Maurice Barthélemy : Sensible et sans Filtre

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Dans un seul en scène étonnant, Maurice Barthélemy témoigne de l’hypersensibilité qui a fait sa force. Une parole singulière et universelle qui émeut autant qu’elle libère.

À la façon qu’il a de traverser la vie en dehors des clous qui balisent les nôtres et d’inventer des personnages qu’on n’a que trop rarement croisés, venus de pays dont lui seul connaît la géographie, on se doutait bien qu’il était fait d’un autre bois, ce Robin-là.

Il a été Father Tom, prédicateur escroc autant que cintré. Il a aussi été Dédé, co-animateur de Radio Bière Foot qui parlait de bière beaucoup et de foot un peu moins. Et puis, Pierre, chef de la tribu des Cheveux Propres, 35 mille ans avant J.C. Sans oublier, on s’en voudrait, Casablanca Driver, le boxeur le plus improbable de l’histoire du ring. Et on en oublie sûrement.

Sa sidérante propension à camper des zigues le plus souvent dans le zag le situait très à côté des routes habituellement fréquentées et le rendait d’autant plus attachant. À croire que la marge ne tenait pas seulement sa page mais faisait aussi et surtout son royaume.

Après avoir pris le temps d’un livre qui portait déjà son témoignage et dont l’accueil que lui ont réservé ses lecteurs et trices l’a lui-même surpris, Maurice Barthélemy, dans son premier seul en scène, raconte aujourd’hui qui il est vraiment. Un hypersensible dont les cinq sens sont plus développés que la moyenne.

Ce qui pour la plupart d’entre nous relève au mieux de la poésie du quotidien, au pire de l’anecdotique agaçant, peut avoir pour lui des répercussions au-delà du tolérable. Une acuité qui a souvent pu mettre ses nerfs à vif à laquelle s’ajoute une pensée en arborescence qui peut le mener parfois jusqu’à la confusion.

En trouvant les mots de ses propres maux, il a apprivoisé ses dragons sinon ses démons, il a aussi compris qu’il n’était pas seul sur ce chemin pavé d’écueils. On estime ainsi à 30% la proportion de celles et ceux qui parmi nous vivent avec une hypersensibilité.

C’est dire si son récit sincère et sobrement mis en lumière, situé à mi-chemin entre le seul en scène et la conférence Ted X, a trouvé plus d’une paire d’oreilles attentives.

Maurice Barthélémy-Sensible et sans Filtre-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Je suis le premier à trouver le climat actuel mais vraiment terrible. Et c’est vrai qu’en sortant de la pandémie qu’on a vécue, j’avais envie de balancer quelque chose de joyeux, de positif et de sincère…

On a quand même aussi traversé une longue introspection et on en sort tous un peu différents… Et je trouvais intéressant de me dire : « Voilà les réflexions que j’ai nourries durant ces longs mois, essayons d’initier quelque chose de différent. »

C’est un grand plaisir de le faire mais c’est en même temps extrêmement énergivore (sourire)… Pourtant, je ne me dépense pas sur scène, je ne suis pas en train de bouger dans tous les sens mais je me rends compte que l’attention du public fait qu’il se passe quelque chose et quand je sors, je suis complètement vanné… 

Ça me fait du bien parce que je sais que je leur ai donné quelque chose et qu’ils m’ont apporté autre chose mais c’est quand même, tous les soirs, une mise à l’épreuve (sourire)… On se retrouve une peu à poil chaque soir et je ne m’attendais pas au départ à cette réaction de ma part… J’en sors à chaque fois un peu chamboulé…

Je me suis d’abord enregistré, je voulais que ce soit une conversation, pas quelque chose de posé sur scène, de figé, encore moins de littéraire… Je voulais que ce soit très frais, avec des hésitations, des pauses… Et puis après, Gersende Michel, qui est une première assistante de théâtre, est venue m’aider à structurer l’ensemble…

L’idée était de proposer quelque chose d’hybride, un truc à part. et moi ça me va très bien parce que c’est un peu ma démarche depuis le début, de toujours essayer d’aller chercher sur les chemins de traverse (sourire), de pas être trop dans ce qui a déjà été fait… Et je suis content parce que les gens justement sont surpris (sourire)…

Et puis, ça me fait tellement plaisir d’être dans ce beau théâtre de la Pépinière, de jouer à Paris, et d’être allé au bout de mon envie, que ça ne pouvait qu’être sur un truc joyeux dans la forme… Et puisque je m’adresse à des gens qui, pour la plupart, sont eux aussi des hypersensibles, ça m’a donné l’idée de faire passer un message positif…

Effectivement, c’est pas simple tous les jours de vivre avec une hypersensibilité mais en même temps, on a un humour particulier, on est curieux de tout, on est capable de pas mal s’investir dans des causes…

