Les Foulées Mélomanes du Violoncelliste : Paul Tortelier, ce Don Quichotte !

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Musicien et marathonien, lorsqu’il court, Xavier Berlingen n’est qu’images et musiques. Avec lui, vous redécouvrez les plus beaux classiques et les plus grands musiciens. Aujourd’hui, un Maître qui s’appelait Paul Tortelier.

Arrivé sur l’esplanade de la basilique de Fourvière, je m’octroie quelques minutes de break. Le bleu du ciel commence à retrouver une teinte plus intense, nous donnant un avant-goût de la saison printanière. Un air vif rafraîchit mon visage échauffé par mes foulées de la montée Saint-Barthélémy. Je rejoins les quelques personnes qui profitent de la vue panoramique pour, à mon tour, admirer la ville lumière qui s’étale à mes pieds.

Je ne sais si c’est le fait d’avoir pris un peu de hauteur, de goûter à la sérénité du lieu, ou encore de me retrouver à côté de l’imposante basilique, mais mes différentes réflexions qui trottaient dans ma tête jusqu’alors s’évaporent. Des pensées qui en étaient même plutôt à la phase du galop enragé, conséquences d’une déception personnelle me donnant ces derniers temps l’amère impression de m’être battu contre des moulins…

Me battre contre des moulins… Cette expression me replonge des années en arrière… Je suis un tout jeune adolescent et j’ai l’opportunité de pouvoir jouer devant un musicien hors du commun, un grand maître du violoncelle, Paul Tortelier.

Paul-Tortelier-Concert-ParisBazaar-Berlingen

Je l’entends arriver dans le couloir, parlant d’une voix tonitruante. Le trac m’envahit encore un peu plus. Il entre. À l’instar de tous les violoncellistes de France et de Navarre, je reconnais son physique longiligne, maigre, sec de visage. De ce visage, un regard profond, illuminé, me transperce. 

Il me demande ce que j’ai préparé. Ce sera du Bach. Il me fait signe de commencer. Je ne sais pas comment j’ai fait mais j’ai joué. Pire que d’habitude mais j’ai joué. Pourtant, en très peu de temps et de mots, le Maître me rassure. Je me rends alors compte que ce que je vis n’est pas une simple leçon de violoncelle…

Valladolid, 26 septembre 1604. En cette belle journée ensoleillée, Miguel de Cervantès Saavedra sirote un verre de vin à l’ombre d’un olivier. « Que de chemin parcouru ! » se dit-il en déroulant lui aussi le fil de sa vie qui aurait clairement pu être le sujet d’un roman à succès.

Il se remémore sa jeunesse avec un père chirurgien qui aurait aimé le voir reprendre le flambeau. Mais non, Miguel rêve dès son plus jeune âge d’action et d’aventure, tout en éprouvant une réelle attirance pour le théâtre.

À 22 ans, il embarque pour Rome avec l’armée espagnole où il mettra son épée au service du Cardinal Giulio Acquaviva. À 24 ans, il participe à une grande bataille navale contre les Turcs, la bataille de Lépante, durant laquelle il perd l’usage de sa main gauche. Cette paralysie ne l’arrêtera pas pour autant, puisqu’il continuera de guerroyer au cours des deux années qui suivront. 

Il a maintenant 28 ans et souhaite rentrer en Espagne mais le navire qui le ramène sur ses terres se fait attaquer par des corsaires. Il se retrouve prisonnier et envoyé à Alger pour y être vendu en tant qu’esclave. Il connait alors cinq années éprouvantes durant lesquelles il tentera quatre fois de s’évader. Des Frères Trinitaires finiront par payer sa rançon. Il rentre enfin en Espagne au bout de onze années d’absence. 

Ces péripéties ne calment pas pour autant son amour du risque. De retour dans ses contrées et après s’être marié à l’âge de 37 ans, Miguel est nommé commissaire aux vivres en vue de la préparation de l’attaque espagnole contre l’Angleterre, mais il n’a pas tout à fait la même conception de la propriété que celle de son Roi et de l’Église.

Il sera ainsi, au cours de cette fonction et d’autres qu’il occupera par la suite, entre l’âge de 42 à 55 ans, jeté plusieurs fois en prison pour des faits de détournement de fonds et de ventes illicites. C’est au cours de ses « séjours » à l’ombre qu’il se mettra à l’écriture d’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature espagnole.

