Sans jamais avoir renié le X, elle est aujourd’hui l’une des belles incarnations du G comme glamour. Femme de tête plutôt que femme objet, Clara Morgane mène ses revues comme elle conduit sa vie. Hier comme aujourd’hui, c’est la liberté qui fait son cap.
C’était l’autre vendredi, dans l’après-midi. Un de ces jours encore doux, d’avant l’enfermement à domicile. Le lundi suivant, le Président allait annoncer des mesures de confinement inédites. Et dans ce cabaret de Montparnasse, la salle témoignait déjà du bouleversement en cours. Moins de tables, moins de chaises, le Oh ! César, comme tant d’autres lieux, réduisait drastiquement sa voilure. Il ne le savait pas encore avec certitude, mais bientôt il devrait affaler et rester au port.
Il a alors suffi qu’elle apparaisse pour que s’éclipsent les sombres nuages. Parce qu’au risque d’en laisser quelques uns sceptiques, ce qu’on voit d’abord chez elle, c’est son sourire. Un truc qui ne fait ni crac ni boum ni hue mais un piège quand même, et du genre qui désarme. Un sourire qui enjaillerait jusqu’au plus chagrin des esprits tristes.
Donc, elle a souri. Et on s’en serait presque contenté. Mais bon, on n’était pas venu que pour lui. On était surtout là pour elle et pour qu’elle nous raconte. Qu’elle nous dise qui était la fille rebelle avant la jeune femme, la jeune femme avant la mère aimante et la femme maintenant plus proche de ses quarante ans que de ses dix-huit. On n’a pas été déçu, juste un peu plus séduit encore.
« Ce qu’on vit en ce moment, pour ma génération, c’est effrayant. On n’a jamais vécu ça. On n’a jamais, heureusement, vécu de guerres, de restrictions… Je me rassure en sachant que je vais passer plus de temps avec ma fille et mon mari, dans le Sud. Ce sont des vacances forcées, un peu moroses. J’espère surtout qu’il n’y aura pas trop de personnes pour en souffrir… On pense à nos parents.
Il faut qu’on soit solidaires et attendre que ça passe, en espérant que ce soit assez rapide et qu’on n’attende pas un an pour trouver un vaccin. On ne sait pas où on va… c’est vrai que ça fait peur. Moi, je pense à ma mère. Comment je vais me partager entre elle et ma fille ? Si je vais voir ma mère et qu’elle est malade, je serai malade avec elle, il n’y a pas de souci… mais je ne pourrai plus rentrer chez moi.
Ces derniers temps, beaucoup de sujets ont divisé. J’observe qu’avec ce virus, face à la maladie, tout le monde s’unit. Ce qu’on peut aussi espérer, c’est que ça serve à la réflexion de chacun et qu’on prenne ensuite davantage conscience de l’écologie par exemple. Qu’on en profite pour faire mieux, parce qu’il y a beaucoup de choses qui clochent dans notre société (sourire).
Je trouve d’ailleurs que c’est une grande leçon d’humilité : on est tous logés à la même enseigne ! Les gens connus, les gens de l’ombre, on est tous pareils en ce moment. »
Alors que les artistes seraient bientôt rendus à leur anonymat cloîtré, une image est revenue. Quelques soirs plus tôt, sur la scène de ce même cabaret, celle de Clara entrant dans la lumière à l’ouverture de son show. Un frisson avait couru dans la salle, suivi d’un murmure. De table en table, les spectateurs, les hommes comme leurs compagnes, se passaient le mot en chuchotant : « C’est Clara… c’est Clara Morgane ! » Pas un mot déplacé, pas l’ombre d’une blague malvenue, juste une salle conquise, un brin émue et attentive.
Certains se souvenaient sans doute de la jeune actrice qui en seulement deux ans de carrière avait su devenir l’une des icônes du X. D’autres la revoyaient peut-être présenter l’emblématique Journal du Hard sur Canal Plus, canal historique, sous la direction de l’excellent Olivier Ghis qui en était le fantasque et brillant rédacteur en chef. Toutes et tous allaient découvrir la chanteuse, la comédienne et la meneuse d’une épatante revue de cabaret qui mêle effeuillage burlesque, chansons, danses et acrobaties.
