Redha : l’Esprit Libre d’un Corps Dansant

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Danseur, chorégraphe et voyageur, Redha Benteifour a marqué nos années cathodiques de l’empreinte de ses pas. Il n’a cessé depuis de créer et de voyager. Rencontre avec un homme qui a su faire de sa vie une danse libre.

Avant lui, quand ça dansait à la télé, c’était lisse et bien peigné, en rang comme à la parade, brushing en titane et grand sourire en devanture. Pas une tête pour dépasser, on aurait dit des clones. Et puis, il est arrivé. Et ça a tout changé.

On a alors vu débouler dans la petite lucarne des créatures venues d’ailleurs. Des femmes fatales, insolentes et sublimes, des hommes androgynes aux regards de teigne. Des petits, des grands, des beaux et des moins beaux, des bruns, des blondes, des noires et des rousses. C’était glamour et hirsute, sensuel et sexué. Ça ressemblait à nos rues les soirs de fièvre et ça dansait merveilleusement, comme dans un rêve de fête païenne

La musique était signée Jean-Pierre Bourtayre et Jean-Claude Petit, le présentateur s’appelait déjà Michel Drucker. Quant au chorégraphe qui le temps d’un générique braquait les Champs-Élysées pour les repeindre à ses couleurs, la France de ces années 80 découvrait son nom en même temps que sa singulière signature : Redha.

Redha Benteifour-Corps Dansant-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Je pense que ce qui a fait notre succès, c’est que les gens se sont reconnus dans chacun des danseurs… C’était soit la petite black, soit le mec qui était rasé, soit la rousse ou le grand blond… Et c’est rentré dans le foyer des gens. 

Oui, on prenait des risques mais j’avais ce caractère… J’avais dit : « Ok, je fais de la télé mais je fais ce que je veux ! (sourire) » Et il s’est passé une chose miraculeuse… La télé a alors ouvert une porte qui était fermée depuis des années à un monde. Celui de la rue, celui de Monsieur et Madame Tout le Monde…

Et les gens ont vu en plus des super techniciens, des danseuses et des danseurs au carré, ensemble, et en même temps révoltés… C’était révolutionnaire, politiquement incorrect, et c’est devenu complètement populaire dans le vrai sens du terme… On a eu cette chance-là, d’être accueillis par les gens et d’être aimés comme quelqu’un de la famille… Ils allumaient la télé à 20h30 : « Oh super ! On va regarder le ballet ! »

Des années après, tu te dis que ça a été une récompense incroyable parce qu’il n’y a plus eu ça… Je me suis battu pour ouvrir les portes et c’est dommage qu’il n’y ait eu personne ensuite pour rebondir et surenchérir… C’est la vie (sourire)…

Quand les années 2000 sont arrivées, on m’a dit : « Redha, tu es le mec parfait pour aller en télé-réalité ! Avec ton caractère, ça va péter !! Ça va faire du show !! » J’ai dit : « Non, c’est tout ce que je veux pas faire ! »… Pourquoi ? Parce que c’était pas mon truc… J’avais pas envie d’avoir seize pingouins, leur brosser le cul et leur dire que c’est des stars !

Le principe il est bon, mais après trois mois tu te dis que peut-être ils vont faire ce métier et peut-être qu’ils ne le feront jamais ! Il ne faut pas faire croire des choses aux gens… À cet âge, ils sont vulnérables… Et combien de ces gamins sont tombés en dépression ? Au moins 80%… Qui se rappelle des grands gagnants ? Personne. 

Et puis j’avais fait vingt-cinq ans de télé, j’aurais pu continuer, mais j’avais besoin de savoir qui j’étais… Et de savoir si j’étais un vrai chorégraphe… Oui, je me suis posé cette question…

Je me suis retrouvé au San Francisco Ballet, face à 180 danseurs, et là je me suis dit : « Qu’est-ce que je peux faire ?… Je sais que je peux faire de la télé, je peux monter un spectacle sur scène, je peux diriger une compagnie… Mais est-ce que je peux aussi aller dans un endroit absolument inconnu et emmener des gens avec moi dans le voyage ? Et faire quelque chose qui parle ? »

Voilà, j’avais besoin de me poser ces questions… J’avais besoin d’avoir le trouillomètre à zéro (sourire)… J’aime ça, j’aime le défi. »

Redha Benteifour-Corps Dansant-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Champs-Élyséesles Enfants du Rock, les Années Tubes… on en oublie sûrement. On ne citera pas non plus tous les concerts, tous les spectacles auxquels il a apporté sa touche, et qui l’ont vu collaborer avec le Who’s Who du métier. Mais sans rien renier de ces années télé et de succès, Redha a donc choisi de tourner le dos au confort de rentier que lui offrait sa notoriété désormais établie, pour aller se risquer là où ne l’attendait pas.

