Thierry Outrilla : le Moulin de son Coeur

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Il y a beaucoup dansé. Il y passe encore ses jours et ses nuits. Il en est l’âme vive et la mémoire vivante. Thierry Outrilla a vécu mille vies au Moulin Rouge. Surtout la sienne.

Qu’il pleuve, qu’il grêle ou qu’il vente, cet homme-là sourit. Tout le temps et par tous les temps, il rayonne. Même la nuit. Il a dû pactiser avec le soleil, il lui ressemble. Il s’appelle Thierry Outrilla. Et il ne les fait pas, mais son histoire avec le légendaire Moulin Rouge a déjà duré plus que ne durent beaucoup d’autres histoires d’amour. Quarante-cinq ans, bientôt quarante-six. Des noces de vermeil, au minimum de merveille.

Aujourd’hui, c’est depuis la salle et les coulisses qu’il voit la grande scène. Longtemps, c’est en dansant sur cette même scène qu’il a vu la salle, reconnaissant au passage les reines et les rois, les présidents et les stars du cinéma, de la chanson, du jazz comme du rock’n’roll venus oublier ici, le temps d’une soirée, les bruits de leurs propres vies et s’abandonner à quelques heures de féérie.

Car, quels qu’aient été leurs noms, les revues du Moulin Rouge sont la promesse, toujours tenue, d’un grand et magnifique spectacle, hors du temps, où se mêlent plumes, strass, musiques et danses, filles et garçons. Un bonheur qui ne passera jamais de mode et qui rassemble tous les mondes.

Le cabaret mythique a fêté ses 130 ans. Thierry Outrilla, qui n’était pourtant pas là le premier jour, peut vous en parler jusqu’au petit matin comme si c’était hier soir, sans omettre un seul chapitre de sa longue et belle histoire, et évoquer Joseph Oller et Charles Zidler, ses illustres fondateurs en 1889, comme s’ils étaient ses propres aïeux. Pourtant, au début, il est souvent passé à côté du Moulin sans même le voir.

Thierry Outrilla-le Moulin de son Coeur-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Ce qui est marrant, c’est que lorsque je suis arrivé à Paris en 1973, j’habitais rue Ravignan à Montmartre et jamais je n’étais passé devant le Moulin… Je ne m’y intéressais pas, je ne savais même pas ce qui s’y passait (sourire)… D’ailleurs, ce n’est pas au Moulin mais au Casino de Paris que j’ai commencé ma carrière, j’avais dix-huit ans. 

Un copain m’y avait emmené, il m’avait dit : « Viens, il y a une très belle revue ! » Je lui ai dit : « Mais, c’est quoi une revue ?? » « Bah, c’est du Music-Hall ! »… « Mais, c’est quoi le Music-Hall ?? »… Je ne connaissais pas… Quand j’étudiais la danse, on me montrait des spectacles avant-gardistes, comme ceux de Béjart… Je connaissais donc plutôt le ballet contemporain…

Et quand mon ami m’a emmené au Casino de Paris, que le rideau s’est ouvert et que j’ai découvert la revue de Zizi Jeanmaire, avec des girls, des boys, des paillettes et des plumes partout, j’ai tendu le bras et j’ai dit : « C’est ça que je veux faire ! Pour moi la danse, c’est ça ! (sourire) »… En fait, le Music-Hall a été une révélation et c’est devenu ma maison…

Avant ? Avant, j’ai commencé à Orange par la danse folklorique, dont la base est celle de la technique classique… C’est d’ailleurs Louis XIV, grand danseur lui-même, qui, lorsqu’il a vu des danseurs occitans faire des entrechats, des sauts, des ailes de pigeon, a eu l’idée de codifier ce langage. Aujourd’hui encore, où qu’on aille dans le monde, le langage de la danse est français…

Moi, à l’époque, la danse provençale me plaisait tellement que je suis alors passé à la danse classique pour me perfectionner… D’ailleurs, quand on a quinze ans et qu’on entre dans un cours de danse classique, on se retrouve avec des petites danseuses de six, sept ans…

Je mesurais 1,78 m, je crois que toutes les mamans ont dû penser que j’étais l’amant de la prof (sourire)… J’étais surtout moins bon que toutes ces gamines qui avaient déjà au moins une année de danse classique (rires)… Je me demandais ce que je faisais là…

Mais j’avais tellement envie d’apprendre les bases que je me suis dit : « Il faut vraiment que tu t’accroches, ne pense pas au côté ridicule, oublie que tu es en collant noir et que tu as l’air d’un imbécile (sourire), fais bien tes demi-pointes et tes pliés, fais tout ce que la prof réclame ! » Et elle était très dure avec moi…

Et puis un jour, je suivais un stage à Avignon, la prof m’a dit : « J’ai l’impression que tu as quelque chose de plus que les autres , tu veux faire carrière ? » Moi, je n’avais aucune idée de carrière, j’étais encore lycéen (sourire) !… Elle m’a conseillé de monter à Paris et de m’inscrire à l’Académie de Danse… Ce que j’ai fait dès le mois de septembre.

