Les Foulées Mélomanes du Violoncelliste : les Classiques font les Modernes

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Musicien et marathonien, lorsqu’il court, Xavier Berlingen n’est qu’images et musiques. Avec lui, vous redécouvrez les plus beaux classiques. Aujourd’hui, Rachmaninov.

Lorsque je parle de la musique classique avec quelqu’un qui ne la connaît pas, je constate plus souvent une réaction d’appréhension que de curiosité. Sans doute est-ce dû à l’image élitiste qu’elle continue d’avoir, cet héritage du passé qui continue de faire croire qu’il faudrait l’avoir étudiée avant de pouvoir la goûter.

S’ajoute à cela le concert classique dont le rituel dans son déroulement peut rebuter par son manque apparent de simplicité et de spontanéité. Enfin, les professionnels de la musique (les journalistes spécialisés, parfois les directeurs d’orchestre ou de salle de concert) l’évoquent bien souvent d’une façon trop théorique, trop intellectuelle pour que cela donne envie à un public novice.

Pourtant, il suffirait à ceux qui ne la connaissent pas de faire juste un pas vers elle pour se rendre compte qu’elle n’est pas aussi inaccessible que ça et qu’elle peut les surprendre par le plaisir ressenti à son écoute. En fait, il suffit juste de répondre à l’invitation des musiciens qui la font vivre. Des interprètes qui sont avant tout des musiciens avant d’être classiques et qui parfois prennent des chemins inverses de celui du sens de l’histoire en jouant dans leur style des courants d’aujourd’hui.

Prenons par exemple le tube mondialement connu Thunderstruck d’AC/DC et confions-le à deux musiciens classiques, violoncellistes, évidemment. Regardez, écoutez jusqu’au bout et peut-être qu’après cela, vous aurez déjà un peu changé votre vision du classique…

Oui, le musicien classique cloisonné dans sa tour d’ivoire à ne jouer que le grand répertoire est, vous l’aurez compris, une image totalement has been. Ça, c’était avant. Aujourd’hui, non seulement il rencontre différents styles de musiques au cours de sa carrière mais parfois il s’approprie des scènes sur lesquelles on ne l’attendait pas. Car aujourd’hui le musicien classique ne s’interdit pas d’aller se confronter à d’autres planches comme celles du théâtre, mais à sa manière…

On oublie aussi que le classique est une source d’inspiration de bien des musiques d’aujourd’hui, ce qui prouve finalement qu’elle n’est pas à des années lumières de celles que vous écoutez régulièrement. Une source d’inspiration dans la mélodie mais aussi parfois dans l’esprit, dans le message même qu’elle nous transmet. Jugez plutôt…

Sergueï Rachmaninov, sans être un enfant prodige, est tout de même rentré dans la cour des grands dès l’âge de 18 ans avec l’écriture de son premier concerto pour piano qu’il réalise au cours de l’été 1891. Le calme de la campagne russe dans laquelle il se trouve le stimule à tel point qu’il compose chacun des deuxième et troisième mouvements en seulement deux jours et demi, ce qui n’est pas donné à tout le monde, surtout lorsqu’on entend le résultat. Sergueï, également pianiste virtuose, crée lui-même son concerto en mars 1892 au Conservatoire de Moscou. Un succès immense est au rendez-vous, le jeune musicien passe très rapidement de l’ombre à la lumière. 

D’autres œuvres à succès suivent, jusqu’à ce qu’il s’attelle et présente à 24 ans sa première symphonie. La création a lieu le 15 mars 1897 à Saint Pétersbourg… et le concert tourne au désastre. Une partition trop compliquée et un chef d’orchestre ivre lors de cette première représentation en sont les raisons principales. Le traumatisme pour Sergueï est tel qu’il sombre dans une profonde dépression.

Pendant près de trois ans, il ne jouera ni ne composera, se sentant chaque jour au bord du gouffre. La lourde solitude d’un artiste privé de l’oxygène musique. Il finit malgré tout en janvier 1900 par entrevoir une lueur d’espoir à travers la rencontre du neurologue Nikolaï Dahl qui lui propose une cure par l’hypnose. Sans trop y croire, Sergueï accepte. Les deux hommes commencent ainsi à s’entretenir quasiment tous les jours, et ce pendant près de quatre mois. Au fur et à mesure des séances, le médecin arrive à convaincre le musicien de se remettre à composer car le scientifique est persuadé que la guérison de l’artiste ne peut se réaliser que par la renaissance de sa musique. C’est ce que finit par faire Sergueï. Sa remise en route se concrétise le 11 septembre 1901 par la création de son second concerto pour piano à la Société Philharmonique de Moscou, le compositeur revêtant une nouvelle fois son habit de soliste.