Aux États-Unis, avec le San Francisco Ballet ou la prestigieuse compagnie Alvin Halley de New-York, à Cuba, en Côte d’Ivoire à Abidjan, à Manille aux Philippines, en Afrique du Sud ou encore en Colombie, il a renoué avec le fil de son propre récit. Aux antipodes de son hexagone devenu étroit et monotone, il a ainsi découvert d’autres mondes et mille autres cultures. Chacune des étapes de cette odyssée lui a offert l’opportunité de la rencontre, le bonheur de la création, comme la chance de la remise en question.

« J’ai toujours douté et j’apprends tous les jours… Le jour où on est blasé, c’est fini, on n’a plus rien à dire… J’ai la chance d’être appelé un peu partout et quand je me retrouve à Manille, à Soweto, au milieu de la Colombie avec des gens que je ne connais pas, j’aime me dire qu’on va se raconter des histoires…

Ils vont me raconter la leur, je vais leur raconter la mienne… On va parler de choses horribles, de choses extraordinaires, on va rire, on va pleurer ensemble… J’aime parler de la vie… Chaque fois que je vais dans un pays, j’essaye de m’imprégner de son histoire…

Quand je vais travailler avec une compagnie nationale, je demande toujours quel est le quartier le plus désespéré de la ville et avec telle ou telle association, je propose d’y aller tous les week-ends pendant quatre mois et de travailler avec les gamins qui vivent là…  

Je parle avec ces gamins qui me racontent leurs vies, leurs parents… Ils me disent ce qu’ils ont vécu, comment ils ont grandi seuls, sans père, sans autorité… J’écoute et j’essaye de le traduire de façon poétique pour le raconter sur scène avec eux…

Des gamins dont tu sais qu’ils sont déjà miraculés quand ils n’ont pas pris une balle avant leurs quatorze ans ! Et qui bossent !! Quand j’entends un gamin en France, qui porte pour deux mille euros de fringues et de pompes, me dire au bout d’une heure qu’il a un peu mal aux jambes et qu’il est déjà fatigué de travailler à la barre… Ça ne passe pas ! 

Je suis d’une génération où j’ai vu des gens travailler mais travailler ! C’est à dire se casser en mille ! Et mes profs m’ont légué ça… Je me dis que c’est ça aussi le truc… C’est du travail… C’est pas juste : « Je suis doué, je suis dans l’air du temps, j’ai sucé la bite à untel et j’ai le job. » C’est le travail dans le studio, c’est la solitude, c’est le doute… 

Je sais que je vais loin avec les danseurs, très loin… Parce que ce qui m’intéresse, c’est à un moment donné de casser le mur, et d’avoir un artiste totalement brut de décoffrage… Après, c’est mon boulot de le mettre dans un écrin…

Moi, j’aime la brutalité de l’être humain dans ses vrais sentiments… Dès que tu me joues quelque chose, ça m’emmerde… Si le minimum syndical, tu ne me le donnes pas, comment veux-tu que je travaille ? Quelle porte je vais pouvoir ouvrir ?? 

On a eu en France des danseurs extraordinaires ! J’ai regardé des mecs et des filles qui m’ont incroyablement inspiré ! Et je retrouve ça chez ces danseurs et danseuses d’Asie, d’Amérique du Sud ou d’Afrique du Sud… Eux ont encore faim…

Là-bas, un danseur d’une compagnie nationale gagne deux cents euros par mois, il a un petit sac de riz pour bouffer à midi, il est là à huit heures du matin, il repart à dix-neuf heures et il fait quarante degrés ! C’est différent du mec qui ici me fait quatre cachets et qui te dit qu’au bout de trois heures, il est fatigué ! Moi, j’ai pas envie de me casser le cul pour ça.

C’est comme le mec à qui tu dis : « J’ai envie de t’aimer ! » Et qui te répond : « Ouais, mais moi j’ai que dix minutes. »… Bon, ben tape toi une queue et puis c’est tout (sourire) !… Moi, j’ai envie d’une histoire. »

Redha-l'Esprit LIbre d'un Cops Dansant-4-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

En parlant de la sienne, rencontrer Redha c’est croiser Abdelaziz, son père. Coéquipier de Raymond Kopa, un grand footballeur doublé d’un fameux buteur qui s’était brillamment illustré avec les Bleus des années cinquante et avait écrit quelques unes des plus belles pages de l’histoire de l’OGC Nice en décrochant notamment deux titres de champion de France et une Coupe de France. En 1958, il n’hésita pas à lâcher le maillot de l’AS Monaco pour endosser celui du FLN.

