Pépite de Cinéma : Lolita, de Stanley Kubrick

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Capitale mondiale de la cinéphilie, Paris affiche au quotidien plus de 500 films en salles. Chaque semaine, Paris Bazaar vous déniche une pépite, à aller voir… les yeux fermés. Aujourd’hui, Lolita de Stanley Kubrick.

Lolita fut d’abord un scandale… littéraire. 

Car non seulement Vladimir Nabokov – romancier américain d’origine russe – s’attaque à sujet sulfureux, pour ne pas dire tabou : l’amour fou d’un prof (de Français, évidemment) pour la fille de sa logeuse… Mais il en profite pour brosser une satire cinglante du conformisme abêtissant de l’« American Way of Life » d’après-guerre : consumériste et souriant, pudibond et répressif (c’est aussi l’Amérique du maccarthysme*). 

Refusé par les éditeurs américains, Lolita est publié à Paris en 1955**… avant d’être interdit quelques mois plus tard par le ministre de l’Intérieur. Et ce, en dépit d’une critique dithyrambique. L’interdiction sera finalement levée par le Tribunal Administratif en 1958, l’année même où le roman paraît enfin aux États-Unis. Avant de devenir le best-seller mondial que l’on sait***.

Lolita intéresse rapidement le jeune Stanley Kubrick, 30 ans à peine, propulsé quelques mois plus tôt au rang du cinéaste en vue par le succès des Sentiers de la gloire (1957). Le réalisateur en achète alors les droits. Pour échapper à la censure, il en coupe les passages les plus sulfureux et fait passer l’âge de Lolita de 12 ans – dans le roman – à 14 ans. Précaution supplémentaire : Kubrick part tourner en Grande-Bretagne (où il finira d’ailleurs par s’installer), afin d’échapper totalement aux pressions des ligues de vertu.

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Voilà pour l’anecdote. Elle n’a rien d’anodin mais la puissance de Lolita se joue ailleurs. 

A priori, nous sommes d’accord, l’histoire se résume à une question simple : « Humbert, le professeur, va-t-il coucher avec Lolita ? » De quoi verser aisément dans le salace, non ? 

Or, non seulement Kubrick dépasse le scabreux, mais il parvient à signer, avec Lolita un miroir de nos troubles, un écho saisissant aux obsessions qui nous guettent.

Car Lolita, c’est la fascination d’un homme pour la beauté. Sa soif d’une jeunesse perdue. Son lent glissement vers la fureur, la folie face à cet enchantement qui lui échappe. 

Lolita, c’est vous, c’est moi. C’est Evidemment Sue Lyon, alors débutante. Mais captivante dès la première scène. A la fois ingénue et manipulatrice. Charme permanent et ambigüité totale : consciente ? Inconsciente ? On ne sait plus. On ne sait jamais. Un vertige.

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Face à elle, Kubrick a l’intuition géniale de choisir James Mason, acteur britannique… et accessoirement star hollywoodienne. Dans la peau d’Humbert, prof austère séduit puis possédé par la grâce de cette gamine, il n’est pas seulement grand. Il est immense. 

La part d’improvisation, laissée par le cinéaste aux comédiens, donne à Mason toute latitude pour rendre la confusion qui gagne ce type ordinaire : fasciné, certes, mais tenté par le doute, ivre de joie puis fou de jalousie, glissant vers l’inéluctable… en sachant parfaitement qu’il y glisse. 

La mise en scène de Kubrick, modèle de subtilité, vient renforcer ces incertitudes, ces glissements, d’une caméra toujours à l’affut du geste, du regard, du détail qui trouble (voire qui jette le trouble).

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La distribution est complétée par Shelley Winters, qui incarne à merveille la mère de Lolita, femme au foyer névrosée. Et, last but not least, par l’ahurissant Peter Sellers (The Party), qui donne à son rôle de séducteur débauché – dont le passe-temps est de tourmenter Humbert – une dimension, une importance qu’il n’avait guère chez Nabokov.

Sellers, c’est l’atout final de Kubrick. La figure par laquelle le jeu, le chaos, le tragicomique s’engouffrent dans cette histoire. 

Au point que si vous n’avez ni lu le roman, ni vu le film, je vous dirais, sans hésiter : « voyez d’abord le Kubrick ». 

Olivier Ghis

OÙ & QUAND ?

UGC Rotonde

103, boulevard du Montparnasse, Paris 6 

Jeudi 25/04

20h00 

UGC Opéra

32, boulevard des Italiens, Paris 9 

Jeudi 25/04

20h00 

UGC Lyon Bastille

12, rue de Lyon, Paris 12 

Jeudi 25/04

20h00 

UGC Ciné Cité La Défense

Le Dôme – Centre commercial Les 4 Temps, Paris – La Défense 

Jeudi 25/04

20h00 

QUOI ?

Lolita

1962 – GB/USA – 2h33
De Stanley Kubrick.
Avec James Mason, Sue Lyon, Shelley Winters, Peter Sellers. 

