qui resteront dans l’ombre et inversement. Elles montrent ce qu’on ne voit pas, cette ligne de fracture sur laquelle nous avançons tous.

Richard Aujard-Artiste Révélateur-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

L’âge d’or de la presse écrite est déjà la vieille histoire d’un autre siècle, l’avenir de la photo de presse reste à inventer et il le sait, Richard Aujard. Studio, Première, pour lesquels il a beaucoup travaillé et pour ne citer qu’eux, ont affalé et remisé la grande voile. Plus de budget, plus de production, mais des photos libres de droit. En low-cost, la croisière s’ennuie.

Et que dire de Photo ? Le magazine, longtemps de référence, ne sort aujourd’hui qu’une fois tous les trois mois. Bientôt, qui sait, tous les jamais. Son plaisir, il le trouve donc depuis quelques années maintenant dans les livres qu’il publie. Et son bonheur, dans les documentaires qu’il ourdit.

Très récemment, il a écouté sa femme qui le pressait d’ouvrir un compte Instagram. Elle avait raison. 13,7 K abonnés au dernier relevé de compteur. Ça rend joyeux d’un coup. Il n’y en a donc pas que pour les shoppeuses de sacs à main griffés ou les influenceurs du moment qui réussissent chaque jour le tour de force de faire du monde en ne faisant rien.

Mais les injonctions du temps, les réseaux, le numérique, c’est pas sa tasse à Aujard. Quand on a longtemps posé son joufflu sur un fonte de chez Harley, ça peut s’entendre. Aux logiciels et aux ordinateurs comme des tableaux de bord de Boeing, il préférera toujours la chaleur presque humaine, la simplicité intuitive de l’argentique. Même pas besoin de cellule pour jauger la lumière, le vieux boitier Pentax, qui le suit comme son ombre depuis toujours, lui murmure à l’oreille ce qu’il a de toute façon capté.

Il dit vouloir manger la vie avant qu’elle ne le bouffe. Qu’elle se méfie, il a bon appétit. Et puis, ses enfants, sa bien aimée, ses amitiés durables et ses photos… Toutes ces photos, toutes ces histoires… Richard Aujard a déjà gagné son éternité.

O.D

 

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