Dans l’Isba romaine de Boris avec Sergio, Carlo, Sophia et Ennio

Dans l'Isba romaine de Boris-Carlo Ponti-ParisBazaar-Bergman

Londonien et Parisien, il est auteur, acteur et parolier. Il est l’homme aux mille chansons. Il s’appelle Boris Bergman. Et souvent, il se souvient… Aujourd’hui, d’un long week-end à Rome.

Première Partie

-« Ici plus de problèmes

Elle est en bas de Seine

On se saoule à Paris

Je me poivre à Cayenne

La blonde vénitienne

Je la fume à Palerme… »

– Je connais cette voix ….Sergio ? Sergio Endrigo… ?

– C’est moi.

–  Ta voix vient du téléphone mais je ne l’ai pas décroché…

–  C’est normal. D’où je suis, on peut tout faire…

– Tu chantes toujours aussi bien, Sergio… J’ai essayé de te joindre il y a cinq ans mais ils m’ont dit que le diable t’avait rappelé à lui.

– C’est une rumeur Borizzo… Je me cache dans la grotte de « l’Arca di Elephante ». Tu sais, en dessous de ma cabane près de Palerme. Ils me croient mort et c’est mieux comme ça… Tu t’souviens de la première fois qu’on s’est rencontrés ?

– Comment oublier, Sergio…

Dans l'Isba romaine de Boris-Sergio Endrigo-ParisBazaar-Bergman

– J’étais encore tout auréolé de mes victoires de chanteur au festival de San Remo. J’étais en studio. Je travaillais sur les adaptations de Vinicius de Moraes en italien…

– Par Bardotti , le grand parolier italien ?

– Lui-même.

– Pourquoi t’étais là ?

– Deux producteurs italiens m’avaient fait venir.

– Simone, Mario Simone ?

– Oui.

– Si je me souviens bien, l’autre c’était Dossena…Paolo Dossena. Il parlait le français mieux que moi. Ça m’énervait…

– Il chantait moins bien.

– C’est lui qui adaptait les textes de Johnny Hallyday et de Sylvie Vartan en italien, n’est-ce pas ? Mon Boris, c’est bien que tu aies décroché ton téléphone. Les autres ne me répondent plus, où alors ils ne m’entendent pas… Attends que je me souvienne… Tu étais venu pour faire un texte français sur une de mes chansons. C’était…

– « L’Orlando ».

– Tu t’souviens ?

– Je me souviens de ton texte italien, j’ai oublié mon texte français… Bref, les deux producteurs nous avaient loués des bungalows à Mentana, à cent mètres de ta magnifique cabane en chêne véritable…

– Mentana, si près de Rome et si loin de tout… Je vois où tu veux en venir.

– Je vois que tu vois. Ce soir-là nous avons arrosé la fin du mix de « la Chanson de Roland » (L’Orlando) comme il se doit. Il était deux heures du matin, nous nous sommes arrêtés devant la demeure de ton illustre voisin…

– Ennio Morricone.

– On est bien restés une dizaine de minutes sous ses fenêtre en hurlant : « Lalalalala-la-la-la ». Luis Enriquez Bacaloff se roulait par terre de rire, Bardotti nous aidait à massacrer le riff  du « Bon la Brute et le Truand »… Et toi Sergio, tu saluais comme à son dernier rappel au festival de San Remo. Morricone est apparu à la fenêtre : « Je me lève à cinq heures du matin bande de sales mômes attardés ! »

Dans l'Isba romaine de Boris-Ennio-Morricone-ParisBazaar-Bergman

Il était en chemise de nuit avec le bonnet assorti. Manquaient Laurel et Hardy. N’empêche qu’il y avait les 3 Stooges. Bacaloff est rentré à quatre pattes dans son bungalow. Il s’est fait engueuler par sa mère…

– En quelle langue, Boris ?

– D’abord en espagnol d’Argentine, en russe et pour finir en yiddish.

– T’as tout compris ?