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Dans sa loge, Sergueï attend qu’on vienne le chercher pour son entrée en scène. Curieusement, il se sent plutôt détendu. Les conseils de son ami médecin Nikolaï, pour lequel il a dédié son concerto, ont porté leurs fruits. Ce soir, il compte bien tourner une fois pour toute la triste page de ces quatre dernières années de sa vie. De plus, son cousin le chef d’orchestre Alexander Siloti qui le dirige a été des plus prévenants durant les répétitions et la générale, il se sent en confiance. En se disant cela, il entend justement la voix de ce dernier résonner dans le couloir. Il est temps pour lui de retrouver le public.

Sous les applaudissements polis d’une salle archicomble et les encouragements des battements d’archets de l’orchestre sur les pupitres, Sergueï s’installe au piano. Il prend une petite minute de concentration en fixant son regard sur le clavier, ce clavier dont les multiples portes lui permettent d’accéder au monde qu’il s’est façonné. Il relève la tête et fait signe à Alexander Siloti qu’il est prêt. 

Dans un silence de plomb, Sergueï plaque les premiers accords. Le premier mouvement, dans une ambiance sombre et torturée, retrace les moments douloureux de sa chute et de ses années d’errance dépressive. L’artiste s’abandonne tout entier à sa partition, combattant dans le souvenir ses démons pour une dernière fois. Vient le second mouvement avec son impression de calme après la tempête. Les nuages se retirent, le ciel bleu commence à réapparaitre. L’homme est encore fragile mais rempli d’espérance…

Sergueï se rend alors compte qu’il est déjà prêt à entamer le troisième mouvement. Il s’étonne de n’avoir rien vu passer des deux précédents. Il devait être loin, très loin… Une chose est sûre, il se sent bien et heureux de se trouver là, à l’instant présent sur scène devant le public à jouer une de ses œuvres. Ça tombe bien car son dernier mouvement est dédié à cette joie retrouvée, à l’artiste ayant retrouvé confiance en lui-même… Les derniers accords du concerto résonnent encore dans la salle qu’ils sont déjà accueillis par une vague rugissante d’applaudissements. Sa création est un triomphe, Sergueï renoue avec le succès. Il a retrouvé la musique, il est revenu à la vie…

 

1975. Après l’arrêt il y a quelques mois de son groupe Raspberries, le chanteur-compositeur Eric Carmen est sur le point de se lancer dans une carrière solo. Il pense alors à sa tante, violoniste au Cleveland Symphony Orchestra, qu’il allait écouter enfant très régulièrement en concert. C’est de là qu’est venue l’envie pour lui de faire de la musique. En se remémorant ces souvenirs, lui revient en tête un compositeur classique qu’il aime particulièrement et qu’il réécoute ces derniers temps, Sergueï Rachmaninov. Et pourquoi ne pas écrire un morceau sur l’un des thèmes de ce compositeur, se dit-il ? Le choix de son inspiration s’arrête sur le second mouvement du second concerto pour piano. Connaissant le contexte dans lequel Sergueï a composé cette œuvre, son morceau sera sur le thème de la solitude. Le talent de son écriture faisant le reste, le tube All by myself est né.

Mais là où on se rend compte qu’Eric Carmen est un artiste à tout point de vue, c’est en apprenant ce qui lui est arrivé au cours des mois qui ont suivi la sortie de ce tube planétaire. Bien qu’il soit premier au hit-parade, puis disque d’or, Eric Carmen ne voit toujours rien arriver sur son compte des nombreux dollars normalement versés par les royalties de son disque. C’est à ce moment-là qu’il se rend compte que Sergueï étant mort en 1943, la musique de ce dernier n’est pas encore tombée dans le domaine public et que ce sont donc les héritiers du compositeur qui touchent les droits. Notre artiste finira par négocier un arrangement avec les ayant-droits pour qu’enfin il reçoive un petit quelque chose de son tube planétaire. Tube repris quelques années plus tard par Céline Dion et dont la voix colle vraiment bien à cette musique…

Cette mésaventure financière n’écornera pas l’admiration d’Eric Carmen pour Sergueï puisqu’un an après la sortie de ce premier succès, il sortira un nouveau single Never Gonna Fall in Love Again dont le refrain sera librement inspiré du 3ème mouvement de la seconde symphonie de Rachmaninov. Comme quoi, quand on aime on ne compte pas !

Xavier Berlingen

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