« Il m’a transmis la liberté… C’était à ce moment-là le seul arabe avoir été sélectionné en équipe de France pour jouer la Coupe du Monde… En 58, alors qu’il jouait à Monaco et qu’il venait d’être transféré au Real Madrid, il a fait ses valises, il a pris sa femme et ses gosses et il a rejoint l’Algérie pour faire la révolution…

C’était une époque, peut-être révolue aujourd’hui, où les gens étaient engagés et avaient un idéal… Je pense que c’est ça que mon père m’a laissé… Mon père et ma mère ont eu cette intelligence de m’apprendre que la liberté et les croyances valaient toutes les souffrances et qu’il fallait quand même y aller ! Que tu aies peur ou pas, il fallait y aller au turbin ! 

Comme je le dis parfois, je suis arabe, je suis pédé, je suis danseur, j’ai toutes les tares (sourire) ! Je suis petit, je suis brun…  D’ailleurs, quand je vais aux États-Unis, on me dit : « Oh ! You’re so ethnic !! » Je leur dis : « Fuck you ! I’m white (sourire) !! « … Mais en même temps, je pense que c’est peut-être parce que j’étais tout ça que ça m’a tiré vers le haut…

Et mon père m’a transmis son idéal de sportif… Parce que j’ai certainement abordé ce métier comme  un sportif… Mon prof c’était mon coach, je fermais ma gueule, j’y allais et je n’avais ni d’états d’âme ni de sentiments… Ça, je l’ai eu de mon père… Je l’ai vu entraîner des gamins, il était dur… Et peut-être que ça m’a donné le goût et le sens de la liberté… Ça m’a appris à la trouver à travers l’exigence de la discipline…

Je suis parti avec des rêves qui des fois se sont écroulés… Je suis tombé, je me suis relevé, j’ai perdu des illusions en route et j’ai vécu d’autres moments extraordinaires, mais j’ai pris des vraies décisions de vie et des engagements extrêmement forts, alors que j’étais parfois seul face à une élite bien-pensante qui jugeait que Redha devait être ça et pas autre chose…

Profondément, je sentais que ce n’était pas moi et qu’il y avait certainement quelque chose de plus incroyable encore qui était ailleurs. »

Redha-L'esprit LIbre d'un Corps Dansant-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Aux jeux égotiques du moment qui voient se succéder les Narcisses du jour, rois du vide et reines de rien, Redha préfère l’engagement de toute une vie auquel consent le danseur tel qu’il le conçoit et tel qu’il l’aime. Celui qui sait la dureté du chemin parfois jusqu’à la cruauté, et dont le regard dit toute la rage d’y arriver.

Avec le temps, il a compris ce qu’un de ses professeurs lui avait dit un jour : « Plus tard, quand tu arriveras à ne pas danser, alors tu danseras. » Il sait qu’après des années, on se déleste du superflu pour parvenir enfin à l’essentiel et se « connecter à la véritable émotion de sa vie. » Il se dit d’ailleurs maintenant détaché de ses possessions d’hier, en paix avec lui-même, libre de dire oui ou merde et soucieux de transmettre.

Il pense que « danser, c’est dire. » Et il danse toujours, Redha. Il danse comme d’autres parlent ou écrivent. Ce langage, dont les premiers mots se perdent dans la nuit des temps et qui lui offre à son tour de raconter aujourd’hui son monde et l’homme qui la peuple, il veut le partager avec la multitude. Il dit que la culture est trop précieuse pour ne s’offrir qu’aux élites savantes et fortunées. Il trouve là l’imparable argument de ses combats.

Il travaille avec une université de Bogota sur un ambitieux cursus de formation qui permettrait à de jeunes danseurs de s’aguerrir encore davantage avant d’intégrer des compagnies professionnelles. Il a en tête un spectacle qui racontera la colonisation espagnole et le pillage de l’Amérique du Sud, un autre sur l’immigration algérienne. Il pense aussi à Frida Kahlo, dont il a envie de raconter l’histoire d’amour avec Diego Rivera.

Un éclectisme riche et foisonnant qui résume le créateur qu’il demeure et qu’il résume lui-même d’un sourire : « J’ai envie de m’investir dans des choses qui me donnent le frisson et où il y a un sens… Alors, je vais là où le vent me porte et m’apporte des projets… »

Libre et engagé, posé et toujours en mouvement, bouillonnant et réfléchi, ainsi avance cet homme qui en faisant de sa vie une danse lui a donné un sens.

O.D

À découvrir, Lost in Buenos Aires avec Olivia Courbis, la nouvelle création de Redha.

Première mondiale ce soir à l’Européen, à Paris !

 

 

 

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