Dans l’Isba romaine de Boris, avec Anthony et Marcello

Dans l'Isba romaine de Boris-Marcello Mastroianni-Ouv-ParisBazaar

Londonien et Parisien, il est auteur, acteur et parolier. Il est l’homme aux mille chansons. Il s’appelle Boris Bergman. Et souvent, il se souvient… Aujourd’hui, d’un long week-end à Rome.

Seconde Partie. Fuite et Faim.

« La mort a frappé à sa porte

Il ne lui a pas ouvert

Son sang n’a fait qu’un demi-tour

Elle repass’ra un peu plus tard…

Quand le chanteur se croira au vert »

C’était l’époque ou les vivants faisaient parler les morts… Sergio Endrigo trouva plus interessant que les morts parlent aux vivants.

15h. Via Veneto.
Le restau commence à se remplir…

Il ne reste qu’une place près du grill, là ou le cuistot trempoline ses funghi porcini après les avoir circoncis.
Ça tombe bien, c’est pour refaire connaissance avec ces cèpes italiennes que que j’ai retrouvé le chemin de cette trattoria de luxe…

Demain, je me téléporterai à Palerme et de Palerme à «l’Arca di Elephante», histoire de reprendre le dialogue avec Sergio Endrigo, le crooner engagé…

Quinze jours se sont passés. Sergio ne m’a pas rappelé… Il se passe quelque chose là-haut… A-t-il enfreint les règles en dialoguant avec un mortel ? La notion de temps romain a-t-elle déteint sur ce monde que l’on suppose au-delà des nuages ?

À quelques mètres de la fontaine de Trevi, Anita Ekberg est toujours aussi sexy. Mastroianni tourne la tête dans ma direction :

Dans-lIsba-romaine-de-Boris-Marcello-Anita-ParisBazaar-Bergman

«Tu es revenu… quand tu verras Endrigo, dis-lui que j’ai tous ses disques et que je l’aime… À bientôt… Car il y aura un bientôt tu sais..

Le soleil décide de se coucher plus tôt que d’habitude.
Je me remonte les bretelles : c’est le signal.
On me téléporte sans Mr Spock jusqu’à Palerme.
De là, j’irai jusqu’au repaire de Sergio E : l’Arca di Elephante…

Le voyage se passe bien. J’ai pu parler bouffe et cinéma avec Ticky Holgado et Francis Lai. Tous deux m’ont demandé des nouvelles de C. Lelouch. Alain B. est venu me faire un coucou.

«Si tu pouvais me ramener une cartouche de cigarettes italiennes, ça m’arrangerait… Même ici, j’ai plus le droit de fumer

Celle qui arrête son compteur à quelques mètres de l’Arca di Elephante me dit qu’elle m’a déjà vu quelque part… Elle se souvient : «C’était vous le cuisinier dans « Au nom de tous les Miens ». C’est passé hier soir à la télé…»

Sous la trompe de pierre, la barque de Sergio.
La barque est vide. Une odeur de Malboro trahit la présence du chanteur.
Il se cache et il n’est pas loin…

Qu’est-ce qui s’passe ? Tu n’m’as pas rappelé…

– Parle plus bas… ils me cherchent. Tu n’as pas été suivi ?

– Si. Par un gosse qui voulait me vendre Le Parrain 1 et 2 en DVD.

– Méfie toi des gosses aussi…

– Qui te cherche et pourquoi ?

– Qui ? Je ne peux pas te le dire. Pourquoi ? Parce que je t’ai parlé, Boris. Ce n’est pas autorisé… Alors ils m’ont puni

–  Comment t’as fait pour t’échapper ?

– J’ai fait semblant de dormir. Voilà tu sais… T’es content ?

– La mort ne t’as pas beaucoup changé : toujours aussi ronchon.

– Hé hé, tu as raison Borizzo…

–  Tu as ce qu’il te faut en cigarettes ?

–  Non.

–  Ça aussi c’est interdit ?

–  Non. C’est rationné… Mais j’en ai marre de piquer celles du gardien. Quand je lui dédicace un de mes disques, je lui demande de le tenir avec ses mains. Je signe de la main gauche et j’introduis la droit dans sa poche… Bon, raconte-moi plutôt la suite de tes aventures romaines…

Paolo Dossena m’a recontacté.

Boris, tu peux revenir a Rome ?

– Quand ?

– La semaine prochaine ?

– Paolo ?

– Oui c’est moi, excuse-moi on est pressés.

Midi. Aéroport Léonardo da Vinci. Paolo Dossena et Mario Simone m’attendent avec la banane.
Pas d’arrêt à l‘hôtel de la via Fleming où les deux producteurs ont leur bureau. Nous fonçons vers le studio d’enregistrement. Je demande au chauffeur si nous sommes poursuivis par les Carabinieri. Il fait mine de ne pas comprendre. Ils font ça très bien.

Un long couloir qui mène à un petit studio…
Le guitariste change les cordes de sa Fender. Le bassiste écoute son match de foot sur une radio tombée d’un dessin de Norman Rockwell.
L’acteur se décolle du Pullman. Il allume un clope avec un autre clope.
Il se lève.

