Jean-Pierre Dionnet : Tombé du Ciel !!

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Éditeur, scénariste, producteur, explorateur, Jean-Pierre Dionnet a tout lu, tout vu et tout connu ou presque. Rencontre avec un gamin revenu de rien mais venu d’ailleurs.

On en a eu des conversations intéressantes qui faisaient oublier la pendule et sa trotteuse mais pas comme celle-là. Il a suffi qu’il se mette à causer pour que des grands écrans qu’on pensait éteints s’embrasent en Technicolor et que surgissent des profondeurs de nos mémoires des mondes qu’on croyait disparus, peuplés de légendes merveilleuses et de créatures magnifiques. Quand Jean-Pierre Dionnet ouvre la malle de ses souvenirs, c’est fou comme ça se bouscule à la porte.

Avec lui, on a entendu John Wayne conseiller à William Holden de dire doucement son texte quand il serait à cheval, les chevaux n’aiment pas qu’on parle fort. On a croisé Richard Widmark, bu un coup avec James Brown, refait le monde avec Marcello Mastroianni, rigolé avec Arnold Schwarzenegger et traîné nos bottes à Nashville avec Monsieur Eddy et son complice Gérard Jourd’hui. Quand Otis Redding et la crème de la Stax sont venus porter la bonne parole de la Soul et du Rythm’n’Blues, ce fameux soir de 1966 à l’Olympia, grâce à Dionnet, on y était. Comme on était aussi des premiers jours de la FM, à ses côtés, sur l’antenne mythique de la Voix du Lézard. 

Et bien évidemment, on a vouvoyé René Goscinny à Pilote, tutoyé Mandryka, Gotlib et Brétécher à l’Écho des Savanes. Sans oublier, comment pourrait-on ?!, Giraud avant Moebius, Moebius avant l’Incal, Druillet, Corben, Margerin, Chaland, Sire, Liberatore et tous les autres à Métal Hurlant. Si Dionnet était un roman, il serait épique et se dégusterait page après page en dix tomes minimum ! En réalité, Dionnet est déjà un monde à lui tout seul. Puisque celui qu’on lui proposait était gris et trop étroit, il n’a eu de cesse de bâtir le sien, à la démesure de ses rêves.

« Oh, la raison est simple… et multiple. Je suis un baby-boomer, de cette génération pléthorique qui heureusement commence à s’effacer parce qu’ils ont pris tous les fauteuils. Il y en a pas mal qui se sont trahis d’ailleurs, parce qu’ils disaient : « On va remplacer le Vieux Monde, on sera tous en liberté ! » Et ils sont tous devenus patrons de ceci ou de cela pour l’éternité et ils ont pris la place de ceux qu’ils haïssaient (sourire). Moi, j’ai eu de la chance parce que j’ai changé de métier aussi souvent que l’idée me venait.

En fait, ça commence très tôt. Je grandis un peu isolé, dans la Creuse. Il y a encore les tickets de rationnement. Je ne fais pas la maternelle, je saute. Je me souviens que ma mère qui a connu la guerre pleure un peu. Plus tard, elle m’a dit : « Je savais que tu allais en prendre pour vingt ans ! » On aurait dit qu’elle parlait de la prison (sourire). Dès la neuvième (CE2), je suis chez les Oratoriens ! À l’époque, ça rigole quand-même pas franchement. On a le calot, le lever des couleurs le matin, l’eau est froide. On est dans des dortoirs de cent ou de deux cents… j’en sortirai en Terminale !

Au collège, ça me plaît pas. J’ai décidé de la jouer invisible. Et puis, sans être particulièrement turbulent, je répondais très sincèrement aux profs. J’avais eu la chance de commencer le Livre de Poche au numéro 1. Donc, quand le prof disait : « On va étudier maintenant l’oeuvre de Huysmans » , je lui citais tous ses bouquins, alors ça l’énervait (sourire). 

Après la Terminale, je n’ai pas de vie privée. Mes copains de Livry-Gargan ne sont pas très fréquentables, ils sont d’ailleurs tous morts ou en prison. Je les fréquente un peu quand-même, je vais avec eux dans les boums du coin. Assez vite, les flics, des flics de quartier à l’ancienne, disent à mon père qui est colonel que j’ai des fréquentations pas très louables.

Bon, j’ai fait quelques conneries, des petites. Comme j’ai une hyper-élasticité musculaire et que je suis très mince, on me fait rentrer par la chatière pour aller piquer le vin chez les gens, toujours les jours de mariage parce que comme ça on était sûr qu’il n’y avait personne à la maison (rires). 

Les flics ont dû avoir vent de quelque chose, je vais donc arrêter de fréquenter mes copains et je vais sur Paris faire des études de Lettres, de Droit, mes parents voulaient que je sois huissier ( rires ) !! Et puis une école de Journalisme que je finirai. La Fac, je ne la finirai pas, c’est 68, on vous donne le diplôme automatiquement.