– L’espagnol d’Argentine, très peu. Mais les deux autres oui. Le lendemain , la mère a passé la tête par la fenêtre de mon bungalow : « Versteist yiddish, yingele ? » (tu parles le yiddish, jeune homme ?)

– « Gur nicht (pas du tout) », ai-je chuchoté. Elle est partie en haussant les épaules.

– Dis-moi Boris, comment as-tu rencontré nos deux amis producteurs Simone et Dossena ?

– Ça remonte à ma première fois, à Rome…

– Raconte… Je m’ennuie ici tout seul avec mes fantômes.

– Ça va être un peu long…

– C’est pas grave, j’ai l’éternité

– Pas moi. Nous sommes en mai juin 1970. Un soleil de dimanche matin vient me taper dans l’œil droit, le gauche fait toujours la grasse matinée. Le téléphone sonne. Pas vraiment envie de répondre. Mon futur ex-beau-père sans doute. Il est neuf heures du matin et je n’ai toujours pas besoin d’assurance-vie. Je décroche.

– Allo méssieur Bergueman, jé né vous dérange pas ?

– Qui est à l’appareil ?

– Jé souis Carlo Ponti et jé voudrais que vous véniez à Rome pour écrire des testes anglais sous la mouzik dél film « La Moglie del Prete » (la Femme du Prêtre) de mon ami Armando Trovajoli.

Dans l'Isba de Boris-La Femme du Prêtre-ParisBazaar-Bergman

– José ? Il est neuf heures et je n’sais même plus avec qui tu es en train d’parler. Sois gentil, rappelle-moi plus tard.

– Qui est ce « José », Boris ?

– C’est José Bartel, Sergio, un grand chanteur de Jazz et occasionnellement la voix de Nino Castelnuevo dans les Parapluies de Cherbourg. Un grand imitateur. Il m’a fait lever à deux heures du matin en se faisant passer pour Vangélis.

-Alors ?

– Alors rien, j’me suis trouvé d’vant un studio fermé à deux heures du matin. Il faisait froid.

– Raconte-moi, Rome et les deux clowns romains.

– Sergio, imagine un petit bonhomme chevelu, chemise indienne, lunettes prêtées par Polnareff, assis sur une valise pourrie au milieu de l’aéroport Léonardo da Vinci, attendant que les producteurs supposés venus le chercher montrent le bout d’leur nez.

– Ils sont venus ?

– Ils ont mis l’temps. Les paroliers italiens d’l’époque avaient la cinquantaine et s’habillaient chez Smalto.

– Ensuite ? Dépêche-toi j’ai faim, hé oui.. même mort, j’ai encore faim.

– Ensuite Giorgio, ils ont réalisé que le petit hippie anglo-russe était le parolier qu’ils attendaient.

– Ensuite ?

– Arrêt à Rome pour déposer la valise à l’hôtel. Et cinquante kilomètres plus loin, Mentana et le studio de la RCA, une vraie ville flottante…

-Le studio est immense. Je le connais bien…

Dans l'Isba romaine de Boris-Studios RCA Rome-ParisBazaar-Bergman

– On me présente Armando Trovajoli, le compositeur qui dirigera l’orchestre. Il Greco, l’ingénieur du son. Et dans un coin du studio, côté console, sous la casquette irlandaise : Carlo Ponti.

Arrivent les membres du groupe «Middle of The Road» qui feront les chœurs pour les deux chansons que j’ai parolées dans l’avion. Elles s’appelleront « Anyone » et « There is a Star » : une chanson qui parle d’acide lysergique diéthylamide, pardon LSD… Mais ça je n’m’en suis pas vanté à l’époque.

Sophia Loren et ses célèbres lunettes de soleil arrivent et serrent la main de ceux qu’elle connait et de ceux qu’elle ne va pas tarder à connaître.

Sophia Loren enregistre en direct avec les soixante-dix musiciens. Un bruit venu d’ailleurs vient interrompre l’enregistrement. Il Greco, l’ingénieur du son, vedette du studio, branche et débranche mais le ronflement persiste…

Car il s’agit bien d’un ronflement et ce dernier est émis de dessous la casquette irlandaise d’un producteur-mari : Carlo Ponti. Le producteur se réveille, tout est rentré dans l’ordre.

