Stéphane Hillel : « On ne se passera jamais du Spectacle Vivant ! »

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Dans le clair-obscur de l’après Covid, le directeur général du Théâtre de Paris revient sur ses premiers pas et esquisse les prochains. Aujourd’hui comme hier, Stéphane Hillel ne lâche rien.

« Un navire abandonné ?… Je fais beaucoup de bateau, alors la métaphore maritime me plaît bien. Sauf que l’équipage n’a pas abandonné le navire, il ne demande qu’à y revenir.  Mes collaborateurs sont au taquet ! Mon assistante, par exemple, me dit qu’elle veut revenir même pour faire le ménage (sourire). Elle n’en peut plus de ne plus croiser ses collègues qui sont devenus ses amis… Sans faire de paternalisme, c’est très familial le théâtre…

Mais évidemment, c’est triste un théâtre vide… On n’avait pas le choix… Ce n’est pas un théâtre vide pendant que les autres tournent. On est tous dans la même configuration pour les raisons qu’on connaît de précautions sanitaires. On fait le dos rond. Nous ne sommes pas les plus à plaindre et moi  j’ai peur pour les plus fragiles. On perd tous des sommes considérables et il y aura de la casse. »

C’était l’autre matin, dans les premières heures de juin. Comme tant d’autres, la rue Blanche à Paris, en dépit d’un soleil d’été et d’un mercure de la même couleur, était vide. Et le Théâtre de Paris, comme rendu à ses fantômes, était peuplé de tous ceux qui n’y étaient plus. Comme tous les autres, il n’était qu’un navire amarré à son quai de l’Oubli.

Le pays pourtant donnait des signes de réveil. On annonçait de nouvelles mesures pour l’industrie automobile, on nous promettait pour bientôt l’ouverture des parcs, des jardins et des bistrots. Nos mômes affichaient des mines contrastées à l’idée de retrouver le chemin de l’école dont certains avaient fini par oublier jusqu’à l’existence. Mais les théâtres, les cinémas, les salles de concert, eux, restaient figés dans l’incertitude angoissante de leur pot au noir. Au Théâtre de Paris, Stéphane Hillel, prenait son quart en solitaire. Et les souvenirs ont afflué.

Stéphane Hillel-On ne se passera jamais du Spectacle Vivant-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Le Théâtre de Paris et moi, on s’est rencontrés assez curieusement. Je suis venu ici la première fois pour faire la mise en scène des « Portes du Ciel » de Jacques Attali avec Gérard Depardieu. Un souvenir humainement formidable parce que ça a été tortueux, difficile, compliqué… parce que Gérard n’est pas simple. Mais ça a été très amical et au bout du compte très très agréable.

On s’est fait massacrer par la critique, ça c’était moins agréable. J’étais un relativement jeune metteur en scène, maintenant je m’en fous (sourire) mais à l’époque ça m’a fait mal. C’était peut-être justifié, sûrement d’ailleurs, bref… Tout le monde attendait le retour de Depardieu au théâtre… Le producteur louait le Théâtre de Paris, l’ambiance était compliquée… J’ai aimé le projet mais pas le théâtre.

Et il s’est passé deux ans. Entre temps, j’ai failli acheter les Mathurins, ça ne s’est pas fait mais ça s’est su. Un jour, le groupe qui détenait le Théâtre de Paris m’appelle un peu en panique. Le théâtre était loué, il tournait sur une patte et ils me proposent la direction artistique. Je ne le sentais pas. Mes potes me disent : « Mais qu’est-ce que tu t’embêtes ?? Tu vas apprendre le métier de directeur, tu vas être payé pour ça, après tu t’achèteras ce que tu veux ! » Finalement, j’accepte pour six mois, le temps de leur faire un audit. Et en fait, je suis pas resté six mois, j’y suis toujours (sourire).

Mes relations avec le groupe appartenant à Alain Duménil ont été très bonnes. Ils ont été d’une grande correction parce que je savais qu’un jour ils seraient vendeurs, et j’avais dit que j’aimerais alors avoir une petite option de rachat pour pouvoir organiser le tour de table. Un jour, ils me préviennent : « Stéphane, dans un an, on sera vendeurs. Tu as un an pour t’organiser ».

À ce moment-là, je co-produisais beaucoup avec Richard Caillat. On s’entendait très bien et on envisageait d’acheter un théâtre ensemble. Je lui parle de ça. Il me dit : « Un théâtre plus petit, oui, mais le Théâtre de Paris, j’ai pas les reins. Mais attends, je connais des gens, je vais essayer de faire un tour de table ! » Et il a amené Jacques-Antoine Granjon (Fondateur  et dirigeant du site Ventes-privée.com, aujourd’hui veepee.com-ndlr). C’est comme ça que l’histoire s’est faite.

