Jacqueline Franjou : l’Abeille qui un jour fit un Rêve

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À quelques jours de la 36é édition du Festival de Ramatuelle qu’elle a créé avec Jean-Claude Brialy, sa présidente se souvient du premier jour et de tous les autres soirs. Avec « un Théâtre sous les Étoiles », Jacqueline Franjou livre le récit vibrant d’un rêve devenu réalité.

Jean-Claude Brialy, Marie-Paule Belle, Danièle Darrieux, Jacques Dufilho, Jean Marais, Georges et Lambert Wilson, Michel Galabru et sa fille Emmanuelle, Jean Desailly, Michel Bouquet, Gérard Depardieu, Juliette Greco et Abd Al Malik, Eddy Mitchell, Véronique Sanson, Julien Doré, Grand Corps Malade, Philippe Lellouche, Nicolas Briançon, Jacqueline Maillan, Raymond Devos, Pierre Palmade… la galerie de portraits vaut bien celle des Glaces.

Ils sont tous venus à Ramatuelle, un été ou un autre, souvent plusieurs fois de suite. Saisis dans l’instant de la concentration ou de l’abandon, du sourire ou du jeu, ils sont tous là. Réunis dans un Théâtre sous les Étoiles, le beau livre que Jacqueline Franjou vient de publier au Cherche Midi et qui se parcourt comme un album de famille, ils portent le témoignage de nos émotions passées et la promesse de nos joies à venir.

Comédiens, actrices, musiciens, chanteuses, à l’époque graines de talent ou déjà légendes, plus de trente ans séparent les premiers des derniers arrivés. Certains depuis sont partis mais le souvenir de ce qu’ils furent reste vif, comme demeure intact le plaisir partagé ce soir-là de les avoir vu jouer ici, dans ce théâtre de pierre et de verdure, et toujours sous les étoiles de Provence. Jacqueline se souvient de toutes, de tous et du tout premier.

« J’étais entrée au Conseil Municipal en 1983 et j’étais vice-présidente de l’office de Tourisme quand Jean-Claude Brialy m’a appelée sur les conseils de mon frère qui dirigeait à Paris une agence de voyages où il achetait ses billets. Il cherchait une maison à acheter à Ramatuelle… 

Je lui ai dit alors que je voulais faire un festival. Il m’a demandé si j’avais un théâtre, si j’avais de l’argent… Je lui ai  répondu : « Non. » Il m’a dit : « Mais vous êtes folle, complètement folle ! Vous n’avez pas d’argent, pas de théâtre, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?? (sourire) » Je lui ai dit de descendre quand même à Ramatuelle. Je ne le connaissais pas du tout. 

Il est descendu et là, il a littéralement subjugué le Conseil Municipal (sourire). Il faut bien imaginer, c’était une assemblée très IIIé République, très guindée et Jean-Claude a fait marrer tout le monde en racontant des histoires, en disant des conneries (sourire)… C’est parti comme ça.

Et c’est fou la vie, comme parfois tout se recoupe. Il y avait au Conseil, un homme que j’aimais beaucoup qui s’appelait Gabriel Giraud. Il cultivait la terre, les vignes avec Gérard Philipe. J’ai retrouvé une photo, en faisant mon livre, de ses obsèques. Celui qui portait le cercueil, c’était Gabriel. Et quand on a levé la main pour voter la création du Festival, le premier à l’avoir fait, c’était lui encore, c’était Gabriel… »

Jacqueline Franjou-l'Abeille qui un jour fit un Rêve-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Rassemblés comme les antiques dans cet amphithéâtre percé à flanc de colline, les festivaliers de Ramatuelle se plieront certes à ces mesures inédites de distanciation qui font maintenant notre quotidien mais savoureront cet été encore le bonheur unique et majuscule du spectacle vivant. Le virus pandémique, s’il a mis à terre l’économie mondiale et décimé la majeure partie des festivals, n’a pas su museler celui de Ramatuelle.

« Depuis le début, je n’ai jamais dit que j’annulerai… Inconscience ? Peut-être… Mais pourquoi annuler quelque chose quand on ne sait pas ? Quand vous avez rendez-vous avec quelqu’un et que vous ne savez pas s’il va venir, vous n’allez pas annuler le rendez-vous quand même. Vous attendez pour savoir s’il viendra. S’il ne vient pas, c’est un lapin… Est-ce qu’à cause du Covid, le Festival de Ramatuelle va devenir un gros lapin (rires) ?? J’espère honnêtement que non (sourire).

Pourquoi j’ai décidé de ne pas annuler ? Parce que j’ai horreur du vide. J’avais dit que si on ne pouvait pas faire le Festival complet, il y aurait quand même au moins un jour, deux jours. Pour vivre ! Parce que faire un festival, c’est vivre ! On n’a parlé que des morts, des malades et encore des morts et mon Dieu, paix à leurs âmes ! Parce que toute cette souffrance, surtout dans les EHPAD, mourir seul loin de sa famille… Mais on maintient tout.

On va laisser des distances, imposer le gel et le masques. Il y a une charte pour les spectateurs, une charte pour les artistes. Et on va empêcher que les gens s’embrassent… Ce qui est compliqué dans un milieu très affectif… Et puis on est très latins en France, on est un peuple tactile qui se fait des bises… C’est important d’ailleurs, la sensualité apporte beaucoup de choses dans les relations humaines… Quoiqu’il en soit, le Festival aura lieu et dans des conditions qui respecteront les obligations sanitaires. »

Michel Boujenah, qui a succédé il y a treize ans à Jean-Claude Brialy à la direction artistique du Festival de Ramatuelle, ne cache pas la tendresse qu’il porte à Jacqueline Franjou. Il en parle comme on parle d’une soeur. Il souligne aussi la puissance de ses réseaux et le rayonnement de son influence.

