Chloé Mons et l’Enfer du Décor

Avec Je ne suis pas narcissique, Chloé Mons porte la voix des actrices que le star system enferme et aliène. Un jeu de miroir qui bouscule. Un poème polyphonique à l’éloquence rare qui bouleverse.

 

C’est d’abord sa voix qu’on entend. Une voix qui semble venir d’un monde d’où on ne revient pas, qui tonne comme on appelle à l’aide, qui vocifère une colère trop longtemps enfouie et qui tourne en boucle.

Ensuite, on distingue une silhouette se frayer un chemin à travers le dédale des ténèbres. Enfin, apparaît l’ovale d’un visage que le clair encore obscur rend irréel. Celui d’une madone voilée d’un linceul translucide. Le fantôme sublime d’une femme qui a été et qui revient dire sa vérité. Non, elle n’est pas narcissique.

Commence alors le récit fascinant d’une femme plurielle, nourri de citations puisées dans le flot incessant des vraies fausses confidences telles qu’elles s’exposent au fil des unes et des pages glacées des magazines people.

Des phrases dont les fausses apparences futiles disent toute la vacuité vaniteuse d’un monde et en soulignent en même temps toute la violente cruauté. Des phrases pour se convaincre ou donner le change, auxquelles on se raccroche pour ne pas sombrer mais qui annoncent l’imminence du naufrage. Des phrases qui racontent aussi la soumission aux injonctions du métier qui ne pardonne pas les rides, comme du public qui exige d’en savoir toujours plus.

Perce parfois l’émouvante sincérité d’une voix qui assume ses jeux d’ego, celle d’Isabelle Huppert, ou qui hurle sa vérité, celle de Bardot chez Clouzot où l’actrice ne fut d’ailleurs sans doute jamais aussi proche de la femme qu’elle était alors.

Chloé Mons se glisse dans la peau de chacune comme si toutes étaient des soeurs. Tour à tour vamp fatale, baby-doll border, fragile et friable autant que sulfureuse et vénéneuse, elle marche, comme elles, sur la même ligne de crête. Quelque part entre abyme et folie.

Elle chante aussi, elle danse, elle pose, elle minaude, elle éructe et poétise. Beauté toxique qui meurt et renaît sans cesse, qu’on a envie d’aimer et de fuir.

Chloé Mons et l'Enfer du Décor-1-ParisBazaar

« On dénonce cette époque de divertissement qui est en opposition totale avec l’Art ! »

 

« J’avais déjà travaillé avec Alain Klingler sur un premier projet, ça s’était hyper bien passé, c’est quelqu’un avec qui je suis sur la même longueur d’onde, et il m’a assez vite parlé de « Je ne suis pas narcissique », de ce principe de prendre des phrases dans la presse féminine, des phrases dites par des actrices, et d’en faire un monologue…

Principe qui m’a interpellée et qui m’a beaucoup plu… Je lui ai dit que j’étais ok, et à partir de ce moment-là, avec Sophie Rockwell, ils ont vraiment cousu ces phrases comme une robe haute-couture sur moi (sourire)… C’est un cadeau merveilleux !

Oui, c’est un poème polyphonique, on parle aussi de poème incantatoire de l’actrice avec toutes ses facettes… Et c’est vrai que ça permet d’explorer plein de jeux différents… Ce personnage, c’est ainsi qu’on l’appelle, est précisément en quête de personnages différents…

Cette femme se cherche, comme si elle était en répétition permanente chez elle, en boucle aussi… Elle est nourrie de ces phrases qu’elle ressort, qu’elle joue, qu’elle vomit, qu’elle répète… Comme si elle était dans un casting permanent… Et j’aime beaucoup cette errance… C’est hyper inspirant !

On va sur des choses terriblement glauques, parce qu’elle est complètement seule, c’est un grand couloir de solitude ce qu’elle vit… Et en même temps, elle a des moments où elle y croit… À un moment, d’un seul coup, elle est à Cannes (sourire)…

Et ça ne parle pas que des actrices, ça parle de toutes les femmes, des hommes aussi… De ce qu’on entend dans toutes ces injonctions… Chaque semaine, il faut faire comme ça et puis comme ça… Oui à la chirurgie esthétique et puis non… Il faut se faire tatouer, la semaine d’après il faut les enlever au laser ! Il faut se mettre au yoga, utiliser telle crème, et puis surtout pas… C’est sans arrêt ! Et ce personnage est nourri de ça et ne sait plus, ne sait plus du tout…

Ce que ça dit des femmes, des actrices et plus largement de notre monde, on entend d’ailleurs Guy Debord, c’est qu’on est dans une époque de divertissement qui est en opposition totale avec l’Art, avec le geste artistique… Et qu’on fonce dans le mur si on va par là (rires) !

