La Bande Originale d’un Rock’ n’ Râleur : Quand Dutronc faisait le Con

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Auteur et parolier, Francis Basset connaît la musique et au minimum toutes les chansons. Ses souvenirs, ses humeurs. Bonheur pur Collector !

Dutronc, le bon vieux temps des déjantés

Je tiens tout ce qui va suivre de Michel Pelay, qui était batteur de Dutronc depuis le début, depuis Et Moi Et Moi. Pelay a fait ensuite une carrière de compositeur, avec des tubes pour Delpech comme Le Chasseur et Le Loir et Cher. J’ai écrit plusieurs chansons avec lui, notamment sur l’album Sexa du même Delpech, paru en 2009. Pour Pelay, Dutronc est son plus grand souvenir de musicien et du show-bizness en général. 

L’histoire commence avec Jacques Wolfson, directeur artistique des disques Vogue dans ces années soixante. Il a Dutronc comme assistant. À l’époque, Antoine vient de sortir ses Élucubrations et de cartonner. Et il règne une concurrence farouche entre les directeurs artistiques des maisons de disques. Wolfson veut répliquer à Antoine et demande des textes à Jacques Lanzmann. C’est la trilogie des Jacques : Dutronc, Wolfson, Lanzmann. Lanzmann apporte trois textes sur lesquels Dutronc fait des musiques : Et moi Et Moi, J’ai mis un Tigre dans ma Guitare et Mini Mini.

Wolfson cherche un jeune pour chanter ces chansons mais ne trouve personne. À partir de là, il faut bien situer le personnage un peu spécial, euphémisme, de Wolfson. Il adorait la musique militaire et dans un placard, il avait installé une cible dans laquelle il tirait à balles réelles quand ça lui prenait. Il lui arrivait aussi, en plein rendez-vous, d’ouvrir les fenêtres pour jouer du cor de chasse, laissant en plan les gens devant son bureau. Pelay raconte qu’un jour, il avait cassé les deux pieds de devant de sa chaise. Et il la gardait, il ne la changeait pas. Il parlait à ses interlocuteurs penché en avant sur son bureau. 

Ne trouvant pas de chanteur, il  demande donc à Dutronc qui refuse parce qu’il doit se marier avec une fille de la haute bourgeoisie. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a endossé ce statut de directeur artistique chez Vogue. Ça faisait moins saltimbanque aux yeux de sa future belle famille et future femme.

Finalement, avec les musiciens, dont Pelay à la batterie et Hadi Kalafate à la basse, ils font une maquette de Et Moi Et Moi. Dutronc chante et c’est exactement ça. La maquette dégage un son rock très particulier et le disque sort comme ça, avec juste une guitare rajoutée. Succès. Dutronc rompt les fiançailles et rend la bague, alors que les bans étaient publiés.

Les concerts commencent avec seulement quatre titres et Et Moi Et Moi rejoué deux fois et des reprises de Chuck Berry que Jacques adorait. Et Lanzmann enchaîne avec Les Playboys et J’aime les Filles. Carton. Arrivent ensuite Les Cactus. Dutronc ne sait pas quoi faire comme genre de musique sur le texte. Kalafate lui suggère le blues en trois accords. Dont acte. Et Pelay trouve sa fameuse intro à la batterie. Tak tchak poum poum tada. Le titre devient tellement célèbre que Pompidou, alors premier ministre, le prend comme référence devant toute la presse : « En politique aussi, il y a des cactus. »

Dans une soirée people où Dutronc devait se produire, et où étaient présents Pompidou justement, Brigitte Bardot, Gunter Sachs et plein d’autres aussi huppés, Jacques à la fin, au lieu de chanter, se met à inventer une histoire et à faire des imitations d’espagnol, d’arabe, de portugais. Ça se barrait en couille, plus personne ne regardait. Lui voulait juste faire rire ses potes. Rien à branler du gala de fin d’année de la pipolerie.

Sur scène, il présentait ses musiciens avec des surnoms. Pelay, c’était « Adolf » parce qu’il voulait que les répètes soient à l’heure. Kalafate,  « le fils du Grand Mameluk » . Et Chamfort qui l’accompagnait à l’époque, c’était « Giscard » , à cause de son côté un peu maniéré, délicat. Les gens ne comprenaient rien. Pendant le concert, il balançait des rouleaux de PQ dans la salle en déroulés.

Souvent, des mères poussaient leur petite fille à monter sur scène avec un bouquet de fleurs. Il les repoussait du pied « casse-toi ! » Malaise dans le public. Il aimait aussi faire monter un thon sur scène, je vous parle d’un thon que les moins de vingt ans, il la faisait chanter et il s’en allait. Et les musicos avaient pour consigne de quitter la scène un à un. La fille restait seule. Et les gens ne comprenaient toujours pas. Il ne fonctionnait qu’en private jokes avec ses potes musiciens. Le reste, il s’en foutait.

