Les Foulées Mélomanes du Violoncelliste : avec Berlioz dans les Étoiles

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Musicien et marathonien, lorsqu’il court, Xavier Berlingen n’est qu’images et musiques. Avec lui, vous redécouvrez les plus beaux classiques. Aujourd’hui, Hector Berlioz et John Williams.

En ce début d’automne, l’air est vif sur les monts d’or. Le chemin de terre couleur ocre sur lequel je cours longe des champs dont les pentes descendent harmonieusement vers la vallée. Les collines qui m’entourent forment des vagues de terre recouvertes de différentes touches de vert. Sur elles, des arbres et des bosquets se dressent comme une écume brunâtre flirtant parfois avec le ciel bleu clair. Un ciel qui, malgré sa limpidité, a perdu de sa lumière sur ces dernières semaines. 

Le paysage est inspirant. Mon esprit, comme mes jambes, vagabonde et s’échappe vers une autre colline qui, à vol d’oiseau, n’est pas si loin d’où je me trouve. La côte Saint-André, où est né il y a un peu plus de deux cents ans Hector Berlioz…

Septembre 1821, Hector foule depuis peu les pavés de Paris. Il vient de s’y installer pour y entamer ses études de médecine. Il a 18 ans et malgré la logique naturelle du choix de ses études, son père étant médecin, Hector n’arrive pas à se projeter dans cette voie qui devrait le conduire un jour à prononcer le serment d’Hippocrate.

Non il n’y arrive pas, car ce qui l’anime par-dessus tout, ce qui le hante nuit et jour, c’est la musique. Et très vite, au lieu de prendre le chemin de l’école de médecine, il opte pour celui de la bibliothèque du Conservatoire de Paris où il finit par y passer ses journées entières. 

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Bien que formé dans sa jeunesse par son père à la pratique de la flûte et de la guitare, c’est dans ce temple des partitions qu’Hector s’ouvrira vraiment à la composition. C’est là qu’il se liera d’amitié avec des élèves de Jean-François Lesueur, professeur de composition du Conservatoire de Paris, classe qu’il intégrera à l’âge de 20 ans. 

Doté d’un caractère bien trempé, embrassant la vie avec passion, Hector fait parfois preuve d’un entêtement pouvant friser l’obsessionnel, notamment lorsqu’il s’agit de ses histoires de cœur. C’est d’ailleurs grâce à l’une de ses premières grandes histoires d’amour qu’un chef d’œuvre de la musique française est né.

11 septembre 1827, intéressé aussi bien par les belles notes que les belles lettres, Hector se rend au théâtre de l’Odéon pour assister à une représentation d’Hamlet en version originale et dans laquelle la comédienne Harriet Smithson tient le rôle d’Ophélie. Bien qu’il ne parle pas un mot d’anglais, la comédienne le subjugue, même si à vrai dire, le texte de Shakespeare n’est certainement pas pour grand-chose dans la raison de ses émois.

En sortant du théâtre, il n’a qu’une idée en tête, la rencontrer. Pendant trois ans, il ne cessera de lui envoyer des courriers enflammés, il apprendra la langue de Shakespeare, il la demandera en mariage sans même l’avoir rencontrée… Mais toutes ses tentatives resteront lettre morte.

En 1830, totalement déprimé et afin d’exorciser cette passion qui le ronge, Hector se met à composer une symphonie dans laquelle il raconte ce qu’il endure. Il invente ainsi un nouveau style de musique, la musique descriptive, utilisant le son comme une plume afin de raconter une histoire. 

Le premier mouvement intitulé Rêveries-Passions raconte le moment où il voit pour la première fois la femme de ses rêves, les différentes émotions qui le traversent. Une première phrase mélodique tout en douceur ouvre ce mouvement. Une première phrase exprimant la surprise du sentiment face à la beauté de l’être rencontré. Un moment d’éternité, ne sachant plus très bien où il se trouve pour petit à petit revenir à la réalité, laissant la joie l’envahir jusqu’à avoir le cœur qui s’emballe (5 :37 mn de la vidéo) et finalement être pris par les premières angoisses. L’expression d’une passion délirante, signe de tout romantique qui se respecte !

Symphonie en cinq mouvements, les trois premiers racontent le récit de cet amour à sens unique tandis que les deux derniers relatent la dérive suicidaire de notre artiste qui pour fuir son mal être finit par se droguer à l’opium et tombe dans un délire total.

Dans le dernier mouvement intitulé Songe d’une Nuit du Sabbat, Hector se retrouve au milieu d’ombres et monstres de toutes sortes réunis pour ses funérailles la nuit du Sabbat. Bien que le tableau puisse paraitre glauque, la musique ne l’est en fait pas du tout. Le mouvement commence par un avant-goût d’apprenti sorcier avec une danse que j’imagine menée par des squelettes. Puis vient au loin, perdu dans les brumes, le son d’une cloche annonçant l’arrivée d’un navire qui pourrait bien être celui de Jack Sparrow, le Pirate des Caraïbes. À vous de voir…

Hector réussira à faire tomber sous son charme Harriet Smithson, aidée de sa symphonie lors de sa seconde exécution publique le 9 décembre 1832, soit après cinq années de multiples rebondissements. Ils se marièrent neuf mois plus tard.