Et puis surtout, je rencontre Jacques Goimard ( formidable anthologiste de S.F et de Fantastique-ndlr) qui dirige à ce moment-là Presses-Pocket. Il écrit aussi dans la page culture du Monde, il donne des cours à la Sorbonne, où je prend l’unité de Bande-Dessinée parce que je suis déjà fan, et on étudie un jour un article que j’ai écrit. À la fin du cours, je vais le voir et je lui dis : « Maître, excusez-moi mais l’article, j’en suis l’auteur. » Il me répond : « Le plus simple, c’est qu’on se tutoie. » (rires) Et c’est comme ça qu’un jour, Jacques Goimard va travailler à Métal Hurlant ! »

Jean-Pierre-Dionnet-2-Tombé du Ciel-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Autre rencontre fondatrice de l’oeuvre de Jean-Pierre Dionnet, celle du directeur de son collège, dans le bureau duquel il fut un jour convoqué, pour avoir un peu trop taquiné un enseignant qui l’exaspérait au-delà du supportable.

« Un boeuf terrible qui nous faisait étudier le même poème de Ronsard pendant six mois ! C’était le début de la vente par correspondance, alors, on lui a d’abord commandé les deux premiers volumes de l’intégrale de Victor Hugo, il ne comprenait pas d’où ça venait. Ensuite, je me souviens, on finira par lui faire livrer deux cents mètres de pipeline (rires) !! Évidemment, c’est assez mal vu. 

 Si bien que directeur me fait venir. Par chance, c’était un père Blanc qui revenait d’Afrique. Un mec gigantesque, très costaud, assez beau, avec une barbe, un personnage à la Jigé (Jigé, de son vrai nom Joseph Gillain. Immense dessinateur, considéré comme l’un des pères fondateurs de la BD franco-belge, maître à penser de Franquin, Morris, Giraud, Mézières… -ndlr).

Il me demande quel est le problème avec le prof. Je lui dis : « Ce monsieur est un… » Il me coupe : « Oui, c’est un médiocre. Je vais vous demander de faire avec lui le minimum qu’il vous demande. À part ça, vous lisez et vous faites ce que vous voulez. » Je lui réponds : « Mais j’adore le Cinéma ! » Il me lance : « Et pourquoi vous ne feriez pas un ciné-club ?! »

C’est comme ça que j’ai fait venir les copies des films que je n’avais jamais vus, pour les découvrir avec les copains et que je les ai présentés… Mon premier ciné-club ! »

Ses humanités cinématographiques, il les poursuivra au Brady sur les Grands Boulevards, « un porno, un fantastique », à la Cinémathèque de la rue d’Ulm ou au Palace Croix-Nivert, « que des westerns » . À chaque fois pour deux francs et sans jamais faire impasse sur le générique complet, notant soigneusement sur une fiche en carton tous les noms du générique, du costumier au chef de la photo en passant par le maquilleur.

Un peu plus tard, en séjour linguistique outre-manche et sur les bons conseils de la jeune fille de la famille qui l’accueille, il se rend à un concert. Dans une ancienne église, il découvre alors les Kinks et leur tonitruant You Really Got Me. Il ira en voir beaucoup d’autres les jour suivants, les Who notamment. Dans les salles, on joue A Hard Day’s Night, le film des Beatles. À la télé, les Rolling Stones chantent It’s All Over Now. Lorsqu’il rentre en France, étonnamment, le jeune Dionnet a fait des progrès spectaculaires en Anglais.

Quant à l’univers des Comics, lui qui dévore déjà tout ce qui lui tombe sous la main, même des classiques oubliés du 19é siècle, c’est sur le marché de Livry-Gargan qu’il s’en nourrit en achetant, toujours pour deux francs, des recueils de Météor, Choc, Commando, les premiers D.C Comics. Les Marvel arriveront plus tard mais au rythme d’un film par jour et de plusieurs romans, autant de bandes-dessinées par semaine, Jean-Pierre Dionnet a déjà posé ses fondations. Cinéma, B.D et Rock’n’Roll forment la Sainte-Trinité de ses vingt ans. Encore quelques années avant la fabuleuse histoire qu’il va écrire avec Métal Hurlant.

Jean-Pierre-Dionnet-3-Tombé du Ciel-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Jusqu’à l’âge de vingt-six, vingt-huit ans, il a le sentiment d’avoir été en hibernation. Quelques piges dans des fanzines mais rien de plus conséquent. Jusqu’au jour où Philippe Druillet lui présente René Goscinny qui dirige alors Pilote. Jean-Pierre avec Jean Giraud lui proposent les aventures d’un Major coiffé d’un casque colonial perdu dans une forêt, jamais la même. Le père d’Astérix  fait court.

« Il était très gentil mais il nous a dit : « Bon, Giraud, arrêtez vos conneries ! Retournez faire du Blueberry !! Dionnet, vous restez. J’ai rien contre vous mais j’ai beaucoup de dessinateurs et je n’ai pas beaucoup de place pour publier tout ce que vous voulez faire, j’essaierai d’en passer le maximum. » Mais le maximum ne suffisait pas à me faire bouffer.