Dans l'Isba romaine de Boris-Marcello-Cigarette-ParisBazaar-Bergman

Je m’appelle Marcello Mastroianni… Je suppose que vous êtes celui dont la lourde tâche va être d’adapter le texte de « Monologo per Anna » en français… et en anglais… una lingua di merda… ça vous fait rire… Boris, c’est ça ? Boris, vous allez me diriger pour la prononciation… j’espère que ce sera aussi drôle pour vous que pour moi.

– Votre français est parfait…

– Attendez d’entendre mon anglais… Paolo, je t’ai raconté le tournage de « Leo the Last »,  John Boorman me rendait fou. J’avais des kilomètres de texte en anglais. Le dialoguiste était ce genre de sadique qui croit que plus il y a de dialogues, meilleur sera l’acteur. Certains ne connaissent pas encore la vertu des silences…

Je me suis planqué dans les toilettes du premier étage. C’est le seul endroit où je peux être seul avec mon stylo à plume(s) et mon cahier d’écolier… le Romain parle quelquefois fort et longtemps.

J’écris et je tire de temps en temps la chasse, histoire de donner le change.
J’ai bien l’intention de revisiter ce cabinet de réflexion pour la version anglaise…

Le texte français est teminé dans ses grandes lignes. Marcello M. m’a autorisé à le changer quand cela s’imposait.

L’enregistrement se passe bien. Marcello est content. Il parle de nous emmener dans un restaurant de routiers où il a ses entrées.

C’est Mastroianni lui-même qui commande l’antipasti, la pasta…

– Tu comprends Paolo, la direction d’acteur ça n’existe pas… Un bon metteur, c’est celui qui va me dire : «Va un peu plus vite… Sors du champ après avoir embrassé la Loren »… Tu souris Boris, on peut te demander pourquoi ?

– Parce que c’est ce que disait John Huston quand on lui demandait comment il dirigeait ses acteurs… oui, je veux bien encore un peu de parmesan.. la direction d’acteur, disait-il, est dans le choix de l’acteur par le metteur en scène. Si l’acteur est pas bon, c’est de la faute du metteur…

-Grazie, signor Boris…

Dans moins de 20 minutes, nous serons de retour au studio. L’enregistrement de la version espagnole se passe bien. Arrive le moment tant redouté de tous : la version anglaise. Marcello tempête.

Il ne parle plus italien mais romain. Ce qu’il dit ? La morale et la décence m’interdisent de le divulguer ici et ailleurs.
La version anglaise n’est à ma connaissance jamais sortie…
La version française Mastroianni sera utilisée par Nadine Trintignant pour le film Ça n’arrive qu’aux Autres

J’oubliais… la musique du monologue pour Anna est des mêmes compositeurs que celles de la Femme du Prêtre : Armando Trovajoli et Carlo Pes…….

Ce fut une belle semaine Sergio… Tu dors ? Il dort.

– Je fais semblant, Borizzo. Je te teste… Tu es retourné à Rome ?

– Oui mais cette fois, c’était sans Paolo Dossena et Mario Simone.

Anthony Quinn enregistrait des duos à Rome.
Pour le dernier en date, Quinn avait invité Virna Lisi. Il fallait faire vite. Le premier jour tournage de l’Héritage de Mauro Bollognini etait prévu pour 48 heures après nos enregistrements.
Anthony Quinn était du premier jour de tournage.

Dans l'Isba romaine de Boris-Quinn-Sourire-ParisBazaar-Bergman

Simon Waintrop, Francis Lai et Léo Carrier producteurs m’ont demandé d’aller écrire un texte anglo-français sur une musique de l’ashkénaze exilé dans la ville des papes : Shel Shapiro. La française Christine Leroux, elle aussi exilée dans le monde de l’éditon italienne, me guide dans les longs couloirs du studio romain. Dans quelques secondes, je serai en face du chef indien de mon premier Western.

Shel Shapiro vient me saluer.

Nice meeting you, Mate...

L’accent ne trompe pas. Il est du nord de Londres.

Anthony Quinn commente en italien l’enregistrement avec Virna Lisi. Il me regarde. Relève la lèvre supérieure gauche. Je suis ravi : j’ai eu eu droit au sourire Quinn.

L’acteur vient a ma rencontre. Je penche la tête en arrière pour le regarder dans les yeux. Le bonhomme fait ses 1, 93m et je suis un parolier de petite taille. Je suis à plus ou moins longue échéance voué au torticolis…

– « I like your hat… ça me fait penser à celui que Gary a offert à Pablo…

– Gary… Cooper ?

– Yeah…

– Pablo… Picasso ?

– Right… Quand Gregory l’a vu sur la tête de Pablo, il s’est acheté le même…

– Gregory Peck, bien sûr.

Dans l'Isba romaine de Boris-Peck-Stetson-ParisBazaar-Bergman

Je m’éloigne de ce très beau monde.
Ici, les toilettes ne sont pas très inspirantes… La version anglo-française de la chanson sera écrite sur le zinc à partir d’un tabouret de bar. Celui de la Sophia… va savoir.