Ça, c’était en 2013. Après, on a racheté le Théâtre de la Michodière en 2014 et les Bouffes Parisiens en 2016. Ensuite, Jacques-Antoine a souhaité revendre ses parts, avec Richard on a un peu favorisé la démarche vers Fimalac (Holding fondée par Marc Ladreit de Lacharrière-ndlr), à qui on est maintenant adossés et qui est devenu l’actionnaire majoritaire depuis décembre dernier. 

Je vais vous dire, sur les grosses salles y’a pas le choix ! Mettre sur la table le prix de l’acquisition et surtout faire tourner ces maisons-là, ça coûte extrêmement cher. Donc, ce sont des gros investissements et ce sont surtout des risques importants. Il faut avoir la capacité financière d’assumer ces risques.

Ensuite, l’avantage avec ces groupes c’est qu’en général ce sont des gens intelligents, c’est pas tenu par des crétins (sourire). Ils savent très bien que la meilleure manière de bien faire fonctionner des lieux, que ce soit dans le domaine du théâtre ou de la musique, c’est de mettre des gens de la profession. Et ce sont les seuls qui peuvent aussi nous donner les moyens de faire tourner ces maisons, y compris d’être en capacité de les rénover, de les améliorer et d’innover techniquement dans ces lieux. 

Nous, c’est grâce à Alain Duménil, à Jacques-Antoine Granjon et aujourd’hui aux gens de Fimalac si, petit à petit, on arrive à faire de ces théâtres des lieux historiques qui sont en même temps dans la modernité.

Et puis, ce sont des hommes qui aiment la culture. Jacques-Antoine est sans doute plus proche de la musique mais il aime les artistes. Encore plus Marc Ladreit de Lacharrière qui est un homme passionné de culture depuis toujours !

Il y a une logique évidente dans le groupe extrêmement solide qu’il a construit. Il est le seul actionnaire, il n’a jamais voulu être coté en bourse pour rester libre de ses choix… Le modèle est absolument remarquable ! On se fréquente depuis cinq mois, je peux vous dire qu’on a affaire à des gens extrêmement professionnels à tous les étages. »

Stéphane Hillel-On ne se passera jamais du Spectacle Vivant-2-ParisBazaar-Marion-jpg©Jean-Marie Marion

Il y a dans le bureau de Stéphane Hillel tous les accessoires du rôle qui est le sien et les outils irremplaçables dont on se doute qu’ils accompagnent depuis longtemps l’homme de théâtre qu’il est. Des classeurs et des livres, des chiffres et des auteurs. Et des affiches qui renvoient à des bonheurs passés, comme cette pièce et puis cette autre et encore cette autre qu’on avait aimées. Avant qu’elles ne deviennent des succès, elles furent d’abord autant de paris et de risques. Comme le sont sans doute celles qu’on aperçoit, empilées à la gauche du bureau, encore simples manuscrits, attendant lecture et verdict.

« Si on est producteur et qu’on aime pas prendre de risques, il ne faut pas être producteur. On prend des risques parce qu’on croit à des choses. Parfois on se trompe et on se ramasse, c’est pour ça qu’il faut rester d’une grande humilité, parce qu’il n’y a pas de règle, parce qu’il n’y a pas de recette miracle. Et quand on a un succès, il faut s’en réjouir. Se dire qu’on a eu de la chance aussi, parce qu’on a réuni, à ce moment-là, la bonne pièce avec le bon metteur en scène et les bons interprètes.

Ce n’est pas toujours le cas, il y a peut-être des spectacles qui étaient en retard, deux ans avant ils auraient peut-être marché… Parfois, aux dernières répétitions, on sait qu’on va dans le mur. Parce que le metteur en scène est parti dans la mauvaise direction, parce que la distribution n’est pas la bonne… C’est très fragile, très mystérieux… Mais c’est ça qui est bien.

