Épique et poétique, le théâtre vibrant de Simon Abkarian

Le Dernier Jour du Jeûne, l’Envol des Cigognes, en deux temps magistraux, Simon Abkarian replace la femme au coeur de l’Histoire. Nous embarque, nous chamboule. Et signe un chef d’oeuvre.

Quelle idée ! Aller s’enfermer tout un dimanche après-midi dans un théâtre quand dehors l’été joue les prolongations, et qu’on serait tellement bien à lui donner la réplique en lézardant sur une pelouse. En même temps, difficile de décliner une invitation quand elle vous a été lancée par Simon Abkarian. On revoit encore le guerrier au sourire d’enfant planter ses yeux dans les nôtres et nous dire:  « Venez voir et vous raconterez ! » Il aurait pu tout aussi bien ajouter: « Venez partager, venez vivre et vous saurez ! » Ce qu’on sait, c’est que le voyage nous a emmenés jusqu’aux premières heures du soir. Que nous n’en sommes pas tout à fait revenus et que le récit nous hante encore.

Dans ce diptyque intense et solaire, Simon Abkarian nous raconte tout à la fois le combat millénaire des femmes qu’on bâillonne et la folie des hommes qui se laissent enfermer dans la fausse certitude des traditions. Il nous dit aussi la violence de l’exode et la barbarie de la guerre, la force du lien familial et la toute puissance de l’amour. Dans le théâtre qu’il donne à partager, on rit, on pleure. On vit, on meurt. Et on renaît.

©Jean-Marie Marion

On entend aussi palpiter, dans le Dernier Jour du Jeûne, le coeur de ces femmes que les hommes ont toujours piégées dans une règle du jeu qu’eux seuls ont édictée.

« Oui… Oui, je crois qu’il faut s’attaquer à l’origine du problème, et l’origine du problème ce sont les traditions qui se sont ancrées dans la religion. Quand on regarde le monothéisme de près, il n’y a que des hommes qui officient. Et l’intercesseur entre le divin et le temporel, c’est encore et toujours un homme, le plus souvent au système capillaire bien développé (rires). Et c’est, je pense, une grande tristesse de se priver de la vision des femmes. Elle pourrait nous éclairer autrement sur nous-mêmes.

Après, on dit « c’est du féminisme », je ne sais pas. On dit aussi « il faut leur donner de l’espace » mais on n’a pas à leur donner ! Il ne faut juste pas le leur prendre ! J’ai honte de ça. On n’a pas à ouvrir ou non la porte. À daigner le faire. Elle est ouverte à tout le monde de toute façon. Comme l’autel sur lequel on officierait éventuellement, qu’on soit croyant ou pas. Voilà, j’avais envie de dire ça. Et puis, moi j’ai été éduqué par des femmes et cette éducation-là, je voulais en faire part. Je voulais la dire ici. C’est pour ça aussi que j’ai écrit ces deux pièces.

Les femmes m’ont apporté la nuance. Du fait de leur confinement, de leur oppression, elles ont un savoir que nous, les hommes, ne pouvons pas connaître puisque nous n’en n’avons pas la douleur. C’est la douleur qui est le livre du savoir, entre autres. C’est important pour moi de souffrir avec art pour en tirer une connaissance, et dieu sait que je n’aime pas souffrir ! (sourire) Et je pense que les femmes ont tellement souffert qu’elles ont beaucoup à nous dire. »

Simon Abkarian nous révèle ainsi un autre monde. Le nôtre. Du moins, celui que nous pensions connaître. En nous offrant de croiser le regard des femmes qu’il a réunies, en nous invitant à écouter les chants de leurs âmes, il nous enseigne aussi que dans ces sociétés méditerranéennes cadenassées par des siècles de patriarcat, la réalité du pouvoir n’est pas nécessairement là où elle s’affiche.

« C’est la puissance qui n’est pas là où on la voit. C’est surtout ça. Les hommes confondent souvent puissance et pouvoir. Et la puissance des femmes, c’est pour ça que les hommes parfois en ont peur, elle est inhérente à ce qu’elles sont. À ce qu’elles ont souffert, à ce qu’elles ont vécu. Et on se prive de cette vision.

Parce que la misogynie, elle est ancrée dans notre manière de dire les choses, donc de les penser. Et les pensées, elles sont construites sur des visions qui prennent leur source trois quatre mille ans plus tôt. Quand vous regardez les mythes, quand vous lisez les écritures saintes, elle est là l’origine de la misogynie. Ève en est le premier exemple, et le plus flagrant. Et on en fait la racine de nos maux. »

Dans l’Envol des Cigognes, le deuxième temps de son diptyque, le quartier de cette ville du Sud où nous transporte Simon Abkarian pourrait tout aussi bien se situer à Bagdad après Saddam, à Damas sous le joug de Bachar, à Ankara lors du génocide arménien. À Rakka sous le califat de Daech ou à Beyrouth dans les années sombres de la guerre civile, qu’il a lui même connues dans la jeunesse de ses treize ans.

