Yvan le Bolloc’h : le Bon Goût du Rom

Yvan le Bolloc'h-le Bon Goût du Rom-Ouv-ParisBazaar-Marion

Figure du Paf, auteur, comédien et producteur, Yvan le Bolloc’h s’est aventuré avec bonheur sur tous les chemins. Mais c’est avec une guitare qu’il a un jour trouvé sa voie. Ses accords font depuis son harmonie.

Avant cette vie-là, il y a eu toutes les autres. Elles en valaient sûrement la peine qu’il s’est donnée puisque ce fier Breton a finalement trouvé son Sud après avoir emprunté tous les détours. Et sans jamais leur avoir préféré les raccourcis qui font gagner du temps mais vous privent de la beauté du paysage et des singularités du monde. À l’écouter, on achève même de se convaincre qu’il avait raison celui qui a dit un jour que ce n’est pas le but qui compte mais le chemin.

Yvan le Bolloc’h a donc longtemps voyagé. Pas tout à fait comme pouvaient le faire ces marins malouins de légende en quête de bonne fortune qui partaient courir les mers et les océans, mais avec quand même cette belle part d’inconscience propre aux audacieux que rien n’effraie.

Il a d’abord été pilote de moto, amateur mais motivé. Il se souvient d’avoir pris part au challenge Kawasaki qui lui permit de rouler en ouverture des Grands Prix. Il voulait vivre de sa passion et rêvait d’entrer à Moto Journal ou Moto Verte, déjà des bibles à l’époque. Il a fait photographe à la montagne, au Pas de la Case en Andorre. Le matin sur les pistes de ski, le soir sur les pistes de danse. Même qu’après trois vodkas get, le point était difficile mais le flou très naturel.

Il a aussi vendu du grillage au mètre, des brosses à reluire à la foire de Paris, le bouquin d’Arnaud de Rosnay au Salon Nautique. Il a distribué des cigarettes Peter Stuyvesant sur les circuits automobiles, ce qui lui a offert de vivre les départs des plus beaux rallyes. Il a aussi fait du porte-à-porte pour laver des bagnoles, fait le coursier dans Paris avec une R-16… Et puis un jour, il a pris le train du show-bizz.

Ce jour-là, sur le quai de la gare de Lyon, il a vu arriver Gérard Jugnot, Gérard Holtz, Roger Zabel, Patrick Poivre d’Arvor, Amanda Lear… Tous ceux qu’il voyait à la télévision, embarqués dans le même wagon pour la même destination, le Grand Prix de France de Raft qui se disputait alors aux Arcs et qu’il était chargé de couvrir pour un magazine.

« Je les voyais tous se saluer, se taper sur l’épaule, je ne connaissais personne et personne ne me connaissait. Je me disais mais à qui je vais parler ?? Et puis, j’avise deux mecs de mon âge plutôt déconneurs, qui avaient l’air d’être bien avec tout le monde. C’était Jean-Luc Delarue et Olivier Dorangeon (à l’époque, en 1988, présentateurs du TOP 50 sur Europe 1-ndlr)…

On arrive à Bourg Saint-Maurice, on monte dans le car jusqu’à la station. Je prends la clé de ma chambre et là, sur le paddock, je vois une serviette éponge, une montre, des produits de beauté, des baskets… J’appelle la réception et je demande : « Oui, bonjour, chambre 322, je pense que je me suis trompé de chambre. » On me répond : « Ah bon ?? Mais pourquoi vous dites ça ? » Je dis : « Parce qu’il y a des trucs sur le lit, c’est pas à moi ! » (rires) Elle me dit : « Si, c’est cadeau ! » (rires) Je me suis dit : « C’est chouette le show-bizz !! » (rires)

Et là, je sors sur mon balcon pour me rouler un spliff et sur ma gauche, je vois Delarue et Dorangeon, à trois mètres, qui étaient sortis eux aussi pour admirer la montagne, le ciel et les alpages (sourire). Et ils me font : « Oh mais dis donc, ça sent drôlement bon par chez toi !! » … Et c’est comme ça que je suis rentré à la télévision, parce que j’avais une petite boulette dans la fouille (rires) ! 

