Quand le Roi flingue le Bouffon

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Licencié pour s’être gentiment moqué, les temps sont durs pour les rigolos. L’éviction brutale de Sébastien Thoen fait réagir aujourd’hui l’ancien rédacteur en chef du Journal du Hard.

« Cher Vincent,

Je n’ai pas bien saisi l’objet du licenciement de Sébastien Thoen.

Vous l’employez depuis des années pour ironiser, multiplier les traits d’esprits et les happenings sur les sujets les plus divers.

En parodiant « L’Heure des Pros », il n’a fait que son métier : tourner en dérision un programme… programme « maison » (CNEWS) qui plus est, ce qui est somme toute plus élégant que d’aller tancer la concurrence.

Où est donc la faute ? En quoi met-il en péril Canal+ ?

Sébastien Thoen n’est ni un enragé, ni une cellule révolutionnaire. Il n’a jamais appelé à la lutte armée, à la destruction des décodeurs, au boycott du groupe, au lynchage de ses dirigeants. Il s’amuse du monde tel qu’il est. Il détourne, parodie, dans un esprit impertinent et potache… mais jamais malveillant.

Les intéressés – l’animateur Pascal Praud et le chroniqueur Jean Messiha (ancien membre du Rassemblement National) – n’y ont d’ailleurs pas vu malice. Et s’en sont amusés, lucides, sans doute, sur les écueils d’un talk forcément inégal… où les « pros » ne le sont pas toujours et les « experts » pas forcément convaincants.

Alors, pourquoi une telle brutalité cher Vincent ?

Car au-delà d’une inimitié personnelle (qu’on ne saurait écarter, même si rien n’a filtré en ce sens), au-delà d’un rapport à l’humour qui semble chez vous pour le moins contrarié (euphémisme) et dont les « Guignols de l’Info » ont déjà fait les frais… ce licenciement n’a aucun sens.

À moins qu’il ne s’agisse de faire un exemple. D’être dissuasif. De couper une tête pour rappeler à tous les salariés qu’on ne saurait rire impunément du Groupe, que même ironiser sur la cravate d’un supérieur, une décision improbable, une émission ratée, etc., peut conduire derechef à la porte.

De quoi s’agit-il alors ? De management par la peur : une manière de stalinisme aux petits pieds, appliqué à l’entreprise. Que chacun file doux, le doigt sur la couture, dans la crainte dévote de froisser le prince.

Une stratégie bien hasardeuse dans le secteur des médias / Entertainment. L’histoire vous rappellera, cher Vincent, que la peur n’a jamais fait bon ménage avec la créativité, l’affirmation des talents, la prise de risque inhérente à cette industrie du prototype.

Car vous régnerez, certes, vous serez maître incontesté… Mais vous ne serez que le Néron d’un empire éteint, d’une troupe apeurée, asséchée, vidée de ses audaces créatives, de son envie d’innover, d’inventer.

Le pire, sans doute, le plus grand danger pour vous M. Bolloré, est que personne ne vous arrêtera. Car oui, on peut être despote en entreprise. Pour peu qu’on y mette un peu les formes, qu’on ne violente personne physiquement, on peut museler à loisir, mettre au placard, virer. C’est légal.

Assez étrangement, nos démocraties protègent la liberté d’expression, limitent l’abus de pouvoir dans la rue, les assemblées, la justice, etc… Mais pas dans l’entreprise.

Quand Samuel Paty est décapité par un islamiste radical pour avoir montré quelques caricatures… la France entière est en émoi.

Quand Sébastien Thoen est viré, « décapité » économiquement, si j’ose dire, par vos soins pour avoir caricaturé l’un de vos programmes, rien ne bouge.

C’est pourtant la même chose : mettre à mort un homme, réellement ou symboliquement, pour avoir osé rire, pris la liberté de s’amuser du grand œuvre de Dieu… ou de Vincent Bolloré.

Et j’avoue, cher Vincent, ne pas être rassuré, pour nos valeurs, nos libertés, nos enfants, qu’un homme de votre stature puisse avoir un quelconque point commun avec l’État Islamique.

Vous êtes un homme d’exception : personne ne conteste votre réussite. Nul ne doute de l’intelligence, de l’énergie, des qualités déployées pour y parvenir. Alors à quoi bon liquider les rieurs ? Pourquoi bâillonner les quelques voix discordantes – pas franchement virulentes – qui s’élèvent ici et là ?

Pensez-vous être à ce point infaillible… qu’accepter l’observation ou la critique soit impensable ? Qu’en tirer profit, à l’occasion, soit impossible ?

J’irai plus loin : n’avez-vous pas mieux à faire de votre temps que d’aller pourfendre les amuseurs ? Ne pourriez-vous pas mettre ce pouvoir hors norme qui est le vôtre, au service de causes – et elles sont légions ! – plus profitables au commun des mortels ?

In fine, quel souvenir voulez-vous laisser Vincent ?

Celui d’un despote corporate, ombrageux et impitoyable. Plus prompt à faire le vide qu’à faire le bien. Plus enclin à détruire qu’à bâtir. Plus attaché à son pouvoir qu’aux bienfaits qu’il pourrait servir ?

Ou celui d’un homme assez rompu à la vie, à ses avanies, pour avoir l’élégance de laisser libres ses inévitables pourfendeurs ? Un homme dont la réussite aura servi, non pas sa seule fortune… mais celle de tous ?

Mourir en triste sire… ou laisser un sourire dans les mémoires.

Inspirer l’oubli… ou rester une source d’inspiration pour nos enfants.

C’est toute la question, cher Vincent. Et vous n’avez pas l’éternité pour y répondre.

Alors, ne tardez pas. Car la mémoire collective, comme vous, a peu d’humour. Et l’Histoire est impitoyable. Bien davantage que vous ne saurez jamais l’être.

Bien à vous, »

Olivier Ghis

3 thoughts on “Quand le Roi flingue le Bouffon

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