Alors, j’ai fait des interviews d’Américains que j’adorais, comme Will Eisner (créateur notamment du Spirit-ndlr), Harvey Kurtzman (rédacteur en Chef de Mad et auteur entre autres du strip Little Annie Fanny qui longtemps régala les lecteurs de Playboy-ndlr)… ils vont devenir des amis.

De leur côté, Mandryka, Gotlib et Brétécher qui avaient claqué la porte de Pilote, venaient de monter l’Echo des Savanes mais dès le numéro 4, ça partait en couille parce qu’ils n’arrivaient pas à fournir et il fallait qu’ils deviennent mensuels pour être distribués. J’ai donc aidé Mandryka, qui était un roi ! Il annonçait quatre journaux : l’Écho, l’Organe, le Zonard et Métal Hurlant. Et il me dit : « Celui-là, t’as qu’à le faire tout seul ! » C’est ce qu’on a fait. Avec en gros l’argent de Giraud et le travail de Druillet, dans un bureau de 8 mètres carrés !

Et là, il y a un miracle. Et c’est le miracle de ma vie. Comme si j’avais jeté une bouteille à la mer. J’ai vu arriver des dessinateurs de tous les côtés ! Des hordes (sourire) !! Je me souviens de Serge Clerc, qui avait seize, dix-sept ans, j’avais dit à sa mère : « C’est pas la peine qu’il passe le bac ! (rires) »  Et assez vite, au numéro quinze ou vingt, on a un succès fou. Métal est décliné dans une version italienne, et puis espagnole. Et il y a Heavy Metal ! La première revue française vendue en Amérique, avant Lui, avant Elle !! 

Ça nous rapporte un peu de sous mais quand ça nous rapporte 6 000 euros et qu’on doit donner 3 000 au dessinateur, c’est pas ce qui va diminuer le trou qui existe depuis le départ. Trou qui ne va faire que grandir. Parce que bon, Margerin, par exemple, démarre mais au cinquième album ! Et les emprunts ne servent qu’à combler… provisoirement. D’autant que je vais continuer à prendre des risques avec des jeunes dessinateurs… quand je vois aujourd’hui la situation de beaucoup d’entre eux, ça me révolte !!

Aujourd’hui, Frank Miller (incomparable dessinateur de Batman et créateur de Sin City, notamment-ndlr) me dit : « Mais je viens de là, moi ! » Ron Turner qui, avec Robert Crumb, a créé Zap Comix (célèbre revue underground américaine-ndlr) m’a dit récemment : « Avec Métal, vous avez changé durablement la bande-dessinée mondiale !! » Mais à l’époque, j’ai été obligé de prendre des actionnaires, lesquels m’ont fait chier. J’ai fait traîner et un jour, je suis parti.

Je me souviens que mon premier abonné, c’était Alain Resnais. Le deuxième, Chris Marker. Et le troisième, Yves Montand. Quand même sympa, non ? Fellini, Ridley Scott passaient par les bureaux… Métal a été un sommet de ma vie. »

Jean-Pierre-Dionnet-4-Tombé du Ciel-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

De façon admirablement synchrone, Jean-Pierre Dionnet s’est dans ces mêmes années incrusté dans la petite lucarne. Pierre Lescure qui venait de créer les Enfants du Rock sur Antenne 2 les a invités à le rejoindre, lui et Philippe Manoeuvre. L’Impeccable et le fantastique Sex Machine, dont Jaaaaames Godfather of Soul Brown était l’illustre parrain, sont encore dans toutes les mémoires de celles et ceux qui n’ont pas oublié, surtout pas d’avoir du goût. Il se souvient s’être alors trouvé beau dans le regard des filles. Il a retrouvé ensuite Lescure, qui lui a offert de créer Cinéma de Quartier sur Canal Plus. Il a connu des hauts et vécu des bas mais rien qui n’ait sérieusement su entamer le métal ardent dont il est fait.

Fan de Zorro depuis toujours, l’intrépide Don Diego de la Vega chevauchait alors son fidèle Tornado en noir et blanc, Dionnet a très vite choisi son camp, celui de la veuve, de l’orphelin et de l’opprimé. Il était logiquement prédestiné à défendre les auteurs indéfendables, les oubliés, les méconnus et les méprisés. Il ne regrette rien, sinon de ne pas être là quand viendra la fin du Monde. Il se dit surtout chanceux d’avoir été souvent là au bon moment, ce qui lui a permis de faire « des millions de rencontres passionnantes » . Et ne lui parlez pas d’ « expérience », jamais.

« L’expérience, c’est surtout les conneries qu’on a faites. On ne transmet pas son expérience, on invente juste de nouvelles conneries (sourire)… et je te jure que je peux encore en trouver (rires) !! »

O.D

Pour prolonger le plaisir de l’instant comme le bonheur de la rencontre, Mes Moires, un Pont sur les Étoiles, aux éditions, Hors Collection par Jean-Pierre Dionnet et Christophe Quillien, sera disponible chez votre libraire à la fin du mois d’août. Mais saurez-vous attendre ??

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