Parvenu en haut d’une colline d’où j’aperçois Lyon au loin, je profite quelques instants du panorama…

Décidé à prendre le chemin du retour, je m’engage dans un sous-bois aux arbustes touffus dont l’aspect du sentier me fait penser à un rouleau de vagues mais dans une version végétale. Au bout d’un certain temps, le ciel redevient apparent, les arbustes ayant laissé place à des arbres sur lesquels une dernière poignée de feuilles aux différentes touches d’or résistent à l’appel de la terre. Je m’aperçois alors que d’un bleu limpide nous sommes passés à différentes touches de gris. D’une grossièreté sans nom, les nuages se sont invités à mon parcours, et en masse en plus. Il faut dire qu’ils sont aidés par un vent qui s’est levé plutôt violemment. 

Ces teintes de gris plus ou moins sombre dans le ciel, ce vent violent me font penser à un souvenir douloureux de cet été, la perte d’un ami. Un homme extraordinaire fauché en pleine fleur de l’âge et dont la violence de sa disparition a suscité la stupeur de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître. J’ai eu particulièrement en tête au cours de cette période une symphonie qui m’a aidé à évacuer la colère que j’avais devant cette injustice, cette incompréhension de la vie. Cette symphonie est de Johannes Brahms, la première.

Johannes, né l’année du mariage d’Hector, est l’un des plus grands compositeurs du répertoire classique dont la première symphonie fut considérée par l’un de ses confrères, Hans von Bülow, comme étant « la dixième symphonie de Beethoven ». D’ailleurs, Johannes était désigné de son vivant comme le digne héritier de Ludwig, ultime honneur qui malgré tout l’embarrassait plus qu’autre chose. 

Alors qu’il commence à en écrire les premières esquisses à l’âge de 21 ans, il ne la terminera et ne la présentera qu’à l’âge de 43 ans. Ce n’est pas qu’il manquait d’inspiration mais pendant des années il a estimé qu’il n’était pas assez mûr pour l’écriture du genre symphonique. Il n’y a pas à dire, une humilité à la hauteur de son talent.

En tout cas, à entendre le résultat, cela valait la peine qu’il prenne le temps de coucher sur le papier ce morceau d’éternité. Ecoutez le premier mouvement et son cri libérateur des premières mesures, écoutez cette profondeur dans le son, cette invitation au monde du sensible…

De retour dans la vallée, le temps se dégrade encore un peu plus, nous sommes bien en automne. Ayant rejoint les bords de la Saône, une pluie fine m’accompagne en dessinant sur le fleuve un tapis d’étoiles. Des étoiles de jour qui me font penser à leurs cousines nocturnes et à une galaxie lointaine, très lointaine…

Los Angeles, septembre 1973, Georges Lucas est un jeune réalisateur ayant le vent en poupe. Son film American Graffiti sorti durant l’été fait un carton au box-office. Mais bien que les portes d’Hollywood lui soient ouvertes, le nouveau projet de film qu’il a lui-même écrit et dans lequel il est totalement investi n’intéresse aucun producteur.

Il faut dire que le cinéma de science-fiction n’est alors pas dans l’air du temps. Georges Lucas finit malgré tout par convaincre la 20th century fox en acceptant de leur céder toutes les recettes du film. Cette solution semble être pour le studio la seule relative garantie de rentrer dans ses frais, celui-ci étant persuadé d’un échec programmé. Notre réalisateur devra se contenter des produits dérivés, ce qui à l’époque ne représente pas grand-chose.

 

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Georges Lucas peut enfin s’installer derrière les caméras et après un tournage des plus compliqués tant sur le plan technique que budgétaire, le premier volet de la saga sort aux États-Unis le 25 mai 1977. Une sortie qui n’aura lieu que dans seulement 37 salles, ce qui est dérisoire vue l’étendue du pays, les patrons de cinémas n’y croyant également pas du tout. On connait la suite. Mais le succès phénoménal du film n’aurait certainement pas été de cette ampleur sans la musique de John Williams. 

C’est sur le conseil de son ami Steven Spielberg que Georges Lucas le rencontre. Le réalisateur n’a pas d’idée préconçue pour la musique de son film. Il laisse donc libre court à la créativité du compositeur qui a certainement été sensibilisé par la trame épique et chevaleresque du scénario. Car lorsque nous écoutons l’œuvre de John Williams, nous y trouvons dans l’écriture une influence de certains compositeurs romantiques, dont Hector et sa Fantastique, le romantisme puisant son inspiration dans l’esprit chevaleresque du moyen-âge.

Des compositeurs du début du XXe siècle l’ont également inspiré, comme notamment Gustav Holst et le premier mouvement de son poème symphonique  les Planètes, intitulé Mars. Notre compositeur produira ainsi une œuvre dans une forme orchestrale héritée de la grande tradition des musiques hollywoodiennes des années 40, 50. 

Enfin et surtout, en enrichissant chaque scène d’une musique, celle-ci étant omniprésente dans le film, en utilisant à merveille la technique wagnérienne du leitmotiv, John Williams ajoutera une dimension supplémentaire à la réalisation de Georges Lucas en inventant, selon moi, un nouveau genre d’opéra.

Et au fait aujourd’hui, qu’est-ce qui de Star Wars est le plus connu, le film ou sa musique ? Ça se discute… Ce qui est sûr, c’est que cette œuvre est devenue « un classique », la preuve en est, son interprétation dirigée par le maître lui-même à Vienne, dans l’un des temples de la musique classique…

Mon parcours touche à sa fin. Une percée de bleu en forme d’œil dans le ciel attire mon regard…  Tu sais mon ami, je ne sais pas pourquoi, sans doute est-ce le vent toujours présent, mais je pense au marathon des sables que tu aimais et comptais refaire et du coup une musique me vient en tête. Pour toi mon Franck, la musique et ce texte…

Xavier Berlingen

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