Une revue dont Clara Morgane rêvait depuis longtemps et dont elle a choisi chacun et chacune des artistes qui la composent. Un spectacle qui il y a quelques saisons s’était donné pour la première fois au Pink, le cabaret de strip-tease de Muratt Atik, rue de Ponthieu à Paris.
« C’est une longue évolution. Je voulais tout de suite livrer un truc incroyable mais je me suis rendu compte très vite que si je voulais faire quelque chose de très bien, de très grand tout de suite, c’était possible mais qu’il fallait m’entourer de gens avec beaucoup d’argent qui allaient financer tout ça. Du coup, je n’allais pas être maîtresse de mon projet.
Donc, c’est encore en construction. Ça ne fait qu’évoluer, je l’espère, dans le bon sens. Mais on est partis sans budget. Je suis tombée amoureuse d’Audrey Hakoun la chanteuse, de Cléa de Velours l’effeuilleuse burlesque, de la performeuse Coralie Père qui est double championne de France et vice-championne d’Europe de Pole Dance…
J’avais envie de leur laisser toute la liberté possible. Par exemple, Coralie me dit qu’elle a envie d’essayer la Flying Pole, qui est une barre qu’on fixe au plafond, je lui réponds : « Envoie ! » Parce que j’ai confiance. Parce que je les aime et que je veux qu’ils se sentent libres !
Je ne leur dis pas ce qu’il faut faire, j’estime que ce sont des professionnels, mais ils savent qu’ils peuvent s’améliorer. Et travailler par exemple à davantage exprimer leur sensibilité pour que leurs performances soient plus sensuelles. Là, je peux les guider. Et je pense que tous ont fait un chemin avec ce cabaret. C’est tous ensemble, sur scène, qu’on apprend. Soir après soir, on se voit, on discute, on débriefe entre nous depuis quatre ans.
Et ça, c’est une force. Parce que quand tu as un grand patron au-dessus de toi ou un directeur artistique qui te dirige, tu ne peux pas changer un spectacle. Nous, il n’a jamais été deux fois le même.
Les grosses machines, je sais ce que c’est. J’ai vu faire, j’ai travaillé à Bobino pendant trois mois. Et je me suis rendu compte que je n’aimais pas ça. Ce que j’aime, ce sont les petites structures. On a déjà fait des 5 mille personnes, c’est sympa mais c’est pas du cabaret. Et moi ce que j’aime dans le cabaret, c’est que je descends dans la salle. Je parle aux gens, on rigole, il y a un échange. Plus tard, je ferai peut-être un tout autre spectacle mais là, avec deux cents, quatre cents spectateurs, on est très bien !
Et je ne sais pas si c’est ma place mais en tout cas je me sens bien sur scène. Et je n’en ai pas fait le tour. On peut s’améliorer, aller plus loin, pousser encore. On a des choses à dire, à faire. D’ailleurs, on a resigné avec le Oh ! César. On reprend en octobre. D’ici là, avec cette crise sanitaire, je vais avoir du temps… et on va retravailler encore (sourire) ! On va tous bosser et l’améliorer !
Là, on va être enfermés… Pour quelqu’un comme moi, et il y en a beaucoup, c’est difficile. D’autant plus que c’est imposé. Sauf que si on en profite pour se poser et se dire que quand on va revenir, ce sera pour être meilleur et proposer quelque chose de mieux, ça peut être motivant… Il faut bien prendre les choses du bon côté (rires) ! »
Elle observe beaucoup, Clara. Les autres, le monde. À commencer par le sien. Celui qu’elle a pris le temps de bâtir à ses mesures au rythme de ses rêves et de ses envies, au fil de ses rencontres et de son apprentissage de la vie. La bêtise crasse et l’inhumanité insondable que relaient les réseaux sociaux, elle connaît. Ceux qui lui ont reproché son court passage dans le cinéma porno étaient d’ailleurs qui sait les premiers à s’en réjouir à l’époque. Mais de toute façon, peu lui importe. Les chiens peuvent aboyer, Clara passera toujours. Et puis, c’était son chemin.