Et mon premier rendez-vous avec le Moulin Rouge est arrivé trois ans plus tard… Entre temps, j’ai fait le tour du monde avec une compagnie de jazz et celle qui allait devenir mon épouse…

Ma première audition au Moulin Rouge ?… Ça s’est très bien passé… Miss Doris (Doris Haug, légendaire chorégraphe et maîtresse de ballet, créatrice des non moins fameuses Doris Girls-ndlr) n’était pas là, mais le directeur de scène au bout de deux, trois heures m’a repéré et m’a dit de revenir le surlendemain pour rencontrer Miss Doris qui, seule, signait les contrats…

Celle-ci me convoque, on était au mois de juin, elle me fait passer des auditions… Et puis, elle me dit : « On se voit le 15 octobre, et vous commencez le 2 novembre. » … J’avais cinq mois pour me faire réformer (sourire).

À ce moment-là, j’étais déjà danseur professionnel. J’avais dansé à l’étranger, à Séoul, à Tokyo… J’avais travaillé un an à Madrid, et puis au Caire… Le problème, c’est que je n’avais pas fait l’armée et j’allais bientôt être considéré comme déserteur. Ma mère me prévenait que les gendarmes venaient toutes les semaines (sourire)…

J’ai donc quitté le Sheraton du Caire où j’avais un contrat magnifique, et je suis rentré en France pour faire mon service militaire… Je me suis retrouvé manutentionnaire, à Gap, dans les missiles nucléaires… Tu imagines l’ambiance ??

Là, on me dit : « Qu’est-ce que tu faisais avant ? » Je leur dis : « Je suis danseur, maître de ballet. » Ils m’ont répondu : « Ah, mais c’est très bien. Ouvre le placard, prend le seau et le ballet, et nettoie ! » Je me suis dit : « Thierry, tu continues pas ici, tu ne fais pas ton armée ! » Et j’ai tout fait pour me faire réformer (rires)… J’y suis arrivé et c’est comme ça que j’ai pu être engagé au Moulin Rouge (sourire)…

Et quand je m’y suis retrouvé en octobre, je m’en souviens, je me suis assis, j’ai regardé le spectacle… C’était plus beau encore qu’au Casino de Paris… J’étais heureux de me dire que je faisais maintenant partie de cette troupe. »

Thierry Outrilla-le Moulin de son Coeur-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Laissons les ailes du Moulin nous protéger jusqu’au matin… » chante la chanson. Une bienveillance exigeante mais protectrice et aimante, c’est aussi ce que Thierry Outrilla a trouvé au Moulin Rouge. Il s’y est tissé une autre famille, au sein de laquelle Ruggero Angeletti, chorégraphe et directeur de scène, incarnait en quelque sorte la figure paternelle.

« Quand j’ai commencé au Moulin Rouge, je n’étais pas franchement à mon aise… Le costume était trop grand… Je remplaçais un Polonais qui chaussait du 44, moi du 39… Il était baraqué comme un bodyguard (sourire)… Ruggero est venu me parler : « Thierry, vous allez l’air ridicule, vous ne dansez pas très bien, qu’est-ce qui se passe ? »

Je lui ai montré les chaussures trop grandes, la tenue trop grande aussi (sourire). Il a tout de suite appelé le patron : « Vous vous rendez compte ?! Il lui faut des chaussures et un costume sur mesure ! » Aujourd’hui, les chaussures sont faites sur mesure d’office mais à l’époque, le patron n’était pas trop chaud (sourire)… Quatre mois plus tard, je suis devenu le premier capitaine boy… On m’a tout de suite donné des responsabilités… 

C’est ce qui m’a toujours plus au Moulin, la famille… Que ce soit avec Miss Doris, Ruggero ou Monsieur Jacki Clérico (Directeur de 1962 jusqu’à sa mort en 2013, il a donné son second souffle au Moulin Rouge et reste considéré comme son patron historique-ndlr), on sentait une aile protectrice… Miss Doris et Ruggero étaient là tous les jours pendant trois heures et me regardaient travailler avec les boys… Un jour, ils ne sont plus venus. J’ai su que j’avais gagné leur confiance…

Et je me souviens que souvent Ruggero me disait : « Thierry, venez ! Regardez ce que je fais, regardez comment je fais quand je fais quelque chose… Je vais aller sur un plateau de télévision, venez avec moi et regardez comment je vais diriger les danseuses, régler les lumières… Apprenez ! »… Il m’a toujours dit ça, Ruggero… Et il était content. Comme un grand-père, comme un père… Il avait à coeur de transmettre et il voyait que j’avais envie d’apprendre…