Le téléphone… Personne pour répondre, alors je réponds :

Je suis l’épouse de Tony… dit la voix aiguë.

– Ne quittez pas, je vais le chercher

– C’est pour vous, Tony ( ou « c’est pour toi »… grâce à l’anglais, je peux être familier avec mon chef sioux préféré.)

– C’est ma femme, je parie… dis-lui que je répète avec… non, ne lui dis pas avec quelle femme je répète… Pardon, Boris. Je te présente Dominique Sanda.

Retour au zinc. J’entends l’épouse gronder le cuisinier.

Il vous rappelle plus tard, il répète.

– Dites-lui bien que s’il n’est pas rentré avant onze heures, il trouvera les grilles de la propriété fermée.

Je rapporte les paroles de l’epouse italienne au chef indien.

– Je n’ai pas tout compris… elle a parlé de grilles fermée… onze heures.

Zorba ricane :

Got the message, Boris.

Commence une longue séance d’enregistrement ou l’adaptation franco-anglaise va évoluer au fur et à mesure des intuitions du très précis Anthony Quinn. L’enregistrement du duo suit son cours

Arrivé à la phrase « Nous deux , c’est fini », qui deviendra le titre français de la chanson, Tony Quinn pince violemment l’avant -bras de Dominique S. C’est le cri qu’on peut encore entendre aujourd’hui sur le disque. Il n’y a pas eu de seconde prise.

– Tu aimes les spaghetti à la vodka, Boris ? demande Paolo D.

– Je ne sais pas, je n’en ai jamais mangé…

– Il aime… Tony, on y va ?

Après une heure de route, la joyeuse bande se retrouve dans une auberge de conte de fée. Il est 14h30. L’heure idéale du Romain pour commencer un bon déjeuner…
Antpasti, pasta, viandes, poissons défilent sous l’œil avisé de la bouteille de Chianti Classico.

Deux heures plus tard, nous avons toujours la serviette autour du cou.

Je suis assis à coté de Zorba.
Je l’interroge sur Howard Hawks, Ann Blith, les Canons de Navarone, le Monde lui Appartient, Lawrence d’Arabie, Viva Zapata, la Strada… et sur Cecil B. DeMille en sachant pertinemment comment leur histoire a commencé.

Dans l'Isba romaine de Boris-La-Strada-ParisBazaar-Bergman

Je n’avais que des petits boulots de figurant, un assistant ami de mon père lui a dit que B. DeMille cherchait un acteur cheyenne qui parlerait couramment une des multiples langues de ce peuple. Je me suis pointé le lendemain sur le plateau aux deux mille. L’ami assistant et moi avons feint de dialoguer en langue agonquienne… On a dit n’importe quoi… Cecil a gobé. J’ai eu le rôle.

– Puis, Cecil B. t’ as demandé de te synchroniser…

– T’étais au courant ? 

– Oui, mais si bon a ré-entendre de ta bouche…

– J’y suis arrivé , mais c’était limite. Je pense que le vieux renard avait tout deviné mais il n’a rien dit. Sans doute par peur de perdre la face… comme s’il se doutait que j’allais épouser sa fille. Tu vois la scène ? le Chicano qui épouse la fille d’un des metteurs les plus conservateurs d’Hollywood…

Zorba se marre. Un des plus beaux rires de l’histoire du cinoche.

Au coucher du soleil, nous ferons une petite escale au studio, j’ai dit petite, avant de remettre le couvert au sens propre de nos appétits figurés…

– C’est déjà fini…

– Non Sergio, je vais revoir Anthony Quinn à Cannes, Midem et sortie de son 45 tours obligent.

– Alors ?

– Je l’ai revu. On a parlé cinéma, femmes et bouffe… il m’a dit à voix basse :

– « J’ai des enfants dans tous les pays du monde. Je ne les connais pas tous et je ne parle même pas leur langue… Changeons de sujet, Yolanda arrive.

– La dame que j’ai eue au téléphone ? 

– That’s right. »

Dans l'Isba romaine de Boris-Zorba-ParisBazaar-Bergman

–  Tu dors Sergio ? Je m’en doutais…Un taxi jaune canari s ‘arrête à ma hauteur. Je reconnais celle qui m’a conduit jusqu’ici. Elle me reconnaît aussi. Jette un œil dans le rétro. Chacun son tour…

Elle sourit :

Vous savez que Sergio Endrigo a vécu ici. Je parlais souvent avec sa mère  difficile de la comprendre… Elle ne parlait que le Veneto, un dialecte incompréhensible pour nous Siciliens… Je n’ai pas vu souvent Endrigo… Il passait tout son temps dans sa barque sous la trompe de l’Éléphant de Pierre. Vous l’avez connu ?

Boris Bergman

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

VOUS AIMEZ ? REJOIGNEZ-NOUS ET ABONNEZ-VOUS !

DÉCOUVREZ MAINTENANT