Avec Boris Bergman suivez les folles aventures d’Alex Korn, songwriter passé de vie à trépas. Vous découvrirez que l’Enfer n’est pas ce qu’on croit, qu’il est même très bien fréquenté et que l’ange Gabriel porte le Perfecto. Un feuilleton totalement barré. Un bonheur pur Bazaar !
Chapitre VI : Des Croupiers et des Ombres
Où l’on rencontre celui que l’on surnomme à voix basse « le Croupier de la Nuit » ou « le Croupier » tout court, afin d’aller plus vite et d’éviter ce dernier. Où l’on assiste à une petite victoire de Jim Morrison qui cherche toujours la sortie…
Gabriel est en nage. Le fantôme d’une de ses victimes est venu lui chatouiller la plante des pieds. C’est l’heure où les ombres chinoises dansent sur le papier peint, je répète, c’est l’heure où les ombres chinoises… Les locataires de la zone A, le couloir des étoiles éternelles, ne dorment pas. Alex Korn n’est pas le seul à essayer de traquer sa mémoire d’en bas sur son cahier journal.
La Marylin a descellé une lame de parquet sous le lit en cœur de sa chambre. C’est là qu’elle cache ses bâtons de rouge. Si Monsieur venait à l’apprendre, ils seraient confisqués et stockés dans un des nombreux coffres de l’Ange… Qu’importe, c’est l’heure où elle va fixer en lettres de sang ses mémoires sur la pile de Kleenex qui lui est allouée au vu des rivières qu’elle nous pleure depuis son arrivée ici.
Qu’est-ce qui fait écrire Monroe et qui fait si peur au Maître des lieux ? « Nous le saurons un jour » se répète Frank Sinatra entre deux vocalises solitaires…
« Si l’on en croit une des conversations entre ce figlio de mignotta de Gabriel et Monsieur, le nombre « de mémoires » confisquées à ce jour, ou à cette nuit, est impressionnant. » Le metteur en scène romain enroule son storyboard et le planque sous sa réserve de pâtes faites main… Leone a les paupières lourdes.
Les yeux qui allaient se fermer s’ouvrent tout grand.
Trois notes de guitare électrique font écho aux ténèbres. Sergio se racle la gorge.
« Mi la mi la mi… Do ré la » notre ténor chante à tue-tête les nuits de bonheur où il se Morricone. « Sacré Jim, il a réussi… Et comment je sais ça, buffone ? » dit-il à son index coiffé d’un foulard antillais. « Je vais te le dire, mais c’est entre nous ? D’abord, il a fait un « La ». In inglese c’est un « A ». Puis il a speedé ses cordes comme ce fou de Bacalov lors de l’enregistrement de « Pour une Poignée de Dollars ». Ensuite, il a fait un énorme « Do ». En anglais, carissimo, c’est un « C ». Capicce ?
« A » c’est ici, « C » c’est la salle des machines. Et puis ? Dio mio, je m’en doutais. Jim n’a pas encore trouvé la sortie, mais il est dans la salle des machines. T’as compris ? Quel bonheur, il vient de me faire savoir d’où vient la belle odeur d’herbe qui fait rire et vous oblige à doubler les rations de tiramisu.
–Tu es sûr ? nous croone Sinatra de l’autre côté de la cloison.
– Franck… Il est en train de nous jouer le refrain de « Green Green Grass Of Home ».
– N’empêche que j’ l’ai mieux chanté que Tom Jones.
Une porte grince. Le château de comte Dracula n’a qu’à bien se tenir.
– Tu entends, Sergio ?
– Je chante faux, mais j’entends bien Frankie.
« What would you do for me, Steven… What would you do »… Knock knock…
– Ouvre-moi, Marylin.
– Qui est là ?
– C’est moi, Ava…
Ava Gardner se glisse dans la chambre de la Monroe.
– C’est pour ce soir, Norma.
– C’est gentil de m’appeler par mon prénom.
– De rien, Marylin.
– Tu en es sûre ?
– J’ai vu son ombre et son ombre passer devant la porte de ma chambre.
– Le « Croupier de la Nuit »….
– Chuuuutttt, ne prononce pas son nom.
Les deux s’assoient sur le bord du lit en cœur.
– J’ai vu sa visière se dessiner dans l’obscurité…
– Il était avec l’autre… Poo poo pi doo Poo poo pi doo Poo poo pi doo…
– Calme-toi Marylin, prends ça.
Marylin avale le grand cachet rose que lui tendu Ava G.
– Il était avec l’autre ? Celui qui porte un chapeau de mormon ?
– Oui
Marylin hoche la tête en se redessinant les lèvres. Ava se mord les siennes. Sergio Leone lève les sourcils de bonheur. Il vient de réentendre le dialogue entre Ava Gardner et Nigel Patrick dans le film The Flying Dutchman. Le Romain grimpe sur sa chaise.