Après, on a passé trois jours ensemble, on a déconné, ils ont vu que j’étais plutôt de bonne compagnie, que j’avais un peu de bagout, et quand il sont rentrés à Europe 1, ils m’ont dit deux mois après : « Tu voudrais pas venir bosser avec nous ?? » J’ai dit : « Ben ouais, t’as raison ! » Et je suis rentré à Europe 1, apprenti journaliste.

Je passais mon temps sur l’asphalte, à poser des questions aux gens sur le dernier album de Renaud par exemple… Mais c’est comme ça que tu apprends ton taf… Parce que tu as envie que ton petit micro-trottoir, tes deux minutes, ça raconte quelque chose… Et quand Jean-Luc et Olivier partaient en vacances, je prenais le micro… J’ai vraiment appris à faire de la radio avec ces deux mecs… Quel pied !! »

Yvan le Bolloc'h-le Bon Goût du Rom-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

On ne sait pas si elle attendait son heure en comptant les jours mais c’est à ce moment-là que la guitare est entrée dans la vie d’Yvan le Bolloc’h, la culture gitane aussi, pour ne plus jamais en sortir. Et l’histoire a pris le temps de s’écrire.

« Ça s’est passé à Europe 1, Delarue était parti en vacances et je recevais Nicolas et Canut Reyes des Gipsy Kings. C’était juste avant l’explosion avec « Bamboleo ». J’essaye de faire l’interview et je vois tout de suite que ça va pas être ça. Autant ils sont forts en rumba ou sur la chemise de mauvais goût (sourire), mais là sur l’interview… des planches à pain… « Quelles sont vos influences ? » « Ça dépend… » Bon. Et tu prends tes questions et tu les jettes (sourire). Et je suis mal, j’ai rien à ramener.

Et puis, comme ils ont ramené leurs guitares, je leur dis de jouer quelque chose. Et là… Là, ils me font un truc à 1,50 m, les yeux dans les yeux, et là c’est pas pareil. Je leur dis : « Si un jour je me mets à la guitare, c’est ça que je veux faire ! C’est ça et rien d’autre ! » Parce que ça bouscule un train de marchandises, cette musique… Moi, je suis un émotif, un sentimental. J’ai ce côté des Bretons. Tu me fais écouter certaines chansons de Jean Ferrat,  je pleure. J’y reste, direct… (silence)… Et rien que de l’évoquer, j’ai un truc dans la voix…

Là, en les écoutant,  j’étais sur les routes en train de pousser la verdine (la roulotte-ndlr), j’étais dans les camps de concentration avec les communistes et les homosexuels… J’étais en même temps dans un grand huit avec tout ce que la vie peut t’amener d’intense… À ce moment là, en écoutant ça, j’étais tout ça à la fois… Ça m’a bouleversé… Ça m’a tordu le coeur… C’est rentré dans ma tête, dans mon corps et je me suis dit : « Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais j’y reviendrai ! »

Et effectivement, dix ans après, j’y suis revenu. À l’époque, il n’y avait pas Internet, il n’y avait pas les tutos… Il n’y avait pas « flamenco-rumba.fr », ce site qu’a créé Franky Joe Texier et que j’encourage tous ceux qui aiment cette musique et qui vont lire cet entretien à aller visiter… À l’époque, c’était « demerda te ! » Il aura fallu que pendant le tournage de « Caméra Café », dans une maison de production, je rencontre un petit gars avec un physique de garçon boucher qui avait un disque de flamenco.

Je vois le disque et je lui fais : « C’est toi qui fais ça ? » Il me dit : « Ouais, ouais. » Et je lui demande : « Tu pourrais m’apprendre le compas, tu donnes des cours ? » Il me répond : « Moi, j’ai bossé avec Hippolyte Baliardo, le frère de Manitas de Plata, je pense être un très bon joueur de flamenco… Et oui, je peux t’apprendre mais… mais c’est long. » Je dis d’accord, je prends son numéro et je lui dis que je ne vais pas le contacter tout de suite mais qu’un jour, je reviendrai le voir.