« Oui« , se dit Miguel se servant un second verre, « C’est comme si Dieu avait décidé que ma vie serait une plume dont mes aventures serviraient d’encre. Comme s’Il avait décidé qu’à 58 ans aujourd’hui, j’avais droit à la consécration par l’édition de mon roman, le roman d’une vie, « l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche » ! » 

« Alors Xavier ? Cela fait la seconde fois que tu me joues ce prélude sur lequel nous avons changé quelques doigtés et coups d’archet pour un meilleur phrasé… C’est mieux… Mais dis-moi, au fond, que t’inspire cette musique ? Quelles images te fait-elle apparaitre ? » me demanda-t-il avec son regard à vous remuer les entrailles.

« Bach me fait penser à une cathédrale » , lui répondis-je.

« Oui ! C’est bien ! C’est un bon début ! La musique peut en effet dépeindre un tableau… Mais tu sais, ce que les gens aiment par-dessus tout, c’est qu’on leur raconte des histoires, qu’on les fasse voyager dans des mondes imaginaires et nous, on est là pour ça !!! » 

Ses yeux pétillants, son sourire jusqu’aux oreilles, l’énergie qui émane de lui ont totalement effacé mon angoisse du début de cours. Bien qu’étant un peu désarçonné, l’observant derrière son violoncelle, gesticulant, les cheveux ébouriffés, je me sens particulièrement bien. Et lui de continuer…

« Imagine ! Ton violoncelle, c’est ton cheval ! Ton archet, ton épée ! Fais disparaitre de ton esprit les murs qui nous entourent et projette-toi, je ne sais pas moi, au galop dans une plaine, une forêt, et pourquoi pas à l’assaut d’un moulin ??!! »  

Il me vient alors une évidence. J’ai devant moi la réincarnation de Don Quichotte. L’esprit de Miguel Cervantès a traversé quatre siècles pour s’incarner dans ce violoncelliste haut en couleurs.

Oui, je garde en mémoire cette leçon de musique comme l’une des plus importantes de ma vie. C’est à partir de ce moment-là que j’ai vraiment commencé à voyager sur les chemins de mon imaginaire. C’est aussi à partir de ce moment-là que je me suis mis à aimer les fous.

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Par le plus grand des hasards, j’aurai l’opportunité quelques mois plus tard d’écouter Paul Tortelier dans le Poème Symphonique de Richard Strauss inspiré du roman de Cervantès. Dans cette pièce, le violoncelle incarne Don Quichotte, l’alto celui de son fidèle serviteur Sancho Panza. Paul Tortelier était alors accompagné par l’Orchestre Lamoureux dont la violoniste soliste, particulièrement excellente, n’était autre que ma mère…

Je suis redescendu de ma colline en direction de l’Opéra pour aller récupérer les quais du Rhône. Confinement oblige, la ville est plutôt calme, ce qui me permet de courir dans ses rues plus tranquillement que d’habitude. C’est au moins l’un des rares points positifs de cette crise.  

En parlant de réincarnation, j’ai sans doute dû être Espagnol dans une vie antérieure car je suis particulièrement sensible au répertoire classique inspiré par la culture ibérique. D’ailleurs, il y a une pièce pour violoncelle seul écrite par un violoncelliste et compositeur catalan du XXe siècle, Gaspard Cassado, que j’apprécie particulièrement et que j’ai découverte, toujours au cours de mes années d’études. C’était quelques années après ma rencontre avec Paul Tortelier, lorsqu’aux Etats-Unis j’étudiais à l’université d’Indiana, à Bloomington, auprès d’un autre grand Maître du violoncelle, Janos Starker.

La première fois que j’ai entendu cette pièce, c’était à « la messe », surnom que nous utilisions pour désigner la Master Class publique donnée par Starker les samedis matin, lorsqu’il n’était pas absent pour ses concerts. Il y avait une feuille placardée en début de semaine dans le couloir juste à côté de la porte d’entrée de sa classe sur laquelle on pouvait mettre son nom si l’on voulait passer cette épreuve du feu. En fin de semaine, il désignait qui allait jouer. 

L’auditorium consacré à la Master Class était toujours bien rempli. Lorsqu’on y arrivait, l’ambiance était plutôt bruyante, comme dans une salle de spectacle avant le début d’un concert. Mais quand Janos Starker entrait sur scène, accompagné de son élève assistant qui lui portait son violoncelle, le silence se faisait immédiatement. Il faut dire que j’ai rarement connu quelqu’un doté d’autant de charisme. 

