Keren Ann : le Bleu lui va si bien !

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Certains artistes se font trop rares. D’autres pas assez. Keren Ann est de la première catégorie. Trois ans après You’re Gonna Get Love, elle revient parée de bleu. Et ça lui va franchement bien ! 

Keren Ann fait partie des artistes insaisissables, surprenants et attachants. Evidemment, on ne peut pas parler d’elle sans évoquer Henri Salvador, et sa collaboration avec Benjamin Biolay pour composer Chambre Avec Vue, album qui fit retrouver une seconde jeunesse à celui qu’elle comparait parfois à son grand-père. Keren Ann a tous les talents. Elle compose, interprète, écrit brillamment mais… les aurait-elle perdus ?

A l’écoute de Bleue, son nouvel album, la réponse négative est une évidence. Dès les premières notes des Jours Heureux, on reconnaît instantanément le savoir faire de l’Artiste. Des arrangements précieux, des cordes nourries et dosées au millimètre, un piano léger mais omniprésent. Et cette voix. LA voix. Cristalline, pure, à la fois sombre et belle, quasiment envoûtante et obsédante. Elle s’accorde si bien avec les instruments, jusqu’à en devenir un elle-même. Elle le confirme notamment avec Sous L’Eau. Ode à la mer, rêve aquatique, morceau simple et sobre. Tragique, terrible. Amour impossible. La guitare électrique est violente. Les cordes sont bien en place, le piano est cette fois omniprésent. On l’imagine d’ailleurs déglingué, presque explosé. L’inverse de son interprète. 

Keren Ann est une Artiste Internationale au vrai sens du terme. D’Israël à New York en passant par Amsterdam et Paris, elle a vécu et vit partout. Citoyenne du monde, elle ne peut se restreindre au niveau de ses influences. Ça se ressent dans Le Fleuve Doux, morceaux mélangeant du jazz américain, des intensités dignes d’Ennio Morricone, des influences de François de Roubaix, et une basse que n’aurait pas reniée Gainsbourg.

Gainsbourg justement. Plusieurs morceaux comme Bleu ou Odessa Odyssée, ne sont pas sans rappeler la musique du Maître époque Melody Nelson. Serait-ce dû à cette basse ronronnante ? À cette rythmique à la fois simple et compliquée ? Tout cela devient presqu’une évidence à l’écoute du Goût Etait Acide. L’Artiste ne chante plus. Elle récite. Elle déclame un texte amoureux avec brio. Sorte d’amour impossible sur fond musical tout droit sorti des années 70. 

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Une chose est certaine, dans cet album, il n’y pas de place à l’amateurisme. Tout l’inverse d’un album de Jenifer !… arrgh, je sens que je m’énerve.  Non, ici, on est sérieux. La Maison est de qualité m’sieurs dames ! Suffit d’écouter Nager La Nuit. Morceau clamant un amour impossible, une rupture inévitable. Très froid, presque dark. Une noirceur qui ressort dans Ton Île Prison. Alors là, c’est quasiment Règlement De Comptes À OK Corral ! Keren Ann évoque une déchirure, règle ses comptes. Malgré les apparences, la chanson est d’une grande violence. Là où nous dirions : « Tiens, tu prends la porte, tu sors, tu tournes à droite et là tu vas te faire foutre », elle dit plutôt : « Peut-être que j’ai tort / Que je suis aveugle / Que je dors / Que je t’ai vraiment foutu dehors »… La voilà la différence ! La classe et la subtilité. Le savoir faire. Le mot pour décrire les maux.

Et comme la Dame fait les choses bien, et qu’elle n’avait pas écrit d’album totalement en français depuis plus de quinze ans, elle a voulu fêter ça avec brio. Certains auraient organisé une méga fiesta avec de la Kronenbourg en faisant tourner les serviettes, d’autres auraient fait péter le champagne avec le caviar. Mais là non. Comme Madame Keren Ann Zeidel ne fait jamais rien comme les autres, et qu’elle a du goût, elle a « simplement » invité David Byrne à chanter avec elle. Oui oui, le barjot des Talking Heads, l’interprète de Dance On Vaseline, véritable référence pop british inimitable.

Et comme un bonheur ne va pas sans un autre, elle lui a filé un texte en french in ze text ! Et ouais ! Et ben ça colle franchement ! Ils forment un couple impossible dans Le Goût d’Inachevé. Une sorte de Roméo et Juliette modernes, qui se donnent brillamment la réplique, leurs voix contrastant idéalement. On les imagine travaillant studieusement, répétant ce morceau au cours duquel la Chanteuse a dû se régaler.

Et là, à ce moment précis on se demande comment certains critiques ont pu comparer Keren Ann à Carla Bruni ! Certes, elles ont toutes deux voyagé… mais la comparaison s’arrête là. La voix n’est pas la même, la qualité des textes n’est pas la même, Carla Bruni a… une belle guitare ! Keren Ann a son propre univers. Un univers à la fois sombre et mélancolique, empreint de beauté, de nostalgie et pourtant si moderne. Une douce fêlure qu’elle interprète, déclame, récite, sans jamais lasser.

On connaissait le bleu ciel, le bleu foncé, ou le bleu marine (qu’on évite dans certaines occasions)… Il y a désormais la couleur Bleue Keren Ann. Une couleur unique et précieuse. Un bonheur. 

Laurent Borde

Keren Ann / Bleue / Polydor  

Crédit photos : Bouchra Jarrar

2 thoughts on “Keren Ann : le Bleu lui va si bien !

  1. Quel bel éloge ! Et quel magnifique album.
    Laurent,
    La musique, la chanson doivent-elles être « sérieuses » pour être entendues à défaut d’être écoutées ?

    1. Vaste sujet… Mais regardez le contre exemple parfait, « L’Ami Caouette » de Gainsbourg. Chanson pas sérieuse, pas très bonne, mais entendue ET écoutée ! 😉

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