Je fais « Caméra Café », je fais des films, pendant quatre ans je bosse non-stop et une fois que « Caméra Café » était terminé, je suis allé revoir ce copain, Jean-Philippe Bruttmann. Je suis venu avec ma guitare et je lui ai dit : « Je suis prêt. On commence quand tu veux. Je suis venu avec un médiator pour faire les chorus. » Là, il a ri. Il a pris le médiator, il l’a jeté par la fenêtre et il m’a dit : « Voilà, chez nous c’est les doigts et c’est tout. Tu te démerdes, tu te laisses pousser les ongles, tu mets de l’engrais dessus mais… il n’y pas de médiator (sourire). »

Et on a commencé. Outre le fait que ce soit un génie du flamenco, Jean-Philippe est un très bon pédagogue et il m’a appris. »

Yvan le Bolloch-le Bon Goût du Rom-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Celui qui passe pour un virtuose de la guitare flamenca a, qui sait, retrouvé un peu de lui-même dans la relation forte qu’Yvan le Bolloc’h a tissée avec cette musique. Comme Yvan, il n’est ni Gitan ni Espagnol. Comme lui, mais quelques années plus tôt, Philippe Bruttmann est lui aussi tombé en amour pour le flamenco. En vacances avec ses parents à la Grande Motte, le petit Grenoblois, un soir, a découvert Hippolyte Baliardo. Il n’avait pas plus de sept ans, il jouait déjà de la guitare. Il n’en jouerait plus du tout de la même façon. Mais c’est une autre histoire.

On se dit simplement qu’Yvan ne pouvait pas faire de plus belle rencontre. Avec Bruttmann, il a appris le chemin. Comme un chemin de vie, celui que doit faire la main pour que le fameux compas donne son rythme et son âme à la musique, pour qu’il devienne cette langue qui ne connaît pas de frontières et parle d’autant mieux à tous.

« La main, elle fait un aller et un retour… Comme ça… Tu vois, même comme ça, juste sur le rythme, ça sonne… Et donc pendant un an, une fois par semaine chez lui, tous les soirs chez moi, j’ai attaqué la face nord de ma « Conde Hermanos », une guitare de luthier… Celle-là, c’est ma deuxième… On m’a volé la première, d’où le nom de mon groupe : « Ma Guitare s’appelle Revient » (sourire)…

Quand ma main a su faire le chemin ? Ce que j’ai ressenti ?… Je me souviens de ce que m’avait dit Patrick Le Lay, un Breton du pays Gallo : « Figure-toi que le verbe réussir n’existe pas dans le dictionnaire de la langue bretonne. »… Par contre, en chier (rires), revenir sur le motif, se remettre au boulot, reposer sa pièce sur son établi, remettre un petit coup de lime, ça on sait dire. Et c’est ça que je me dis (sourire).

D’autant que moi j’ai commencé tard. J’ai tout commencé  tard, d’ailleurs. Quand tu penses que moi, un Breton, je n’ai appris à nager et avec des bouées qu’à l’âge de 17 ans (sourire) ! Et quand tu commences tard, il faut que tu sois opiniâtre derrière. Parce que ce que tu n’apprends pas dans tes jeunes année quand tu es souple, facile, quand tu l’apprends après vingt-cinq ans, il faut vraiment que tu t’accroches…

Et puis, c’est un pote musicien qui m’avait dit ça, quand tu penses avoir franchi un Everest, tu te dis que ça y est. Et là, tu te tournes et tu vois une autre montagne cent fois plus haute. Et derrière, il y en a une mille fois plus haute (rires) !!… Ça amène à beaucoup d’humilité.

Mais après, quand tu vois que tu fais danser les gens, avec une chanson que tu as écrite, que tu es sur scène avec ta femme et tes potes… c’est un truc énorme ! C’est un truc que je retrouve quand je joue la comédie au théâtre… C’est la même intensité.