« Ce qu’on me proposait ne me correspondait pas. Il m’a fallu juste le courage de dire que même si ce n’était pas ce qu’on attendait de moi, c’était ma direction et de m’y tenir. Oui, j’ai un boulet au pied que je garderai toujours parce que certaines personnes ne comprendront jamais qu’on puisse s’exposer à ce point, s’exhiber. Moi, j’ai eu besoin de passer par là pour me trouver.
J’avais une éducation rigoriste et j’avais besoin de me prouver que mon corps et mon esprit m’appartenaient ! J’avais besoin de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière de mon éducation… de me déconstruire pour pouvoir me construire. Et c’est un chemin que je n’ai pas pu éviter… D’autres l’expriment par d’autres formes, par la violence, moi ça a été par celle-ci.
Ma petite soeur n’a jamais eu de crise d’adolescence. Elle est sortie du carcan familial en se mettant tout de suite en couple. Ils ont eu un enfant, elle a trouvé un travail. Il n’y a jamais eu de poussière dans cette histoire… Je trouve ça assez dingue quand il n’arrive rien, en fait. Elle est parfaitement heureuse mais ce que je veux dire, c’est que c’est finalement rare ces parcours-là… Parce que la vie est faite d’accidents !
Moi, je l’ai connu très tôt l’accident. Je l’ai provoqué. J’ai tout fait. Du coup, je me suis construit une vie qui me va mieux et je n’ai aucun mérite, j’avais pas le choix, en fait. C’était de l’urgence (sourire).
Je ne sais pas qui j’aurais été si j’avais pris une autre décision, si je n’avais pas été vers mon risque… J’ai toujours voulu voyager, énormément. Je pense que j’aurais voyagé. J’ai toujours aimé ça. J’ai profité de cette carrière pour beaucoup voyager. J’ai fait les États-Unis, le Japon, beaucoup d’îles…
Et puis, je suis une grande manuelle. L’ébénisterie, la décoration, le travail des matières, ça me passionne. Quand j’ai du temps à côté, c’est ce que je fais. On retape des vieilles maisons, on repense l’espace, les surfaces… Et je pense que je finirai comme ça. Quand vous ne vous intéresserez plus à moi (rires) ou quand moi, ça ne m’intéressera plus (rires), j’irai exploiter cette deuxième passion…
Je ne suis pas du tout inquiète du déclin de ma position. Vraiment pas. Parce que j’ai envie de faire plein de choses ! J’aime inventer, j’aime créer. Le moment que je préfère dans la journée, c’est le matin, quand le réveil n’a pas encore sonné. On ne sait pas si on dort ou si on est réveillé et là, les idées affluent… et je me lève d’un bond !
J’ai l’idée d’une histoire, d’un texte pour le spectacle, d’un nouveau numéro… il faut que je l’écrive ! C’est à ce moment-là… Je ne crée pas la nuit… je suis trop fatiguée le soir (rires).«
En janvier dernier, Clara Morgane s’est rapprochée un peu plus de ses quarante ans mais la naissance de sa fille avait déjà bougé les lignes de son monde. Elle se découvre plus sensible, elle qui ne pleurait jamais.
Elle comprend la colère des femmes qui refusent de continuer plus longtemps à se soumettre au pouvoir dont abusent les hommes. Elle ne sait que trop ce que vouloir être libre veut dire et exige. Elle dit avoir elle-même trouvé l’égalité, l’équité et la parité dans sa vie privée, au sein du couple qu’elle forme aujourd’hui avec son époux. Elle y voit une source d’espoir.
Rien ni personne ne l’intimide, seuls les parcours de vie savent l’impressionner. Les misogynes, les pollueurs, Donald Trump et les climato-sceptiques l’exaspèrent.
Ses calendriers nous font aimer le temps qui passe et son rire rend plus léger le poids des jours. Elle se dit difficile à suivre. Elle est juste sur le bon chemin. Le sien.
O.D
Le Cabaret de Clara Morgane, avec Clara Morgane, Martial, Cléa de Velours, Coralie Père, Audrey Hakoun, Mickaël et Olivier reprendra en octobre au cabaret Oh ! César by César Palace Paris.