Il s’attachait de plus en plus à moi, jusqu’au jour où il m’a dit : « Vous savez Thierry, vous ne resterez pas toujours sur scène et moi je ne serai pas toujours non plus au Moulin Rouge. Donc, regardez et apprenez parce que je serais content et fier si vous preniez ma place un jour. »… Ruggero, c’est l’homme qui a quand même fait dix revues au Moulin ! Et un jour, il met le doigt sur ton front…(silence)… Quelle gentillesse ! »

Un jour, Thierry Outrilla a eu 35 ans. L’âge des danseurs qu’ils dirigeaient quand il en avait 22. La roue avait tourné. Ce jour-là, on lui a fait comprendre qu’il fallait partir. La revue qui se préparait se ferait sans lui. Soliste, il était au sommet de sa vie de danseur et on n’imaginait pas qu’il accepterait de descendre de son haut-plateau. C’est pourtant ce qu’il a fait. Il est resté sur scène encore quelque temps, même en retrait. Et puis, un soir, il a dit au revoir à la lumière.

« Je m’en souviens de ce dernier soir… J’étais resté sur la scène du Moulin Rouge pendant quinze ans, deux spectacles par soir… Je savais qu’à partir du lendemain, je serais dans la salle, assis à regarder tout ça… Ce qui est étonnant, c’est qu’on est tellement habitué qu’on ne se rend même pas compte que les projecteurs vont s’arrêter…

Mais c’est un souvenir que j’ai un petit peu oublié parce que, très vite, même dans l’ombre quand je regardais le spectacle, d’autres plaisirs, d’autres satisfactions sont nés à ce moment-là… Tu es là pour voir ce qui ne va pas, pour corriger les gens, pour combler les manques…

Longtemps, je m’étais occupé du ballet mais en tant que directeur de scène, je me suis alors occupé aussi des lumières, des machineries… Et tu vois tout ! Celui qui n’était pas bien aligné, celle dont la main n’a pas la bonne position ou dont le pied n’est pas à la bonne hauteur… Celle qui ne sourit pas… (sourire)…

Je me souviens d’une danseuse qui était passée par la compagnie de Maguy Marin, elle ne souriait jamais. Je lui avais demandé pourquoi, elle m’avait répondu : « Chez Maguy, on ne sourit pas. Et mon sourire, il est intérieur. » Je lui avais dit : « Mais on s’en fout de ton sourire intérieur ! Les gens dans la salle, ils veulent que ce soit champagne, ils veulent te voir sourire ! (rires) »   

Je me souviens aussi qu’après un mois de vacances, chaque fois quand je revenais au mois d’août avec un regard neuf, celui du public en réalité, j’avais oublié toute la technique, je regardais et je prenais le choc du spectacle… Avec sa richesse, avec son énergie… Et je me disais : « Mon dieu, mais que c’est beau ! » Je disais aux filles : « Mais, que vous êtes belles ! (sourire) » … Pourtant, ça fait vingt  ans que je le vois deux fois par jour… (sourire)

Thierry Outrilla-le Moulin de son Coeur-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Thierry Outrilla ne sait pas aujourd’hui de quoi sera faite sa vie demain. Mais l’après Moulin Rouge le stimule déjà. Il savoure surtout le bonheur presque indicible d’avoir pu inscrire son propre parcours dans la longue et si riche histoire du lieu, et plus largement dans celle du Music-Hall.

Comme pour Maurice Chevalier, Jean Gabin, Bourvil, Mistinguett, Joséphine Baker, Zizi Jeanmaire ou Line Renaud avant lui, le Music-Hall a été son autre école. Une école de la vie. Il est heureux aussi de pouvoir se dire qu’il a fait le même métier que la Goulue, « une femme que Toulouse-Lautrec a rendue aussi célèbre que la Joconde » .

C’est sans nostalgie mais avec l’enthousiasme de ses premiers jours qu’il se souvient d’avoir côtoyé au Moulin Jerry Lewis, Dean Martin, Frank Sinatra, Ginger Rogers et tant d’autres. D’avoir tenu le bras d’Ella Fitzgerald, d’avoir dansé devant la reine Elizabeth ou Mick Jagger. Il se dit que tous ces instants et ces grands moments l’accompagneront encore quand le Moulin tournera sans lui.

Que reste-t-il de la danse quand le danseur s’est retiré ? C’est au danseur de répondre. Mais on ne doute pas un instant que Thierry Outrilla saura écrire les jours qui viendront. Il le fera de toute façon avec ce sourire qui en dit long. Ce même sourire qui depuis toujours éclaire ses pas. Sa lumière à lui.

O.D

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