C’était une autre époque. Où on pouvait déconner, prendre un pot en terrasse ou aller voir un concert sans être flingués à  la Kalachnikov. Où on pouvait donner du martinet au petit et l’enfermer une heure à  la cave s’il avait manqué de respect à ses vieux. Je suis passé par là et j’ai survécu. Une époque où les tièdes ne faisaient pas la loi et où Dutronc ne se faisait pas traiter de facho quand il appelait son bassiste Hadi Kalafate « l’Arabe » et où il pouvait appeler les nanas qui lui plaisaient les « fourrageries » , avec tout ce que ça sous-entend, sans avoir les ligues féministes et la bien pensance sur le dos.

Bref, une époque… Ça y est le Rock’ n’ Râleur a fait son vieux con.

Mais putain, ça fait du bien !

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Le Téléphone fait pleurer

On l’a pourtant répertorié l’emmerdeur téléphonique. Mais là, on ne s’est pas méfié, on a pris l’appel. Trop tard. Y’en a pour une heure minimum.

Une heure de logorrhée insignifiante. Une heure de redites, de banalités, de vacuité verbale non-stop. Et inutile de tenter un truc du genre « j’allais partir » , « je suis dans la salle d’attente du toubib » ou « je suis en plein rendez vous » , ça l’excite au contraire, l’autre. Même si vous dites : « Je suis suspendu à un piton rocheux, y’a 15 crocodiles en bas gueule ouverte je vais lâcher « , il embraye : « Oui alors tu sais, j’avais pas déclaré mes frais réels en 2014.  Eh ben figure toi… » Inarrêtable. Il faudrait minimum une prise d’otage. Et pas question de s’en tirer avec un sms pour rester poli malgré tout. Autant donner trois rondelles de concombre et une tomate naine au dîner à Depardieu.

Et l’oreille chauffe. Et on change de main. Et on met le haut-parleur et on vaque. Mais il le sent l’autre, qu’on est pas à lui complètement. Il veut qu’on adhère, qu’on compatisse ou qu’on s’enthousiasme sur sa pauvre vie de cloporte que le Diable l’emporte ! Comme dégainent toujours les mauvais paroliers avec une rime en « orte » . Et pas la peine d’essayer d’en placer une, y’a pas de temps mort. Il doit reprendre sa respiration en boucle par le trou du cul, c’est pas possible autrement. Et on a envie de lui hurler ce très beau titre de film joué par Aldo Maccione : « TAIS TOI QUAND TU PARLES ! »

Alors, je pense à toi mon amour pour recycler en Merveilleux ce temps perdu. Toi dont j’attends l’appel de tous mes sens éveillés. Plus le sixième parce que tu n’est pas de cette vie-là, pas de ce monde vulgaire et attendu. Et tu vas me parler avec calme et douceur, t’inquiétant de moi, laissant des blancs entre les phrases où je pourrais m’engouffrer et placer mes billes. Mais même ce silence je vais le goûter. Mozart à côté, c’est « Envie de scier, besoin de bois » , cette pauvre chanson qui a vendu à deux millions d’exemplaires et qui résume tout ce qu’il ne faut pas faire.

Et tes silences, je leur roulerai une pelle. Et tu voudras alors poursuivre ta pensée au moment où je voudrai te répondre. Et tu me diras « pardon » , parce que tu auras cru me couper. Un « pardon » tout empreint de ta beauté intérieure et de ton écoute de l’autre.

Et quand je te parlerai à mon tour, tu ne me couperas pas pour me dire « c’est comme moi » . Et l’heure au téléphone avec toi va s’écouler et je ne m’en serai pas rendu compte, caressé par ta belle voix un peu fatiguée. Et je t’aurai imaginée pendant toute cette heure, belle à couper le souffle mais surtout pas la communication.

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Je vous l’emprunte deux secondes ?

Tu parles avec quelqu’un, dans une soirée, un cocktail, une réunion, tu prends de ses nouvelles, tu fais un point sur des choses depuis la dernière fois où tu as vu cette personne. Et, en plein dans ton explication, l’autre se pointe, et accapare d’autorité la personne avec qui tu parlais :

« Tiens, quelle surprise ! Justement, on parlait de toi avec Philippe pas plus tard qu’hier. Figure toi que chabada, blablabla, obladi oblada… »

L’autre ne t’a même pas salué, rien. Il est entré dans ta conversation par effraction en te chipant ton ami (e ). Et toi, tu restes là, comme un chou rave sur un papier journal. L’autre, même pas : « Bonjour, excusez-moi je vous l’emprunte deux secondes » , rien. C’est comme s’il entrait dans ta salle de bain au moment où tu changes de calbard, sans s’excuser.

Et il commence à  dérouler : « Figure-toi que… j’te parle de ça, c’était avant que j’aie mon poste…etc, etc… » Et toi tu assistes impuissant à son monologue. Tu te dis : « C’est pas possible, il/elle va me voir, se rendre compte, me redonner la main pour que je me rebranche sur ma conversation avec mon ami (e). » Non, non. C’est lancé, y’a pas de frein. T’as plus qu’à te retirer pour lui laisser la place.

Voilà. C’est comme ça. De plus en plus. Nous vivons à l’ère de l’intrusif violent. Faut s’adapter. Ou mourir avec ses codes obsolètes de la bienséance élémentaire.

Qu’est-ce que je suis aigri ce matin… Vivement l’euthanasie en vente libre !

Francis Basset

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