Jacqueline a été cadre dirigeant dans de grandes entreprises comme Air France ou Vivendi. Elle est également passée par le Ministère de l’Industrie et du Commerce Extérieur en tant que conseillère technique et elle a longtemps présidé  le Women’s Forum for the Economy and the Society.

C’est avec adresse qu’elle a su mettre inlassablement son carnet au service de ce Festival qui en plus de trente ans a largement contribué à la renommée comme à l’économie de Ramatuelle. D’autant moins avare de son formidable entregent qu’elle en est la première étonnée.

« J’ai fait des rencontres improbables qui m’ont guidée toute ma vie… Prenez cet immeuble parisien où je suis locataire depuis quarante ans, Barbara a habité ici. Robert Boulin aussi (ministre du Travail retrouvé mort en octobre 79 dans un étang de la forêt de Rambouillet-ndlr). Arletty vivait ici, souvent je l’accompagnais à la pharmacie…  

À l’école, au cours Alfred de Musset de l’avenue Bosquet, j’avais une bonne amie, Françoise. Son grand-père, c’était Marcel Aymé. Je n’ai jamais oublié son numéro de téléphone, Ornano-05-02… Il avait écrit une petite pièce de théâtre de fin d’année, « Fissou », l’histoire d’une petite fourmi qui travaillait beaucoup. Je jouais le rôle de Fissou et je chantais… Je m’en souviens toujours… 

Je me souviens aussi que Françoise faisait beaucoup de fautes d’orthographe et la prof de français mettait des coups de règle sur les doigts. Marcel Aymé avait demandé à la voir. Il lui avait dit : « Ma petite-fille fait des fautes d’orthographe mais est-ce que vous savez, Madame, que l’orthographe est l’apanage des cons ?! » (sourire).

Plus tard, au lycée Victor Duruy, j’ai rencontré Nicole Calfan et puis Dominique Piat, la fille de Jean. On était comme des hirondelles quand il venait la chercher, il était d’une telle beauté…  Après ça, il est venu jouer à Ramatuelle !… Tout est imbriqué comme ça, je ne sais pas pourquoi. »

On a envie de lui dire que son sourire est solaire, qu’elle sait poser sur le monde qui l’entoure un regard tout à la fois lucide et bienveillant, et qu’elle a tout simplement le sens et la curiosité des autres. Elle dit d’ailleurs ne pas savoir avancer autrement qu’en équipe. Sur le Festival de Ramatuelle, elle travaille ainsi avec certains depuis trente-cinq ans. Trente cinq ans passés comme dans un songe et qui lui ont déjà laissée au moins mille ans de souvenirs.

Jacqueline Franjou-l'Abeille qui un jour fit un Rêve-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Je me souviens avoir vu arriver Serge Reggiani, mettant un pas devant l’autre, pas bien, mais vraiment pas bien. Et puis, il est arrivé sur scène et c’était fini. Danièle Darrieux, même chose. Et Jean-Pierre Cassel, un type tellement délicieux, il souffrait pourtant beaucoup à ce moment-là, je l’ai vu sur scène… c’était miraculeux ! 

Je crois, sans en préférer aucun, que ce que j’aime le plus chez tous ces artistes, c’est certainement leur folie. Leur folie de créer. Je pense à Myriam Boyer, qui est sans doute l’une des plus grandes comédiennes en France…

Je pense à Michel Bouquet que j’ai eu l’immense bonheur d’avoir à Ramatuelle, l’un des plus grands géants du théâtre. Le décor d’ « À Tort et à Raison » avait été emporté par le Mistral, il était en miettes. Je vais donc prévenir Michel qui était dans son hôtel, il m’a dit : « Quel bonheur ! Je vais enfin pouvoir jouer dans un Berlin en ruine ! » C’est pas merveilleux (sourire) ??  

Je me souviens de Marie-Paule Belle chantant « Compiègne » devant des spectateurs parmi lesquels se trouvaient d’anciens déportés qui étaient passés par Compiègne avant de partir pour les camps. Renaud est quelqu’un qui m’a aussi beaucoup émue, c’était un homme brisé déjà quand il est venu chanter à Ramatuelle…

Il y a aussi cette histoire formidable avec Raymond Devos, il l’avait évoquée le soir où il a reçu un Molière, quand il a fait son sketch à Ramatuelle, la lune ce soir-là est venue poser son halo sur lui… magique (sourire)…

Et je n’oublie pas notre merveilleux Jean-Laurent Cochet qui est venu sept fois à Ramatuelle. En préparant le livre, je lui ai demandé de livrer quelques mots sur le Festival. Il était déjà bien malade, il m’a dit : « On trouve encore chez vous ce qui se meurt ailleurs. »

… Oui, je pense que le théâtre, la musique, la chanson, la danse… la culture, c’est ce qui nous montre que la Vie est belle… Qu’est-ce qu’on ferait sans culture ?? »

Il y a trente-cinq ans, Jacqueline Franjou n’a pas seulement écrit la première page de la belle histoire du Festival de Ramatuelle, elle a aussi composé sans le savoir une fable qui bouscule joyeusement nos certitudes. Celle d’une abeille qui fit le rêve d’un théâtre sous les étoiles. À moins que ce ne soit celle d’une fourmi qui aimait beaucoup mais alors beaucoup les cigales.

O.D

Ramatuelle, un théâtre sous les étoiles, un livre de Jacqueline Franjou, paru au Cherche Midi

Le Festival de Ramatuelle 2020 aura bien lieu ! Du 28 juillet au 10 août prochains. Pensez à réserver !

 

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