Karimouche : les Mille et Une Lumières d’une Artiste Solaire

Karimouche-les Mille et Une Lumières d'une Artiste Solaire-Ouv-ParisBazaar-Marion

Des musiques qui mettent en joie, des paroles qui font mouche, ses Folies Berbères déchirent le brouillard de nos jours d’hiver. Si Karimouche a aujourd’hui autant à dire qu’à rire, c’est qu’elle a appris à ne jamais baisser les yeux. Rencontre avec un soleil.

On se souvient du jour où elle a déboulé dans nos vies. Le temps d’un P’tit Kawa bien senti, aux arômes naturels de tchatche et fort en gouaille, elle avait installé son décor comme d’autres leur campement. Sans demander à personne. Imposant du même coup dans nos paysages monotones sa verve pétillante et sa jolie frimousse de petite brune piquante. On s’était dit alors que la Zazie de Queneau avait changé de quai, de métro et même d’époque.

Le temps a passé, elle ne l’a pas laissé filer. La chanteuse a continué à chanter, la comédienne à continué à jouer la comédie et à se mettre en scène. Et quand on a reçu le faire-part de l’heureux évènement que constitue toujours la parution d’un nouvel album, on s’est fait un devoir joyeux de la retrouver. C’est pas tous les jours qu’on a rencard avec le soleil. Pas celui des cartes postales, du genre qui vire au vert avec les ans. Mais celui qui réchauffe les jours de froid et éclaire la route, même par grand brouillard.

D’autant plus et d’autant mieux qu’elle n’était ce jour-là que frébilité et jubilation.

Karimouche-les Mille et Une Lumières d'une Artiste Solaire-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Tu as tout dit (sourire) ! C’est exactement ça. Il y a une joie extrême de reprendre la tournée, de retrouver la scène, le public, l’équipe… Et puis il y a de la fébrilité… On reprend tout doucement l’habitude de sortir, d’aller au concert mais on sent encore cette crainte qui s’est installée depuis bientôt deux ans… On ouvre, on ferme, on rouvre, on referme… On n’est pas « essentiels »… Ma soeur est bookeuse chez Blue Line, pendant cette période elle me disait : « Je ne suis plus bookeuse, je suis annuleuse ! » (rires)… 

Mais on tient… L’Art, la Musique gagneront toujours ! Et j’espère que ça va reprendre… J’espère qu’on va arrêter de dire « la vie d’avant » et qu’on va la retrouver ! Quand il y a eu le premier confinement, on avait déjà écrit « Folies Berbères », et on en était aux petites broderies, mixage, remastering… Je faisais des allers-retours entre Lyon et Paris, où je retrouvais Tom Fire dans son studio près du Père-Lachaise… Et je n’ai jamais autant écouté de musique (sourire) !

Créer un album, ce n’est pas que de la joie, c’est aussi de la douleur, des doutes… C’est une aventure où on apprend sur soi, où on apprend aussi des autres… Où je me sens libre… Dès le premier album (« Emballage d’Origine » en 2010-ndlr), je n’ai jamais eu le désir de m’enfermer dans un style musical… Ce qui faisait l’homogénéité, c’était ma voix parce que sur cet album, j’étais dans le Funk, dans le Raga-Muffin’, dans le Tango… Il y avait du AC/DC à l’accordéon, du human beat-box… Il y avait déjà ce désir de mélanger tout ce que j’étais…

Je chante, je rappe et je raconte… Mes chansons parlent des gens, des petites choses de la vie, c’est un peu à chaque fois comme des court-métrages… Quand j’écris, c’est très imagé… Et il y a, je trouve, plus de poésie dans « Folies Berbères »… Je crois aussi à la force de l’humour, j’ai commencé par le Stand-Up et je trouve que l’humour est l’une des armes les plus puissantes avec l’amour…

Je sais que ça peut paraître un peu bateau de dire ça mais l’humour désamorce beaucoup de choses, il me permet d’être engagée sans devenir moraliste et j’aime aborder certains sujets sous cet angle, celui du constat humoristique…

C’est notamment ce qu’on a fait avec « Princesses », qui en plus peut donner des armes avec les mots… Y’a un relou qui te fait chier dans la rue ? Tu lui réponds : « J’suis pas ta beurette à chicha, ta biquette chawarma, ta barrette de zetla, ni ta charrette à charia… J’suis pas ta beurette à quota, la cause des attentats, ta conchita, ta caillera, ta bobo quinoa… J’suis pas ta beurette, ta chicha, ta biquette » … Tu sens la puissance ??! (rires) »

Elle raconte bien Karimouche cette chanson, d’où jaillissent tout à la fois la force et la joie. Chanson que les mères devraient chanter à leurs petits garçons et les sœurs à leurs frères pour qu’ils ne deviennent pas des hommes de travers. On y retrouve d’ailleurs l’excellente Flavia Coelho.

La Carioca en duo avec la Charentaise berbère, en soi déjà un bonheur ! Auquel s’ajoute le spectacle de toutes ces femmes pour l’occasion réunies. Jeunes et moins jeunes, brunes et blondes, noires, arabes ou blanches, elles offrent ensemble le tableau vivant de la France d’aujourd’hui.

