Le confinement nous sépare. Il nous rapproche aussi de ceux qui travaillent malgré tout dans ces moments difficiles. Des personnes essentielles que la chanson a souvent évoquées.
Nous sommes tous confinés, enfermés, mais pas franchement libérés. Tous… ou presque. Certaines personnes travaillent pour nous. Des infirmières, des toubibs, des ambulanciers, des routiers, des boulangers, des éboueurs, des livreurs et des caissières… la liste est longue de ces admirables. Chacun à leur façon, musiciens et chanteurs ont su s’en inspirer.
Même s’il n’y avait aucune pandémie en 1990, Elmer Food Beat n’hésitait pas à rendre hommage à La Caissière De Chez Leclerc. Faut dire que les paroles étaient assez… originales et inoubliables :
« Cette fille là a l’air sévère /
Je la prendrais bien sauvagement /
Au bord du tapis roulant /
Quand je la vois, moi j’ai la trique /
J’la passerais bien au rayon optique… »
Un hommage plutôt sexe donc, sorti sur l’album 30 cm (jeu de mots, Maître Capello !) sur lequel on retrouvait aussi la copine Daniela (celle qui aimait tant que l’on s’y mette à trois…), le plus célèbre tube du groupe nantais.
Beaucoup plus tard, en 2014, Arthur H évoquait La Caissière Du Super. Sur un rythme plutôt funk, l’artiste rendait un hommage à une femme qui bossait comme une dingue pour un salaire de misère. Une vie à la fois triste et difficile, un quotidien franchement sombre, émaillé de railleries et peuplé de petits chefs complètement cons et sans âme, brillamment décrit dans une chanson «dansable», sortie sur l’album Soleil Dedans et mise en relief avec un clip totalement déjanté dans lequel joue la comédienne Bérengère Krief.
Certains ont parlé plus généralement des gens qui nous aident, qu’on croise dans la rue, de vous, de nous… Avec Les Vrais Gens, sorti en 2005 sur Bienvenue Au Club, Kent dépeint un quotidien banal et pourtant… Si important, si simple… Pas de moquerie, bien au contraire… On ressent de l’admiration, de la bienveillance… Une réelle sincérité comme pour Les Dingues Et Les Paumés de Thiéfaine.
Autre chanson qui parle parfaitement des gens modestes, le Working Class Hero de John Lennon. Le titre, émouvant et puissant, parle des gens simples. Pas ceux qui essaient de vous en foutre plein la gueule avec un air cynique et prétentieux. Non, des gens modestes, travailleurs, qui se font bouffer par des chefaillons frustrés en mal d’intelligence et d’altruisme.
Cette chanson est considérée comme marxiste par bon nombres d’auditeurs et de critiques lors de sa sortie en 1970 alors que Lennon ne fait que dénoncer les différences entre les classes sociales. La chanson, qualifiée de «révolutionnaire» par son auteur, porte deux fois le mot «fucking». Une première pour un titre populaire qui fut censuré dans de nombreux pays.
Dans un tout autre genre, Arrested Development parlait des People Everyday. Sorti en 1992 sur 3 Years, 5 Months & 2 Days In the Life Of…, le titre reprend le refrain d’Everyday People, morceau de 1969 signé Sly Stone & The Family tandis que la rythmique est un sample de Tappan Zee, un morceau de Bob James, oscillant entre funk et disco, sorti en 1977. Le message de People Everyday est simple: que tu sois noir, blanc, jaune, vert, caissier, homme d’affaires, ouvrier, ou médecin, il faut une chose : de l’harmonie et du respect. En ce moment plus que jamais.
Les médecins, justement. Les soignants de toutes sortes sont en première ligne en ces heures de crise sanitaire. Malgré un manque de moyens flagrant, ils se démènent comme ils peuvent pour sauver des vies. Des docteurs, la musique en a connus. Ceux-ci n’ont pas sauvé des vies, même s’ils ont donné leur âme à leur art.
Le plus connu d’entre eux est certainement Dr John. Le guitariste-chanteur-pianiste, décédé l’an dernier, a voué sa vie au blues, au jazz, au funk, et au rock’n’roll. Une vocation comparable à celle d’un soignant, exception faite qu’il est tout de même très rare qu’un soignant se mette à chanter et à danser en plein milieu d’une salle de réanimation. Le musicien de la Nouvelle Orléans a marqué de son empreinte l’histoire de la musique avec des morceaux comme Right Place Wrong Time, Party Hellfire, ou encore Danse Kalinda Ba Doom.
Autre médecin renommé, le Dr Feelgood. Le groupe de rock britannique a tiré son nom de Dr. Feel-Good, un morceau que le bluesman Willie Perryman enregistra en 1962 sous le pseudo de Dr. Feelgood & The Interns.
Le groupe anglais, qui a connu un nombre incalculable de remaniements depuis sa création en 1971, est surtout connu pour She Does It Right, Roxette (qui a donné son nom au duo suédois bien connu), morceau déjanté qui n’est pas sans rappeler le Roxanne de Police, ou encore Milk And Alcohol. À noter que Dr. Feelgood, qui est aussi une expression d’argot signifiant héroïne, est également le titre d’un album de Mötley Crüe sorti en 1989.
Un des morceaux les plus connus sur les docteurs est sans doute Bad Case Of Lovin’ You (Doctor, Doctor). Enregistré et composé par Moon Martin en 1978, le titre, un morceau d’amour assez rock, a connu un succès énorme avec la reprise de Robert Palmer un an plus tard. Tout le monde l’a entendu au moins une fois. Comme le Docteur Renaud Mister Renard de Renaud ou le Docteur Jekyll et Monsieur Hyde de Serge Gainsbourg… Ou encore le Docteur de Dorothée, mais là c’est pas du tout pour les mêmes raisons.
Évidemment, la liste n’est pas exhaustive. Il y a bien d’autres titres qui ont superbement mis en valeur celles et ceux à qui nous devons beaucoup. Ces inconnus du quotidien sans qui le confinement serait aujourd’hui totalement impossible et carrément invivable. Ceux qui avec coeur servent des repas à d’autres qui ont faim, ceux qui sauvent des vies, ceux qui aident, ceux qui aiment… tous valent bien une chanson. Au minimum.
IN MEMORIAM
Cette semaine aura été une vraie saloperie. Le génial Manu Dibango, un des créateurs de l’afro-funk, musicien émérite qui a accompagné bon nombre d’artistes dont Nino Ferrer, connu mondialement grâce à son sublime Soul Makossa, abondamment samplé depuis pour ne pas dire pillé, a été fauché à 86 piges par cette pourriture de virus.
Autre musicien qui s’est barré sans crier gare, Bill Rieflin. Son nom ne vous dira peut-être rien et pourtant… Il a été le batteur de R.E.M., Ministry, Nine Inch Nails, ou encore King Crimson. Il est parti à 59 ans après s’être battu contre une ordure de cancer.
Autre perte de poids, Albert Uderzo. Co-créateur du magazine Pilote, père d’Astérix, collectionneur de Ferrari, Uderzo s’en est allé à 92 ans. Il ne chantait pas, ne jouait pas de musique, mais avait tout de même créé le barde chanteur Assurancetourix, détesté de tous, le sénateur romain Stradivarius, Cornemus, un décurion du camp de Babaorum, ou l’aubergiste breton Antrax (poison et groupe de metal). Des références musicales et dessinées qui ont tout simplement marqué nos vies.
Laurent Borde






