Avec Boris Bergman suivez les folles aventures d’Alex Korn, songwriter passé de vie à trépas. Vous découvrirez que l’Enfer n’est pas ce qu’on croit, qu’il est même très bien fréquenté et que l’ange Gabriel porte le Perfecto. Un feuilleton totalement barré. Un bonheur pur Bazaar !
Chapitre III : « Te jette pas du train, tu vas blesser Quelqu’un »
Où l’on apprend que toute ressemblance avec une personne (encore existante ou essayant d’exister), n’est pas forcément fortuite… Que la présence d’Alex Korn dans cet enfer paradisiaque n’est pas dû au hasard… que Jim Morisson et Sergio Leone cherchent par tous les moyens de trouver la sortie. Ce qui, bien sûr, dérange les autorités en général, l’Ange Gabriel et Monsieur en particulier.
« Qui va consoler Morrison
Les nuits où il s’achève
Chez les princesses de Clèves
La Nico nique sa bicyclette
Elle tombe à l’heure de pointe
Qui va tirer le rideau
Fallait pas qu’on la chuinte
Nous sommes ce que nous fûmes sans les plumes
J’t’attends au quai des brunes…. »
– Ça aurait fait un deuxième couplet possible, soupire Alex.
– Exact, c’est exact. Son Angerie vous attend impatiemment dans son salon de travail.
– J’arrive Monsieur.
– Je n’en ai jamais douté, mon cher Alex.
Bela Lugosi fait grincer le mégaphone :
– « Les exhibitionnistes, les pâtissiers, les rocKs KritiKs et les joueurs de bonneteau sont priés de se présenter à l’ange qui contrôle la file de droite. Ceux qui ne font la différence entre leur droite et leur gauche, et je sais qu’il y en a, peuvent se retrouver sur la file du milieu où le panneau indique «Direction Paradis». Car « l’homme qui inventa le paradis, a aussi inventé l’ennui ». C’est de moi. C’est drôle, non ? »
– Ça, c’est ce qui se passe ici… Monsieur, fermez convenablement le rideau.
– Oui, votre Angerie.
– Et ça, dit-il en faisant monter un gigantesque écran, ça c’est ce qui se passe en bas chez toi… enfin ce qui était chez vous. Regardez bien…. C’est en direct.
Alex sourit en essuyant ses Ray-Ban.
– Mes amis portent un costume… Ce sont mes funérailles ?
– Exact, c’est exact. Vous ne me décevez jamais cher Alex… Vous reconnaissez tout le monde ?
– Hélas.
– Voulez-vous que j’augmente le son ? insiste l’Ange Gabriel. Alex plisse les yeux.
– Il y a du gentil beau monde… : Mike Vinogradov, l’acteur qui a prêté sa voix à toutes les bandes annonces de film d’angoisse.
Mike se souvient. Mike sourit. Apparemment personne n’a vu la larme qui s’est écrasée sur sa médaille de vétéran du Vietnam…Il y a aussi le vieux compositeur de musique de film qui épuise ses kleenex et avance à grands pas pour ne plus avoir à en faire de petits… Il y a celle à laquelle il n’a jamais dit oui, bien qu’elle ne lui ai jamais posé la question… Michael B., le songwriter qui a fait mentir le dicton normand : « Deux oiseaux sur le même épis ne sont jamais amis » … Et la belle attachée de presse que les années ont épargnée. Celle qui cache l’indigo de ses yeux derrière ses Ray-Ban vintage…
– Et ça c’est John Fink. Votre successeur auprès du chanteur Bo Craddock qui s’est porté volontaire pour faire votre oraison funèbre…
– Vous n’auriez pas un documentaire animalier à la place ?
– J’ai un très beau film porno pour Panda.
– Il ne manque pas d’air le John Fink…
– Pourquoi, Alex ?
– Pour rien… Allez, va pour les pandas.
– Ne t’inquiète pas, Alex. Je peux te tutoyer ?
– Bien sûr, Gabriel.
– Il ne va pas tarder à être parmi nous. Monsieur nous a déjà rempli sa fiche.
– Il va v’nir ici ?
– Pas si vous réunissez suffisamment de signatures pour une pétition.
– Qui demanderait quoi, Gabriel ?
– C’est à vous de l’trouver, Alex… Bon je vous fais une copie… À la demande générale voici « Cris et Suçotements chez les Pandas » et en plus c’est en couleur.
Alex Korn n’écoute plus l’Ange Gabriel. La mélancolie le pousse à sourire. Il ne peut chasser de sa mémoire immédiate l’arrivée de Monsieur dans sa chambre. Le long couloir qu’ils ont arpenté à grand pas avant de frapper à la grande porte de chêne du luxueux bureau de l’Ange Gabriel…
L’ampoule faisait du strip au fil électrique. Elle est unique dans ce long couloir qui mène à l’impérial bureau de l’Ange.
Elle se balance de gauche à droite et inversement. Révélant deux visages familiers pour Alex Korn. Monsieur pâlit. Il se saisit de son talkie-walkie.