« C’est ça, cet album… Ce mélange, c’est ma double culture, qui est présente partout dans le pays… Il y a de l’Afrique, de l’Afrique du Nord, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne… Ça fait notre richesse, et pour moi la France d’aujourd’hui, c’est ça !  Ça répond aussi à ce truc de la fachosphère qui dit : « T’es né ici mais t’es pas chez toi ! » Et quand tu vas au bled, tu entends : « T’es pas chez toi ! »… À un moment, il va falloir qu’on se pose (rires) ! Eh ben oui ! Nous aussi, on est chez nous ici ! Et on compte bien y rester (rires) !

Tu parlais de « Princesses », il y a même ma grand-mère dans le clip… 94 ans… Elle est belle… C’est une warrior, ses rides racontent sa vie, et te te dis pas la vie qu’elle a eue… Je peux te dire qu’elle a pas grandi dans le coton… Elle est comme les femmes de ma famille, c’est une femme très forte !

Moi, j’ai grandi dans une famille très matriarcale, où il y avait beaucoup beaucoup de femmes pour pas beaucoup d’hommes, beaucoup de femmes séparées qui ont élevé leurs enfants toutes seules et qui ont eu des vies sacrément dures… Certaines ont subi de la violence… 

Mais, et c’est pour moi une grande source d’inspiration, ce sont des femmes qui ont une force assez incroyable… Je les vois comme des magiciennes… Et elles ont un sens de l’humour !… Parce ce que ça ne vient pas de moi, ça… Ce n’est pas inné… J’ai grandi avec des femmes extrêmement drôles !

Des femmes qui ont même un rapport lumineux avec la religion… Je ne les ai jamais entendues se plaindre… Mon autre grand-mère, Mama, qui est maintenant décédée, c’était presque une rockeuse… Elle était couturière en Algérie, elle fumait des clopes, ce qui ne se faisait pas vraiment à l’époque (sourire), elle avait des tatouages berbères sur le visage et elle s’était fait tatouer son nom sur le bras (sourire)… Et qu’est-ce qu’elle était drôle ! 

Je me souviens, quand j’étais petite, je n’avais pourtant encore jamais perdu personne de ma famille, mais j’avais peur de la mort. Et un jour, elle m’a dit : « Tu sais Carima, il faut penser à la mort. Une fois par jour. Sans que tu te rendes malade. Tu y penses une fois par jour, comme ça tu attends pas le lendemain pour faire les choses et dire les choses. Si tu as envie de dire je t’aime à quelqu’un, tu lui dis ! Ça sert à rien d’attendre demain ! Et s’il y a de la vaisselle dans le lavabo, tu la fais maintenant (rires) ! Et pas demain ! Parce que demain si tu meures, c’est trop tard, c’est moi qui vais la faire (rires) ! »

Voilà, ce sont des petites choses et des grandes choses comme ça qui font qu’on grandit un peu plus fort (sourire). »

Karimouche-les Mille et Une Lumières d'une Artiste Solaire-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Enfant, Carima parlait beaucoup et questionnait tout autant. Sa mère l’appelait « la journaliste ». Elle chantait aussi déjà. La cage d’escalier de son HLM, à Angoulême, lui offrait une réverb’ dont ses voisins se souviennent peut-être encore. Dans l’appartement de sa grand-mère avec ses cousines comme à l’école, elle était naturellement de tous les spectacles. C’est d’ailleurs avec l’un d’eux qu’elle a commencé à forger sa volonté d’être un peu plus dans la lumière.

« En primaire, je me souviens, j’étais dégoutée ! On avait fait un spectacle de fin d’année… C’est la première de la classe qui avait eu le premier rôle… Et moi, je me suis retrouvée avec les autres, en fleur, dans un pot (sourire)… Je me suis dit : « Un jour, je me vengerai ! (rires) Un jour, moi aussi je serai devant ! » … À quoi ça tient ?? À une fleur ! À une fleur fanée ! rires) S’ il n’y avait pas eu cette satanée fleur, il n’y aurait pas eu Karimouche ! (rires) »

Et s’il n’y avait pas eu ce premier public qu’ont formé les femmes de son enfance, s’il n’y avait pas eu cette bienveillance encourageante, peut-être aurait-elle davantage écouté ceux qui l’ont ensuite sommée de choisir.

Costumière, comédienne, chanteuse, il s’en est trouvé que ça perturbait. Karimouche s’est pourtant trouvée autant qu’elle s’est épanouie dans ce tout à la fois. Une diversité qui fait aujourd’hui sa belle singularité et lui aura évité de se morfondre dans les cases qui enferment.

Tant pis pour ceux qui préfèrent les armoires bien rangées, la sienne déborde de mots, de chants et de rêves. Ses Folies Berbères sont de la même étoffe. Et ça, c’est tant mieux pour nous.

O.D

Folies Berbères, le nouvel album de Karimouche.

Et pour retrouver Karimouche sur scène, c’est ici !

 

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