Pourquoi j’ai fait ce choix ? Pourquoi j’ai pris le risque du théâtre ?… (silence)… C’est ma mère (rires) ! J’habitais rue de Clichy, la rue parallèle à la rue Blanche, je suis un enfant du quartier. Mon père était médecin et ma mère avait été avocate. En 1965, j’avais dix ans, mon frère plus âgé partait pour faire des études de droit et devenir avocat. La logique, c’était que je fasse médecin. Surtout qu’après avoir vu mon père en blouse blanche à la clinique, j’avais eu le malheur de dire : « Je veux faire comme papa !(rires) » 

Qu’est-ce que je n’avais pas dit !! J’étais dans un collège privé qui s’appelait Fénelon. Mes profs lui disaient : « Mais vous ne voulez pas le mettre en littéraire ? Il serait mieux quand-même. » Ma mère leur répondait : « Ah non ! Il veut être médecin ! » … Mais je voulais plus du tout être médecin, moi (rires) ! Je ne comprenais rien aux maths, rien en physique-chimie… je vivais un calvaire ! Je me sentais idiot, pas à ma place. En même temps, je trouvais ça beau de faire médecine mais je m’en sentais incapable, je ne voyais pas le chemin pour y arriver.

Je me traîne jusqu’au bac que je rate, mais lamentablement, avec un 2 en physique-chimie et un 4 en maths. Mais j’avais eu 18 à l’oral au bac de français, ça aurait dû un petit peu éveiller une curiosité chez ma mère, mais non (sourire). Donc, j’échoue. Ma mère me dit « Les boums, c’est fini. Les petites copines, c’est terminé. Maintenant, tu penses à tes études ! » Bon. Rentrée de septembre. J’allais déjà au théâtre tout seul, au Théâtre de Paris, au Théâtre de l’Oeuvre, ils étaient autour de la maison. « Puisque tu aimes le théâtre, c’est très bon pour l’expression, pour la timidité, tu vas prendre des cours d’art dramatique, ça va te faire beaucoup de bien. Trouve-toi un cours. »

Je vais voir chez Jean-Laurent Cochet. Là, je me fais mettre une main au cul par un assistant, je pars tout de suite. Je vais en voir d’autres. Et je tombe sur le cours de Jacques Fontan. Il me dit : « Tiens, tu vas apprendre la fable du Chat, de la Belette et du Petit Lapin et tu la passeras. » J’en vois passer des scènes. Je suis impressionné. Je vois des bons, des moins bons. Moi, je n’ai pas du tout envie d’être comédien mais je trouve l’ambiance formidable.

Et un jour, Jacques Fontan me dit : « Tiens, Hillel Stéphane, c’est ça ? tu montes et tu dis ta fable. » J’ai les genoux comme ça. Je monte, je dis ma fable… je revois la scène… j’ai 17 ans… je dis mon texte… (silence)… et c’est très prétentieux ce que je vais dire mais on m’écoute. Je suis à chier (sourire) mais on me regarde et on m’écoute. Je sens ça. Et je vois que Fontan me regarde et m’écoute aussi. Il me dit : « C’est pas mal. La prochaine fois, va moins vite. » Et je redescends mais ce que je ressens, l’émotion, c’est que pour la première fois de ma vie, il y a un truc formidable qui se passe… C’est ça que je veux faire… Et c’est parti.

Et j’y suis allé encore plus souvent. De trois fois au début, j’y suis allé six fois par semaine. Un jour, ma mère entre dans ma chambre et me dit : « Stéphane, tu te fous de moi ! Les cours d’art dramatique, c’est fini ! » Premier mouvement de révolte de ma vie, je lui ai répondu : « Non seulement les cours c’est fini mais ça va être mon métier ! » Ma mère était Corse, ça a tourné au drame. Après, je me suis tiré de chez moi. On s’est réconciliés plus tard… Mais voilà, au départ, le théâtre c’est parti de ma mère. Pas de moi. Je n’en avais pas le désir comme d’autres ont pu l’avoir (sourire). »

Stéphane Hillel-On ne se passera jamais du Spectacle Vivant-4-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Depuis ses premiers pas qui le renvoient aux années 70, Stéphane Hillel a croisé les routes de quelques grands magnifiques du métier. De peur d’en oublier un seul, on préfèrerait n’en citer aucun. Mais on pense à Pierre Mondy, à Pierre Dux, à Jean Piat, Jean-Claude Brialy et Niels Arestrup. À Jean-Luc Moreau, Michel Fau et Nicolas Briançon… Hillel se souvient de tous et les évoque avec tendresse. Mais c’est François Périer qui lui a sans doute transmis l’essentiel à l’entame de son propre chemin.