Parce que l’Art, c’est d’abord un essentiel… Pour celui qui le fait mais aussi pour nous tous ! Cocteau disait : « Un monde sans Art serait comme un monde sans oiseaux. » C’est vrai, je pense qu’il manquerait une dimension essentielle !

L’Art, c’est une transcendance… On a besoin de transcender, sinon je ne sais pas comment on fait (sourire)… Si c’est juste du trivial, du factuel,  je pense que ça ne suffit pas… L’ Art, c’est une façon de brasser des idées, des points de vue différents, de créer de la pensée… Et tout ça, ça sert à évoluer et à vivre, tout simplement… À supporter la vie. »

 Chloé Mons et l'Enfer du Décor-2-ParisBazaar

« La vérité, la sincérité, ça c’est rock’n’roll ! »

 

« Je ne me considère pas du tout comme ce personnage mais je dirais que le point commun qu’on a toutes les deux, c’est la liberté… Je suis une artiste absolument libre et ce personnage s’autorise tout aussi sur scène (sourire)…

Après, elle est borderline, moi je suis très droite dans me bottes (rires)… Oui, elle est rock’n’roll mais elle est perdue, je le ne le suis pas du tout… Elle est à la fois complètement contrainte par ces injonctions, ce que je ne suis pas, mais du coup, ça lui donne la liberté de tout oser et ça, oui… Je suis très libre (sourire)…

Dans « Jachère » (livre de Chloé Mons paru au Livre de Poche-ndlr), où je parle de l’amour beaucoup, de cette quête, je dis qu’il n’y a rien de plus rock’n’roll que l’amour, le vrai… C’est à dire : et la fidélité et être l’un pour l’autre et pas plus… En opposition au modèle bourgeois qui est d’avoir une maîtresse ou un amant, et de vivre dans des mensonges compassés… Le rock’n’roll, c’est le romantisme total ! 

Et non, la « rock’n’roll attitude », ce n’est surtout pas ces postures dans lesquelles certains ou certaines s’enferment… C’est la vérité, c’est la sincérité, c’est être au plus proche de ce qu’on est sans mentir ! Ça, c’est rock’n’roll !  

Que ce soit dans l’Art, dans les amours, c’est quelque chose de profondément authentique, et centré et senti… À des années-lumière des poses sociétales… C’est ça être rock’n’roll, c’est être vrai… Et vivant. »

Chloé Mons et l'Enfer du Décor-3-ParisBazaar

Vivante, et bien vivante même, elle l’est, Chloé Mons. À la voir aussi ardente et vibrante, on se dit qu’elle s’immerge dans ce seule en scène comme elle doit aimer. Totalement. Sans compter ni marchander avec elle-même.

Elle dit vivre Je ne suis pas narcissique comme un voyage qui lui fait traverser tous les états et la laisse tout à fait jet lag. Ses soirs au Lucernaire ont bougé les aiguilles de ses jours. Elle dédie à son repos les petits matins, qui la voyaient jusqu’ici déborder d’énergie et de mille projets. Mais elle est heureuse, Chloé. Consciente de vivre à chaque représentation un instant merveilleux.

Quant au monde auquel nous renvoie ce monologue qui ne finit pas de résonner encore, longtemps après l’avoir partagé, elle regrette d’observer qu’ils sont de moins en moins nombreux les gens qui pensent par eux-mêmes.

Et sans verser à son tour dans l’injonction, elle invite plus volontiers à inventer. En se donnant la chance de réfléchir par soi-même, inventer sa pensée pour inventer et vivre sa vie. La meilleure façon sans doute de ne pas se noyer, comme Narcisse, dans son propre reflet.

O.D 

Je ne suis pas narcissique, de Alain Klinger et Sophie Rockwell, mise en scène Alain Klinger. Avec Chloé Mons.`

Au Lucernaire, jusqu’au 11 juin.

 

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