– Je vous avais pourtant dit de les surveiller.
– Comment, qui ?
– Mais Leone et Morrison bien sûr.
– Comment, où ? Et vos récepteurs de contrôle, ça sert à quoi ?
– Ils sont entre la voie Royale et la place Leiber et Stoller.
Sur les trois couloirs, Alex a enjambé un corps avec une flèche entre les omoplates.
– Qui c’est ?
– À votre avis ?
– Un mort ?
– Tout au plus un corps inanimé percé d’une flèche mais rassurez-vous… Ici les gens meurent et renaissent. Pas tout à fait sous la même forme, bien sûr, nous les privons un peu de certaines de leurs fonctions mentales et sexuelles, il arrive même que nous les renvoyions en bas sous une forme plus végétale. Vous voyez mon cher Alex, vous n’avez aucune raison d’être dépaysé. Mais je crois que j’en ai trop dit…
Un cri proche du contre-ut a interrompu la mini confession de Monsieur.
– Ne vous inquiétez pas, Alex. Ce n’est que le serial killer qui essaye le sabre que Gabriel lui a offert pour son anniversaire. Ne faites pas cette tête là. Alex Korn… Ici aussi la vie est mortelle. Mais il n’y a ni police ni cerbère pour ceux qui veulent retrouver les joies de l’enfer terrestre. Nous nous débarrassons de tous les naïfs et les lèche-bottes qui ont cru au paradis.
Monsieur se mouche.
– Nous sommes presque arrivés… Imaginons que notre serial Killer vous occise… Pas de quoi s’inquiéter. Cher Alex, nous sommes tous ici les enfants de Sisyphe… Une fois que l’on vous aura assassiné, et cela peut arriver… Vous irez dans une chambre froide, puis dans une salle de réanimation et vous reviendrez sous une autre identité.
– J’suis pas sûr que ça m’plaise, tout compte fait j’m’aime bien comme je suis.
– Oui, mais c’est moins drôle pour les autres qui aiment bien imaginer qui vous étiez avant.
Le talkie-walkie de monsieur Monsieur grésille : « Les trois assassins du 21 font du bruit, je répète, les trois assassins. »
– Alors comme ça ils font du bruit ? Ça gêne le locataire du 22 ? Confinez-moi tout ce beau monde dans la chambre froide pendant quelques jours.
Monsieur a remis son talkie walkie dans le holster qu’il porte sous sa gabardine.
– Dépêchons-nous, Alex. L’Ange Gabriel n’aime pas qu’on le fasse attendre.
– Qui pleure là-bas au bout du couloir ?
– Je n’vois rien. Ah oui… c’est Clark Kent.
– Qu’est-ce qu’il a ?
– Un jour il est arrivé devant sa cabine téléphonique et il n’y avait plus de cabine téléphonique.
– Et alors ?
– Et alors comment voulez-vous qu’il devienne superman s’il ne peut plus s’changer ? Il n’allait tout de même pas faire ça devant tout le monde… Il ne s’en est jamais remis. Il revient tout les jours à la même heure au cas où…
L’Ange Gabriel se penche doucement vers Alex Korn. Il se tourne vers Monsieur.
– Vous m’entendez Alex ? Il se tourne vers Monsieur. Je crois qu’il s’est évanoui…
Gabriel et Monsieur frappent violemment les joues d’Alex Korn pour le faire revenir à sa nouvelle vie. L’Ange Gabriel tire le petit rideau et Alex de sa torpeur. Des rangées de 45 tours couleur noir et or brillent moins fort que les yeux de son Angerie.
– J’ai tout vos disques Alex… Vous avez encore l’air inquiet. Ne vous faites pas de soucis. Nous ferons tout pour que nos textes ne sortent pas de cette pièce…
– Nos textes ?
– En attendant voici mon premier départ : « De la neige sur les cheveux, sans les boules »… C’est bien, non ?… Histoire de nous mettre en forme, que diriez-vous d’un grand pète avec un p’tit gorgeon de vodka ?
Sur ces mots, les ailes de l’Ange passent une fois de plus par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La voix du haut-parleur résonne.
Son Angerie est agacée.
– Je commence à en avoir assez de ces deux là. Je vais personnellement prendre l’affaire en main. Bon, excusez- moi Alex, il va falloir que je vous quitte… Vous allez voir qu’au début on est perdu, mais votre oncle Léonide…
– Il est ici ?
– … Votre oncle Léonide qui m’a beaucoup aidé à gérer cette partie du ciel sera votre guide. Il vous indiquera là où vous pouvez vous rendre et les endroits qu’il vaut mieux éviter sous peine d’être, comme vous dites en bas… confinés ?
– On soupire derrière le chêne… je répète, on soupire derrière le chêne.
Monsieur ne s’est pas trompé. Jim Morrison et Sergio Leone ont collé leurs oreilles sur la porte du bureau de l’Ange. Jim Morrison lève les yeux au ciel :
– T’entends ? On chante « Les Amants du Tage »… J’ai reconnu l’intro.