Et puis, ça se rejoint, il y a des ponts entre tout ça… La connivence, l’exultation collective, le collectif tout simplement… C’est ça que j’aime. Tout seul, mais tu te morfonds, tu t’emmerdes… Moi, il faut qu’il y ait des copains, des copines. « Caméra Café », au début, on était trois. Une semaine après, on était cinq… On a été jusqu’à vingt, vingt-cinq auteurs ! »

Depuis qu’ils ont été chassés de leurs terres ancestrales, ceux qu’on appelle aujourd’hui sans bien prendre le temps des nuances « les Gens du Voyage » ont tous fait leur route. Certains sont sédentaires, d’autres restent nomades. Ils vivent en Europe de l’Est, en Espagne, dans le Sud de la France, ou à la périphérie de nos périphéries. On parle des Tsiganes, des Gitans, des Roms ou encore des Manouches. On s’y perd et on s’égare trop souvent dans des amalgames qui ne font l’honneur de personne, juste la bonne fortune des petits boutiquiers de la peur.

Ce qu’on sait, c’est que leurs musiques sont riches de s’être frottées à toutes les autres. Jazz Manouche, Flamenco, Rumba Flamenca… elles sont les fruits d’une noce d’un an, d’une vie, de plusieurs siècles. Et ce n’est pas le seul jeu du hasard qui a mis Yvan le Bolloc’h sur le chemin de la Rumba. Populaire et festive, elle sait émouvoir sous les étoiles autant qu’elle fait danser jusqu’au matin. Elle est joyeuse et canaille. Elle vient des rues de Barcelone mais elle a embarqué souvent pour Cuba et les Caraïbes, et elle est à chaque fois revenue plus épicée encore.

Yvan se souvient de ce que disait Cocteau en regardant Manitas de Plata quand il jouait avec les siens, entouré d’enfants : « C’est la beauté prise au piège. » Il n’a pas oublié l’émotion de Bardot ou de Chaplin à l’écoute des chants et des guitares des Gipsy Kings. Pas plus qu’il n’a oublié les dimanches matins juché sur le guidon de la Motobécane orange de son paternel qui distribuait l’Humanité et refaisait le monde avec qui en prenait le temps, ni les jours de dur dans sa ville de la banlieue ouest où « on mangeait surtout des frites et du pâté… et des fois pas de pâté du tout. »

Yvan le Bolloc'h-le Bon Goût du Rom-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Est-ce que c’est parce que je suis Breton et que, même si moi je l’ai jamais ressenti, on a interdit aux Bretons d’être ce qu’ils étaient et qu’ils étaient minoritaires ? Est-ce que c’est à cause de mon passé communiste ? Je ne sais pas mais ça doit traîner dans un coin de ma tête, et j’ai toujours eu une tendresse pour les minorités…Qu’elles soient arabes, palestiniennes ou gitanes. 

J’ai longtemps pensé que notre génération verrait la fin du racisme et de l’antisémitisme, qu’on en viendrait à bout. Je vois que c’est la nouvelle qui dit : « Nous, on n’en veut plus ! On veut changer ça tout de suite ! » Nous, on n’a rien changé en fait… C’est une désillusion terrible. »

Yvan le Bolloc’h vit aujourd’hui sur un bateau et ce qu’il s’est offert avec ses premiers sous, ce n’est pas un appartement à l’enviable pedigree dans un arrondissement bien né mais un camping-car. Pour que chaque matin, lui soient offerts un paysage nouveau et un autre visage du monde. Pour le bonheur tout simple de vivre des heures nomades.

De ses amis Gitans dont il sait les épines qu’on sème aujourd’hui encore sur leurs chemins, il n’a pas épousé que les musiques. Il a aussi retenu ces règles de vie qu’ils ont su se transmettre sans livres. « Tout ce qui n’est pas partagé est perdu » et « Jamais plus heureux qu’aujourd’hui. »

Mieux, il les a faites siennes.

O.D

Pour prolonger le plaisir de la rencontre, les belles images d’Esperanza, la nouvelle chanson d’Yvan le Bolloc’h et Ma Guitare… 

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