Et je crois que parce que j’arrive avec ce message positif, qui n’est pas fait de réponses mais qui est davantage un témoignage, ça fait que les gens le reçoivent de façon sincère et se livrent à leur tour de manière sincère…

On n’est pas dans la tricherie, pas plus que dans la démonstration, on est dans un moment suspendu… Je me livre, à la fin les spectateurs se livrent aussi… C’est vrai que c’est particulier ce qu’on vit ici tous les soirs (rires)…

Maurice Barthélémy-Sensible et sans Filtre-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Fort comme un Hypersensible, c’est le titre de son spectacle qui se vit comme aucun autre, et que prolonge le public pour une fois invité à prendre la parole qui circule comme si elle était chez elle. Des femmes, des hommes, jeunes et moins, des ados, des mamans dont on comprend que ce qu’ils viennent d’entendre a su faire écho à leurs propres questionnements.

Un titre comme un pied de nez et d’autant mieux trouvé qu’il raconte aussi les sentiers hors-pistes que Maurice Barthélemy a toujours eu le désir ou l’inconscience audacieuse de s’ouvrir, puisant dans ses désordres la source de ses histoires résolument singulières et absolument jubilatoires.

« Je n’ai pas le sentiment du tout de faire quelque chose de différent… C’est vrai que « Papa » ou « Casablanca Driver » sont des films très différents et pourtant, il y a un lien entre tous ces films-là… (silence)… Je pense que c’est cette hypersensibilité dont je parle, en fait.

Je me suis rendu compte, bien après avoir fait ces films, que j’étais hypersensible. Mais en les revoyant, j’ai compris que je traitais d’une partie de l’hypersensibilité à chaque fois…

« Casablanca Driver », c’est presque un autiste, c’est quelqu’un d’assez coupé du monde et c’est un aspect de mon hypersensibilité… Avec « Papa », on est dans un rapport père-fils très pudique, et c’est mon hypersensibilité aussi…

Et on retrouve ces traces dans tous les films que j’ai pu faire après… Donc, je dirais que c’est mon hypersensibilité qui a fait mon parcours…

C’est parce que j’ai toujours été touché par des choses décalées que j’ai toujours sorti un travail décalé dans ma vie… Que ce soit avec les Robin, au cinéma ou avec ce que je fais là en ce moment… Donc, je n’ai pas le recul pour dire pourquoi c’est bizarre ce que je fais, c’est simplement que j‘ai un esprit un tout petit peu…  pas centré, quoi (rires).

Oui, je préfère les chemins de traverse aux autoroutes… Ils sont plus compliqués, ils rapportent moins d’argent (sourire) mais c’est beaucoup mieux ! On rencontre des gens qui sont beaucoup plus intéressants, on vit des choses plus fortes, aussi bien dans l’échec que dans la réussite… 

Je fais de la moto par exemple, je préfère les petites nationales ou les départementales… On s’emmerde sur une autoroute, je m’y endors même (sourire)… Non, c’est beaucoup mieux de rouler sur les départementales… de la connerie (rires) !

Maurice Barthélémy-Sensible et sans Filtre-3-ParisBazaar-Marion ©Jean-Marie Marion

En bon motard philosophe, Maurice Barthélemy n’a que trop bien compris que la vie ne s’écrit jamais de la même façon qu’on trace une ligne droite. Il compare la sienne à une grande enquête, qu’il mène à travers les histoires qu’il imagine, les rôles qu’il interprète et les films qu’il réalise.

Il songe à une série qui raconterait la vie d’un quidam dont le quotidien se déréglerait. Nul doute qu’il saurait l’incarner. Il aimerait aussi qu’on cesse de parler toujours des mêmes verres à moitié vides alors qu’il les voit à moitié pleins.

Il cherche la poésie du quotidien mais il sent bien qu’il faudrait quitter Paris pour la voir vraiment. Il rêve surtout d’un monde plus joyeux et optimiste. Il se propose même d’y contribuer.

Conscient de ses propres paradoxes, lui qui cherche un sens à donner à sa vie ne se plaît et ne s’est trouvé nulle part ailleurs, autant et aussi bien, que dans le non-sens.

Fort, sans doute. Hypersensible, sans doute aucun. Lucide, assurément.

O.D

Fort comme un Hypersensible, un seul en scène écrit et interprété par Maurice Barthélemy.

D’après le récit éponyme paru aux éditions Michel Lafon. 

Collaboration artistique : Gersende Michel
Lumières : Denis Koransky
Bande son : Serge Rouquairol

À découvrir jusqu’au 6 décembre prochain à la Pépinière Théâtre !

 

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