Le maestro Trovajoli est satisfait de la voix témoin de la belle Sophia. Elle nous rejoint côté console. Elle s’assoit sur le tabouret de bar installé à son intention. Soupirs romains avec vue sur longues jambes sous un puissant décolleté.

– J’te vois venir Boris…

– Elle me demande : « Qu’en pensez-vous mon cher Boris ? »

– J’ai les deux magnifiques tétons de la belle Napolitaine qui me rayent les pupilles. Que voulez-vous, je suis un homme de petite taille. « Très bien », réponds-je à la chanteuse.

Les Romains du studio se marrent. Le chef de chœur dira à voix basse : « Évidemment qu’il trouve ça bien. »

Le lendemain, nous assistons à la projection semi-publique de « La Femme du Prêtre » . Le metteur en scène, Dino Risi, se mange le dernier ongle.

– Avec tout les bigots de la ville ça a dû faire du bruit, mon Boris…

– Tu parles… On appréhendait tous la scène où Sophia L, femme de petite vertu striptease pour le prêtre Marcello…

– Alors ?

– Alors, le premier rang a entonné « Jésus que ma Joie Demeure » en jetant de l’encre de sèche, que j’espère vénitienne, sur l’écran. On est sortis par les toilettes…

– Nous ne ferons pas les voix définitives de la Sophia le surlendemain comme prévu. Selon la loi italienne, Sophia Loren est bigame. Elle a donc intérêt à passer en Suisse au plus vite si elle ne veut pas manger un risotto pourri dans une prison romaine.

– Ça c’est fini comme ça ?

– Non non, Sergio. Deux mois plus tard, je suis retourné à Rome pour les voix déf’ de la Sophia. Entre-temps, j’ai essayé d’apprendre un peu d’italien avec les films de Dino Risi et l’Encyclopédia di Fumeti (encyclopédie de la BD). »

Dans l'Isba romaine de Boris-Sophia Loren-2-ParisBazaar-Bergman

Jour J :
Le studio de la RCA est bondé. Le grand patron dudit studio est descendu de son bureau du 7ème pour l’occasion. Il est debout derrière la console et fait semblant de lire la partition.

– « Comment tu sais qu’il fait semblant Boris ?

– La partition est à l’envers.

Première prise de la chanson :’There is a Star » par Sophia L.

Trovajoli grimpe sur une estrade de vingt-cinq mètres de long. Les musiciens chaussent du vingt-sept fillette. Ils connaissent le maestro. La moindre inexactitude musicale peut signifier le renvoi.

Fin de prise. Armando se passe la langue sur la moustache. C’est bon signe. Le bassiste, celui qui se fait toujours engueuler par le maestro respire.

Le boss de la RCA appuie sur le bouton d’ordre… Pourquoi tu ris déjà ? Je ne t’ai pas encore donné la chute…

– Boris, je le connais ce figlio di minota. Je ne ris pas, j’anticipe.

– Donc, comme tu le dis si bien, le « fils de pute » appuie sur le bouton d’ordre et dis en V.O. : » Maestro, piu forte il flauto » , ce qui se traduit par…

– Boris, je comprends je suis Italien.

– Oui Sergio, le lecteur français pas forcément. Ce qui se traduit donc par: « plus fort, la flûte » .

– Tel que je le connais, Trovajoli n’a pas du bien le prendre…

– T’as raison Sergio. Il est descendu de l’estrade, a boudé pendant plus de deux minutes contre un mur du studio, est remonté sur les planches, a fait mine de donner à l’orchestre le signal du départ. Il a ensuite jeté un regard vers la cabine en lançant : « Non che di il flauto, stronso. » (Y a pas de flûte, ducon).

J’ai fait mine de ne pas comprendre l’italien. Les autres ont fait de même. La suite s’est bien passée. Sophia a chanté plus de six heures sur les trois lignes du passage à l’octave. Trovajoli l’a embrassée sur le verre gauche de ses lunettes noires. Ce qui, paraît-il, était chez lui un signe de satisfaction.