Sergio Leone est dubitatif :
– Amalia Rodriguez ?
L’Ange Gabriel range son classeur dans son attaché-case, replie ses ailes qu’il range dans un dossier puis dans un coffre-fort.
– Monsieur va vous raccompagner dans vos appartements.
Jim Morrison lance à Alex :
– Il faudra qu’on vous parle, c’est urgent.
Mais Alex ne l’a pas entendu. Il remet les mains dans ses poches.
– Je crois qu’il repense à la chanteuse qui, à l’heure qu’il est, refait une prise de la chanson qu’il venait de terminer avant de se mettre à la colle avec le cuir de sa Cadillac rose.
L’Ange Gabriel s’est assis pensif sur le plancher de son bureau.
– J’croyais que vous étiez pressé votre Angerie.
– On est entre nous Monsieur, tu peux m’appeler Gaby.
– Tu es vraiment un ange…
L’Ange Gabriel avale sa salive.
– Écoute, Morisson et Leone n’arrêtent pas d’s’échapper. On les rattrape, on les confine… Au pire, on les prive de dessert mais là, ça devient plus compliqué… Ils s’approchent de plus en plus de la salle des machines…
– C’est gênant, Gaby. C’est vraiment pas l’moment d’avoir ce genre de problème. D’autant plus que j’ai commandé trop de Sérial Killers.
– Sans compter ceux qui se font chier au Paradis et qu’essayent de venir ici.
– Je sais Monsieur… Tu n’peux pas tout contrôler. On a pas assez de personnel… ni de masques…
– Gabriel ?
– J’aime pas quand tu m’appelle Gabriel, c’est que tu vas me demander quelque chose. Attends, laisse-moi deviner… John Fink est arrivé ?
– Pas tout à fait, répond Monsieur embarrassé.
– Tu peux dire c’qui s’passe ?
– Il se passe qu’il ne veut pas venir ?
– Et on peut savoir pourquoi ?
– Ce n’est pas à toi que j’apprendrai qu’on ne peut rien emporter.
– Oui et alors ?
– Il a répondu à l’ange stagiaire de la mort qui venait le chercher. Je cite : « Je prends mon carnet d’chèques et mes disques d’or avec moi ou je ne viens pas. »
Gabriel réfléchit.
– Arrangez-vous pour qu’il craque une bonne fois pour toutes : faites multiplier les bons articles sur Alex Korn.
L’Ange Gabriel se relève et tout en se dessinant un joli rail de coke. Il tourne la tête vers Monsieur.
– Mon gentil Séraphin, tu te fais un monde pour pas grand-chose…
– Pas grand-chose ? C’est toi qui le dis. Chaque jour Sergio et Morrison s’approchent de la salle des machines.
– Tu me l’as déjà dit. Et alors ?
– Tu sais ce que cela veut dire…
– Qu’ils risquent de trouver la sortie et de…
– Baisse la voix, Gaby. Ça sent les linguini à l’arrabiata et le rock’n’ roll… Leone et Morrison ne sont pas très loin.
– Tu veux dire qu’ils écoutent à mes portes ?
– Depuis le jour de leur arrivée, mon Ange.
Gabriel est sorti du bureau. Monsieur se passe le doigt du miroir à la langue. C’est l’heure où les nouveaux arrivants se séparent. Certains pour l’Enfer, d’autres pour le Paradis. Le Purgatoire n’existe plus depuis que son Angerie a pris le pouvoir.
Béla Lugosi a posé son mégaphone. La journée fut dure.
Les nouveaux arrivants méritants ne comprennent pas qu’on ne les conduisent pas au Paradis. On ne les a pas encore coachés sur les réalités de l’Enfer…
Béla va pouvoir rejoindre ses toiles d’araignées et embrasser la photo d’Ed Wood avant de s’endormir.
Il se voit déjà sur le satin de son cercueil. Il époussette un portrait de Boris Karloff.
– Tu vois Boris, je n’suis pas fais pour annoncer ceux qui sont voués au Paradis ou à l’Enfer. Il y a ceux qui ne savent pas lire et ceux qui n’écoutent pas. Quand ils cumulent les deux, c’est infernal… C’est le cas de le dire.
Alex qui n’est pas loin, n’a rien manqué de ce monologue.
Il va bientôt rejoindre sa luxueuse cellule.
La chanteuse doit avoir mis en boite la chanson d’Alex.
Ils semblerait qu’ils aient gardé le titre : »Te jette pas du train, tu vas blesser Quelqu’un »
À suivre…
Où l’on apprendra dans le chapitre IV comment l’oncle Léonide initie son neveu Alex à sa nouvelle vie et comment ce dernier doit co-écrire avec l’Ange Gabriel sous peine d’être envoyé au Paradis, qui comme chacun sait est l’endroit le plus chiant de cette partie du Ciel…
Boris Bergman