Toujours en costume sombre, très classe, il n’était pas d’un premier abord expansif. Sa technique instrumentale à la limite de la perfection, son mental d’acier provenaient d’une formation très rigoureuse qu’il avait dû connaître dans sa Hongrie natale. Son enseignement était à son image. Un film sorti il y a quelques années, intitulé Whiplash, m’a fait penser parfois à ce que j’ai connu à Bloomington.

Starker avait d’ailleurs une blague à son encontre qu’il aimait raconter. Deux violoncellistes meurent et se retrouvent devant Saint-Pierre qui demande au premier de l’un d’eux : « Avec qui as-tu étudié ? Le violoncelliste de répondre : avec Rostropovitch. Saint-Pierre alors lui répond : Rostropovitch ? L’alcool, les femmes ! Vous allez en Enfer ! »

Puis Saint Pierre de renouveler sa question au second violoncelliste : « Et vous ? Avec qui avez-vous étudié ? Le second violoncelliste de répondre : avec Starker. Saint-Pierre alors lui dit d’un air compatissant : vous avez déjà connu l’Enfer. Vous méritez le Paradis ! »

Starker, s’il pouvait paraitre froid et distant, ne l’était en fait pas du tout. Il était même doté d’un bon sens de l’humour et d’une grande humanité. Il fallait juste comprendre son mode d’enseignement et l’accepter. 

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Sans un mot, installé sur le côté de la scène avec son violoncelle à côté de lui, Starker faisait toujours un signe de tête au violoncelliste participant à la Master Class pour qu’il entame son morceau. J’avoue ne plus me souvenir du nom de celui qui m’a fait découvrir la pièce de Cassado. Je sais juste qu’il n’était pas du club des Frenchies. J’ai très rapidement adoré ce que j’entendais, d’autant plus lorsque Starker prenait son violoncelle pour donner l’exemple.

Il y a une vidéo de lui jouant cette pièce de Cassado, même si la qualité n’est pas exceptionnelle. C’était quelques années avant que je le rencontre. On se rend bien compte de sa maîtrise, de sa classe… Oui, c’était vraiment une fine lame…

Je suis maintenant dans le parc de la Tête d’Or, j’avais besoin d’un peu de nature. Il n’y a pas à dire, je me sens vraiment bien dans cette ville qui m’a rapproché d’une autre ville que j’aime également beaucoup, Lausanne. J’y ai étudié trois années, juste avant de partir aux Etats-Unis, avec un autre Maître du violoncelle connu plus tardivement par ses émissions dans les médias, Frédéric Lodéon. 

Autant Janos Starker était dans la retenue, autant Frédéric Lodéon est dans l’exubérance. Bon vivant, d’une grande érudition, musicien jusqu’au bout des ongles, Frédéric a une passion, celle de transmettre sa passion de la musique dite classique au plus grand nombre. Et l’homme qu’on a pu écouter pendant 28 ans sur les ondes, avec ce don de transmission et cette joie de vivre, je l’ai connu avec exactement les mêmes qualités en tant que professeur. 

Je me vois dans la chambre de la pension dans laquelle je résidais lorsque j’étais sur Lausanne. J’apercevais le lac et les montagnes au loin. Paysage inspirant que j’aimais contempler durant mes pauses de répétition. J’avais toujours hâte de me retrouver en cours avec Frédéric tellement il m’embarquait dans son enthousiasme lorsqu’il me parlait des œuvres que je devais interpréter, tellement il donnait envie de jouer. 

J’entrais alors dans l’âge adulte et j’étais d’une nature plutôt introspective. Personne n’a réussi mieux que lui à développer mon jeu expressif et à m’extraire de ma carapace. Lui aussi est d’une grande humanité, mais d’une expression différente que celle de Janos Starker. 

Mes études à Lausanne se sont terminées par le second concerto de Haydn pour violoncelle que j’ai pu jouer dans la Cathédrale, accompagné par l’Orchestre de Chambre de Lausanne et dirigé par son chef d’orchestre d’alors, l’espagnol Jesus Lopez Coboz. J’ai beaucoup aimé travailler ce concerto avec Frédéric, car cette œuvre est comme lui, d’une grande finesse…

Je me trouve de nouveau sur les quais du Rhône afin de regagner mes pénates. Je pense encore à ces trois immenses personnalités que j’ai eu la chance de rencontrer sur mon chemin. Ce qu’ils m’ont apporté dépasse largement le seul cadre de la musique.

C’est d’ailleurs, peut-être plus que dans d’autres disciplines, le privilège de l’apprentissage dans nos métiers artistiques. Celui parfois de croiser des étoiles qui vous illuminent tout le reste de votre vie.

Xavier Berlingen

 

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