« François Périer avait un tel respect, un tel amour du public… Je suis parti en tournée avec lui pour « Coup de Chapeau », j’avais remplacé Daniel Auteuil. On devait reprendre à Paris, on n’a pas repris. Du coup, on a fait une très grosse tournée, des grandes villes et des sous-préfectures, et tout en car. François pouvait avoir une voiture avec chauffeur mais il a voulu tout faire en car avec nous, avec la troupe. Sauf certaines fois où il me disait : « Stéphane, il y a 150 kilomètres, on les fait tous les deux en  voiture… (sourire) »

J’ai adoré cet homme et il me le rendait… J’avais été fan de lui à 16 ans, j’avais vu sept fois de suite « Ne Réveillez pas Madame » de Jean Anouilh où il y avait ce grand monologue : « Je suis cocu, cocu, merde, merde et merde ! » Ça se terminait comme ça et la salle l’acclamait parce qu’il avait une façon de faire ses monologues… il était génial ! Il m’a d’ailleurs donné la clé des monologues : « Pense toujours que ta première phrase, c’est la dernière. » 

Et il m’a appris une seconde chose, le respect du public. On arrivait parfois dans une toute petite ville, il était crevé, on avait fait parfois 600 bornes, il allait se reposer une heure, il entrait en scène, il ouvrait la porte… et là !!… Il donnait tout ! Qu’on soit à Lons-le-Saunier ou à Lyon. Et ça, respect. Je ne les ai pas tous vu faire ça. »

Stéphane Hillel est aujourd’hui à la tête de l’Association pour le Soutien du Théâtre Privé. Sans jouer le gardien ombrageux d’un temple qui ne serait réservé qu’à ses seuls initiés, il n’hésite pas à monter au créneau comme lorsqu’il y a quelques mois il s’est trouvé un bel esprit pour avoir l’idée de supprimer la taxe de 3,5% sur la billetterie destinée à financer la création de spectacles. Dispositif pourtant essentiel à une profession qui a toujours su organiser ses propres mécanismes de solidarité. Le projet a depuis retrouvé la place qu’il n’aurait pas dû quitter, quelque part entre le dernier tiroir et les oubliettes.

En bon connaisseur du théâtre et des territoires, s’il se félicite de ce qu’a pu apporter la décentralisation qui a permis que se multiplient les scènes régionales et les CDN, il n’en souligne pas moins les incohérences. Comme celle qui veut qu’un spectacle subventionné qui a pourtant pris des mois à se monter ne se joue finalement que quatre ou cinq fois dans le meilleur des cas.

« Je ne vais pas me faire que des amis mais c’est exactement comme pour l’intermittence. Je ne suis plus intermittent depuis longtemps mais je suis scandalisé ! Quand je vois que des comédiens reconnus, qui travaillent depuis longtemps et qui ont des périodes de creux, touchent des assedic de misère parce qu’il y a tellement de gens dans ce système qui n’ont rien à y faire ! Parce que ce ne sont pas des artistes !

Quand on est hallebardier dans un spectacle qui fait dix représentations et qu’on a ses 507 heures alors qu’on a un autre boulot à côté, on est intermittent du spectacle, je dis non !  C’est pas ça être comédien ! Tu as 18 ans, tu as fait dix jours dans un film, cinq dans un autre et tu as les mêmes droits qu’un acteur qui a vingt ans d’expérience, je dis non ! Je ne trouve pas ça normal.

On est dans un pays qui se veut égalitaire mais c’est comme pour les subventions, ça ne sert à rien de donner 500 balles à 200 structures ! C’est beaucoup plus fort de donner 10 mille euros à cinq structures, là elles pourront faire du travail ! » 

Stéphane Hillel-On ne se passera jamais du Spectacle Vivant-5bis-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Aujourd’hui comme hier, Stéphane Hillel attend d’un spectacle qu’il le transporte et l’emporte loin. L’un de ses derniers grands bonheurs, c’est à la Cartoucherie à Vincennes, un soir de février, avec Simon Abkarian qu’il l’a vécu, avec le Dernier Jour du Jeûne. « 2h30 que je n’ai pas vu passer… Une pièce d’une générosité, d’une intelligence et d’une écriture absolument formidables ! » 

Et si on peut penser que la crise sanitaire n’a pas malheureusement pas fini de bouleverser les lignes du spectacle vivant, Hillel n’oublie pas non plus ce qu’elle est venue nous rappeler. Nos écrans ont certes comblé un manque mais ils ont montré leurs limites. Jamais ils ne se substitueront à l’absolue nécessité de nous retrouver à vibrer ensemble pour un moment de musique ou de théâtre, mais à chaque fois pour un moment unique.

« Ça, ça existe depuis la nuit des temps. Ça a traversé des guerres et des crises, ça dure depuis l’Antiquité, c’est indéboulonnable… Jamais, on ne se passera du spectacle vivant ! »

O.D

Quelques liens utiles pour vous tenir informés de l’après…

Le Théâtre de Paris, le Théâtre de la Michodière, les Bouffes Parisiens.

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