Sur ces terres que même les dieux semblent avoir désertées. Où l’homme a perdu la raison et ne connaît que celle du plus fort ou du plus fou et se laisse happer par la fascination des armes et le discours de haine des « fachos à barbes ». Et pourtant. Avant les larmes et le sang, il y eut les rires et la joie. Et pourtant. Même sous le feu, hommes et femmes continuent de galéjer et de s’aimer.

« Dans l’actualité, jamais on ne parle du quotidien des gens. Moi ce que j’ai voulu dire, c’est comment on peut pratiquer encore un tant soit peu d’humanité. esquisser l’ombre d’une joie, sous les bombes, dans la pénurie qu’elle soit intellectuelle ou matérielle. Il n’y a pas d’eau, pas de clopes. Pendant la guerre, les choses les plus précieuses, c’étaient les clopes, le café et le sucre. Chaque jour, il fallait en trouver. Et c’est ça que je raconte. Jusqu’où on peut tenir ?? Jusqu’où on peut tenir avant de dire maintenant, il faut partir ?

… Comme le peuple de France s’est jeté sur les routes en 1940, qu’est-ce qui fait que tout d’un coup les gens décident de quitter la terre de leurs ancêtres ? La terre de leur mère, de leur père ? C’est quoi cette force obscure ? Eh bien, ça s’appelle la guerre et la guerre c’est pas le JT. La guerre, c’est autre chose. La guerre, c’est un quotidien qui s’effrite.

Jusqu’au moment où on se retrouve dans un gilet de sauvetage, dans une putain de barque, que vous a mis un passeur qui vous a dépouillé au passage et qui vous dit : « le bateau, c’était pour dix mais vous vous retrouvez à trente » et si vous ne montez pas, qui vous braque avec un pétard… c’est comme ça que ça se passe.

… Et ils arrivent ici, et quand on les voit arriver on en parle comme si c’étaient même pas des fantômes, comme si c’étaient juste des non-êtres. Ce sont des êtres ! Ils ont une langue, ils ont une culture, une poésie ! Les Syriens, c’est un peuple antique, c’est un vieux peuple. Ils ont des fondations philosophiques, poétiques. Ce sont des grands architectes, des grands artisans.

Et tout d’un coup, on soulève le tapis de la grande Histoire et à coup de lattes, on les glisse dessous. Et puis, d’un coté on fait des quotas pour les accueillir qu’on ne respecte pas et de l’autre on veut plaire à l’extrême-droite, alors on les défonce dans les tentes, on leur coupe l’eau… et tout ça, ça devient une forfaiture politique ! »

©Jean-Marie Marion

La colère de Simon Abkarian est un instrument dont il sait tirer des notes éloquentes et des vibrations puissantes. Sa poésie jusqu’au lyrisme se teinte en permanence de trivialité. Ce qui lui permet sans doute aussi de ne pas se laisser enivrer par la musique de ses propres mots. Il sait puiser dans cette langue française qu’il juge magnifique le panache qui fait sa signature. Yvette Guilbert, Fréhel, Brel et Brassens ont nourri sa propre grammaire. Et il se désole d’avoir entendu, depuis, des politiques ternir sans vergogne ce qu’il considère comme un joyau.

Ses figures héroïques s’appellent d’Artagnan, Cyrano, Vidocq ou Louise Michel.  À la responsable d’un théâtre qui un jour lui suggéra de couper la salle en deux, doutant du succès de la pièce qu’il allait donner, il opposa son refus. Elle lui dit alors : « Ce sera à tes risques et périls ». Il lui répondit : « J’ai embrassé ce métier parce que j’aime le risque… et le péril. » Ainsi avance cet homme debout. Honorablement.

O.D

Le Dernier Jour du Jeûne et l’Envol des Cigognes, un diptyque de Simon Abkarian

Avec les magnifiques : Simon Abkarian, Maral Abkarian, Ariane Ascaride, Serge Avédikian, Assaâd Bouab, Pauline Caupenne, Laurent Clauwaert, Délia Espinat Dief, Marie Fabre, Victor Fradet, Eric Leconte, Eliot Maurel, Océane Mozas, Chloé Réjon, Catherine Schaub-Abkarian, Igor Skreblin.

À la Cartoucherie, au Théâtre du Soleil jusqu’au 14 octobre.

Textes parus aux éditions Actes Sud-Papiers

Et le cadeau de Paris Bazaar, la séquence de Simon Abkarian. Filmé au théâtre du Soleil, où pour lui tout a commencé…

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