– What would you do for me Steven ? Que fériez-vous pour moi, Steven ? Quelle est la chose à quoi vous tenez le plousse. Cette voiture de sport ? Alors jetez-la de la falaise… Je savais que c’était elle. On n’entend pas le bruit de ses pas, seulement la voix qui s’éloigne de temps en temps… ÇA veut bien dire que ma Contesse marche pieds nus et qu’elle s’appelle Ava.
Les assoupis de la salle A se barricadent. Mitchum ne ferme pas sa porte.
Le croupier et le mormon le saluent. Bob aspire son cornet de beuh et renvoie la fumée sur le croupier et son acolyte reconnaissant. Les deux ombres au dos vouté se sont arrêtées au milieu du couloir.
Le mormon annonce :
–Dieu n’veut voir personne sur le palier, sauf Mitchum le défoncé
Priez, priez porte fermée,
Citoyen de ce bel enfer
Faites place à vos deux frères
Priez, priez les saltimbanques
Les Garner, les Mitchums et toi aussi mon Franck.
Alex se précipite sur sa plie de papiers. Il écrit :
« Heureusement que Fritz Lang est encore au purgatoire, il les aurait attaqués pour plagia. »
Un petit cumulus s’est perdu dans cette partie du ciel.
On dit que lorsqu’il avance dans le couloir de la zone A, il pleut sur sa visière… Mais il ne pleut que sur lui. Le mormon qui l’accompagne reste sec jusqu’à leur destination finale : la salle de billard de l’Ange Gabriel.
Arrivés devant la porte en chêne, le mormon remettra à Monsieur, un exemplaire original de Métal Hurlant dédicacé par son créateur Jean-Pierre Dionnet. C’est le mot de passe. Le croupier et le mormon peuvent entrer.
Marlène plie et replie la robe en lamé qu’elle a portée lors de sa dernière tournée en Allemagne : « Wiedersehen mit Marlene ».
Elle envoie un baiser à la pochette du disque éponyme.
Alex allait fermer les yeux. Le marchand de sable de Malibu s’est ravisé. Il taille son crayon. Pas le marchand de sable, Alex…
« Journal d’Alex (suite sans fin).
Combien de jours, de nuits ( ?) passées depuis le bal de l’Ange ?
Une seule je crois. Il est vrai que cette notion n’existe plus dans cette partie du ciel. Deux peut-être.
J’ai une bonne heure devant moi avant d’être pris en otage par l’Ange et son insatiable désir d’écrire des chansons.
Beau bal, belle soirée… C’était bien de retrouver ceux qui se retrouvent… Ava, Frankie, Buddy Holly, Leone, Dietrich, Marylin et ses bâtons de rouge… Ça f’rait un beau blues mais ça s’ra pour une autre vie, bien que je doute qu’on me laisse redescendre dans mon 27é étage sur Wilshire boulevard.
Un détail m’intrigue. Un de plus : Tous se sont frotté les yeux à l’écoute de Sinatra et tous avaient une poupée à l’index droit. Identique à celle que j’ai découverte au doigt à mon réveil. Dois-je en parler à l’oncle Léonide ? Pas forcément. Cette vieille canaille ne me dit pas tout. La nuit fut douce. Mon oreiller s’appelle Sue. Je l’ai serré contre moi jusqu’à ce qui ressemble ici à l’aurore. »
– Tu es en retard.
La voix de Léonide grince dans l’interphone. L’Enfer utilise aussi ce moyen de vérification d’un autre temps.
– Tu es en retard et le Tout-Puissant s’impatiente… Attends-toi au pire. Je n’ai même pas pu voir les ailes derrière la pile de textes qu’il t’a préparés.
– Bon, je m’habille et j’y vais.
– Il t’attend dans la salle de billard. Il a de bonnes nouvelles pour toi. Tu viens de bénéficier d’une promotion.
– Tu m’expliques ?
– Je t’expliquerai quand nous sortirons d’ici.
– De ma chambre ou d’ici ?
– D’ici.
– Parce qu’on va sortir ?
– En tout cas, on va essayer Alex.
– C’est encore loin ?
– Quand il s’agit de l’Ange, c’est toujours trop près.
– Au fait, comme le répétaient sans cesse ces humains dans la ville à côté de Versailles, s’il te propose une partie, laisse-le gagner. Il a horreur de perdre. Il a déjà cassé deux queues de billard sur le crâne de Monsieur Monsieur.
– Vous êtes en retard, vilain garçon.
– J’ai bu trop de vodka et votre herbe est très relaxante votre Angerie. Mes compliments à ceux qui se sont occupés du catering du bal.
– Cher Alex, j’ai un départ intéressant : « Nous sommes ce que nous fumes, sans les plumes. » Dieu merci, j’ai toujours les miennes, qu’est-ce que t’en penses ?
– Que du bien, Gabriel.
À suivre…
Boris Bergman