– Tu es retourné à Rome ?

– Oui bien sûr, pour Mastroianni et Antony Quinn, le premier chef indien de mon premier western.

– Tu m’racont’ras ça un autre jour Boris. Je suis fatigué et j’ai soif.

– Dans quel ordre ?

– Une bière ? Un peu de Grappa ? Ou un petit verre de vin sicilien ?

– Va pour la bière, Sergio.

– Mon petit Boris, je te rappelle dans une quinzaine… Ne change pas de numéro entre-temps. Tu me raconteras Mastroianni et Quinn. Peut-être auras-tu le temps d’évoquer Lisa Gastoni ?

– Tu l’as connue ?

– Pas assez… Que bella donna…

Dans l'Isba romaine de Boris-LIsa Gastoni-ParisBazaar-Bergman

– Tu veux que je te raconte ?

– Oui mais fais vite… Ils n’aiment pas trop quand je m’attarde. Dans mon état, on me « confine ». Ils n’aiment pas que les morts parlent aux vivants.

– Qui sont « ils » ?

– Tu n’veux pas l’savoir… Raconte-moi. Je t’écoute et je m’endors.

– Comme tu voudras, Sergio.Les deux serre-livres m’ont demandé de revenir en urgence romaine. La mission était, si je l’acceptais, de faire une version anglaise et française de la chanson « Chi Mai »,  musique de Morricone repérée par Jean-Paul Belmondo qui réapparaitra dans le film « Le Professionnel ». Mon premier Cinecitta…

– Et Lisa Gastoni, elle arrive quand ?

– Patience, Sergio. Elle ne va pas tarder. Le studio A est plein à craquer. Le film ? « Maddalena », version italo- germano-franco-polonaise des sorcières de Loudun. Le metteur en scène ? Le polonais Kawalerowicz est celui qui crie en bas à gauche, en version originale, les indications aux acteurs. Ce qui n’a aucune importance, vu que la caméra est une Caméflex et qu’elle fait le bruit d’un marteau-piqueur.

Comme tout ça ne fait pas assez de bruit, le traducteur hurle aux acteurs sa traduction en italien. Un moine, jeune premier russe chuchote un « Ya tibye lioubliou, siestra ». En V.F : « Je t’aime, ma sœur ».

L’actrice qui sait qu’elle sera doublée compte en italien avec émotion : « Uno, duo, tré, quatro, … cinqué » .
Un autre moine surgit sur le plateau, il assène : « Alles bereit schwester » (tout est prêt, ma sœur) car il est Suisse Allemand…

N’oublions pas les deux assistants décorateurs qui clouent des planches d’un prochain décor.

Je me tourne vers Lisa Gastoni:  « C’est toujours comme ça ? » Le deuxième assistant se retourne vers moi, pose verticalement son index sur la bouche : « Chchchchchut »… Tu m’écoutes Sergio ? Je ne t’ai pas assez parlé de la belle actrice… ? »

Sergio Endrigo s’est endormi. Il me rappellera dans quinze jours. Je lui raconterai ce qui est racontable de la suite de mes aventures romaines.

Il ne se souviendra pas de notre échange. Qu’importe, il a eu lieu. Je suis triste de ne pas avoir pu lui dire au revoir

J’ai oublié de lui demander quel temps il fait chez lui…

Il m’aurait répondu : « Un peu sombre, comme moi… Tu sais comment la presse m’appelait ? Le crooner engagé… »

(À suivre…)

Boris Bergman

 

One thought on “Dans l’Isba romaine de Boris avec Sergio, Carlo, Sophia et Ennio

  1. Quand les sources de la créativité surgissent dans le « flux » de ce qui nourrit notre culture cinématographique on s’aperçoit de l’étendue culturelle et officiante du bonhomme !
    Il n’y a pas que des fleurs qui s’épanouissent aux « balcons » italiens… Les photos sont là pour le prouver…

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