*En pleine guerre froide, la commission présidée par le sénateur Joseph McCarthy traqua jusqu’en 1954 les agents, militants et sympathisants communistes – ou supposés tels – aux États-Unis. Fonctionnaires, intellectuels, artistes et organisations « subversives », ou simplement soupçonnés de « complaisance à l’égard des communistes », furent ainsi pourchassés. Hollywood ne fut pas épargné : dès 1947, la MPAA (Motion Picture Association of America) annonça qu’elle n’emploierait plus de communistes, instaurant du même coup une liste noire de créateurs, à qui les studios refusaient tout emploi. Bertolt Brecht, Charlie Chaplin ou encore Orson Welles durent quitter les États-Unis. 

** Issu d’une famille de l’aristocratie pétersbourgeoise exilée par Révolution bolchevique, Nabokov, comme tous les enfants de l’élite russe d’alors, sut parler français et anglais dès l’âge de 6 ans… avant même de savoir lire et écrire le russe ! Pourquoi ? Au XVIIIe siècle, le tsar Pierre le Grand, désireux de moderniser la Russie, avait pris des mesures pour le moins radicales, forçant les nobles à se couper la barbe, porter des costumes européens, aller étudier en Occident, etc. Rapidement, il devint l’usage, dans les réunions mondaines, de parler français. En témoignent, par exemple, les dialogues qui ouvrent Guerre et paix, le roman de Tolstoï : ils sont pour moitié composés d’échanges en français. La correspondance de Pouchkine, le plus illustre des poètes russes, est tout aussi révélatrice : 90% de ses lettres destinées à des femmes étaient rédigées dans la langue de Molière. On comprend mieux, dès lors, pourquoi Nabokov est venu publier Lolita à Paris… et non à Londres ou Madrid.

*** Étrangement, pour un roman de cette importance (souvent classé dans les « 100 livres du XXe siècle »), les chiffres concernant ses ventes sont assez erratiques, allant, selon les sources, de 15 millions d’exemplaires vendus à ce jour… à 50 millions ! Ce qui constitue, vous en conviendrez, un léger écart. Même si, dans les deux cas, on peut bel et bien parler de best-seller.

BONUS

Pour l’émission Cinéma, cinémas, Sue Lyon, s’était confiée en 1978 à notre (éminent) confrère Philippe Garnier. Un entretien étonnant, qui éclaire à la fois la genèse de Lolita… et le destin de cette comédienne, étoile filante dans le ciel tortueux d’Hollywood. En voici quelques extraits.

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« Quand je me suis présentée à l’audition de Stanley Kubrick, déjà c’était particulier. Normalement, dans ces moments, c’est « Tu t’appelles comment ? Tourne-toi, bien, merci, salut. » Mais là, pour Lolita, on m’a demandé des trucs comme « Est-ce que tu sors avec quelqu’un ? A quelle heure tu rentres ? Qu’en pense ta mère ? Où t’as acheté ta robe ? » Et des trucs encore plus personnels. Ils m’ont bien gardée une heure ! » 

(…)

« J’avais 14 ans. Non seulement j’avais entendu parler du roman Lolita, mais j’avais été chez une copine, plus âgée que nous, qui avait le livre, pour trouver les passages salés. Quand j’ai passé mon screen-test, ma mère m’a expliqué toute l’histoire, pour être sûre que je comprenais bien. Mais moi, je n’avais pas de problème avec ça »

(…)

« Le tournage a été un vrai rêve pour moi, tout le monde était si gentil – enfin, presque… disons que Shelley Winters était dans la peau de son personnage ! – James Mason était un amour. Il me disait « Okay, kiddo, il est temps de réviser nos répliques. » Tu parles ! Comme si James Mason avait à revoir ses répliques : il faisait ça pour moi, pour que je me sente à l’aise. » 

(…)

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« L’équipe, Stanley et James Mason étaient tellement drôles, on s’amusait si bien, que j’ai été vraiment choquée, quand je me suis retrouvée avec John Huston et ce porc de Richard Burton pour La Nuit de l’iguane, où tout le monde était horrible, j’ai voulu arrêter tout de suite.  

Mais j’étais sous contrat avec Stanley, alors j’ai dit (…) qu’ils avaient fait assez d’argent sur moi, qu’ils devaient de me laisser vivre ma vie. Ils ont compris, mais n’empêche : ils ont dû céder mon contrat à Ray Stark, le producteur de Huston. 

Je ne leur en veux pas trop… Mais pour Ray Stark, j’étais un quartier de viande. J’ai fait ça un temps, le Huston, un truc avec John Ford (Frontière chinoise), ensuite quelques bêtises, et dès que je me suis sentie à l’aise financièrement, j’ai arrêté. 

Parce que je peux dire franchement que Stanley est la seule bonne chose qui me soit arrivée dans le cinéma, le seul bon souvenir ».

Philippe Garnier 

Propos recueillis pour l’émission Cinéma, cinémas en 1978.

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