Manu Lanvin : l’Ami Blue

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Il a fait de la route sa vraie maison et c’est sur scène qu’il respire le mieux. Aux bluettes qui mouillent, il a préféré le blues qui brûle. Rencontre avec un enfant du rock qui ne manque ni d’air ni de coeur.

Le souvenir l’a fait bondir de rire. « Oooh, le truc de fou que tu me sors !!! » C’était il y a… plus longtemps que ça. Un dîner d’après concert à la Truffe de Périgueux, festival de la chanson en français dans le texte qu’avait imaginé en son temps le regretté Jean-Louis Foulquier. À l’une des tables, Isabelle Boulay qu’on commençait à connaître un peu. Et passant devant elle, un jeune mec qu’on n’avait jamais vu et qui avec sa guitare accompagnait Bernie Bonvoisin, lequel à l’époque traçait son chemin sans demander à Trust.

La Québécoise charmante a alors interpelé le très jeune guitariste. « Je peux vous dire quelque chose ? » Le garçon, un brin surpris, un gros brin timide surtout, a répondu oui. Et elle lui a dit : « Comme on dit chez moi, vous avez la beauté d’un ange tombé du ciel ! » Le môme a bredouillé un merci, un peu rougi des joues et s’est vite éclipsé. Il s’appelait déjà Manu Lanvin.

Il a depuis trouvé sa voix et d’autant mieux écrit sa route qu’il l’a pavée de rock et de blues. Ainsi faisant, alors que ses maisons de disque lui prédisaient une impasse sertie d’ornières, il s’est ouvert des horizons sur lesquels le soleil ne se couche jamais, ou alors très tard.

Il a signé quelques beaux wagons de chansons épatantes et autant de morceaux taillés dans le vif, servis bleu chaud, poivrés aux riffs qui saignent. Il s’est même au passage composé une tribu, un band fameux, The Devil Blues, avec qui il a tricoté une histoire aussi belle que féconde. Déjà quatre albums, bien nés autant que bienvenus.

Manu Lanvin-l'Ami Blue-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« On est partis de rien… Le début de cette aventure, c’était incroyable, parce qu’on était toujours des outsiders, personne ne nous connaissait… On arrivait sur les festivals, ils nous mettaient tard, à minuit, une heure du matin, et moi je savais qu’il y avait le feu entre nous et que sur scène, on allait leur mettre le feu (sourire) ! Et à chaque fois, ça marchait ! On prenait tout le monde par surprise !

Tu évoquais ce souvenir à Périgueux, je m’en souviens, ça c’était fait au pied levé cette histoire… Le matin, Bernie m’appelle et me dis : « Vivi me lâche, faut que tu m’aides, j’ai un truc à faire, viens faire la presta avec moi. » Vivi, Yves Brusco, le pote d’enfance de Bonvoisin, membre historique de Trust, deux frères siamois … C’est comme ça que je me suis retrouvé ce soir-là à Périgueux… J’avais dix-neuf ans.

Du coup, j’ai enquillé sur toute la promo d’ « Étreinte Dangereuse », le troisième album solo de Bernie… Album enregistré à Orange dans le New-Jersey, à coté de New-York, avec John Rollo l’ingé son de Joe Cocker… J’avais assisté à l’enregistrement, c’était la première fois que je débarquais à New-York, et ça a été aussi ma première Les Paul…

Je l’avais achetée chez Manny’s Music, fameux magasin où Hendrix achetait ses guitares… Avec Bernie et Vivi, on est donc allés choisir ma première Les Paul parce qu’ils disaient qu’une Stratocaster, c’était pas une guitare d’homme (sourire) et que pour être un bonhomme, il fallait une Lespaul (rires)… Elle était tout en noir avec l’accastillage en or, voilà…

Et je jouais sur scène avec eux… Je montais avec les grands ! Que des tueurs ! Et Vivi m’a appris le taf, il a été le premier à avoir pris du temps à me montrer les positions d’accords… Je suis un autodidacte, moi…  j’ai jamais pris de cours et Vivi a été l’un de mes premiers profs de guitare (sourire)…

Quand j’étais plus jeune, adolescent, et que je prenais une guitare quand des mecs passaient à la maison comme Bernie Bonvoisin ou Paul Personne, qui d’ailleurs m’a offert mon premier album des Allman Brothers, repéraient chez moi une certaine facilité avec le blues… On écoutait pourtant chez nous plus de rock que de blues mais j’avais comme une facilité à comprendre comment improviser sur cette musique… Pourquoi ? Je ne me l’explique pas…

Je pense en revanche qu’à vingt ans, je n’étais pas mûr pour le blues… Je n’avais pas subi assez de bordel dans ma vie, même si on pourrait penser que je suis un enfant de la balle… Ce qui n’est pas vraiment le cas… Gérard était forain avant… Donc, ça a été un peu : « Démerde-toi ! Tu quittes la maison ? Tu veux être artiste ? Va z’y, mec. La porte est ouverte ! Bon courage à toi, trace ton chemin (rires) ! »

Manu Lanvin-l'Ami Blue-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Mais à ce moment-là, même si sur mes premiers albums j’avais des morceaux qui se rapprochaient du blues, je ne pense pas que c’est quelque chose que j’aurais pu faire… Je n’avais pas en plus l’assise auprès des maisons de disque pour leur dire : « Voilà, la musique que je veux faire. » 

Je me souviens qu’un jour, j’arrive chez le directeur artistique de Sony qui était quand même le label de Bertignac à l’époque, véridique ce que je te dis, je lui apporte mes maquettes, très inspirées des années 70, le mec il ne croyait pas que c’était moi qui jouais de la guitare !  » C’est impossible que tu joues de la guitare comme ça ! » Premier rapport avec une maison de disque (sourire) …

Ensuite, il me dit : « Tu sais, le blues, le rock c’est compliqué ici. Faudrait mieux que tu fasses des petites chansons pour les midinettes. » Il m’avait sorti un truc qui m’avait choqué : « Pour faire mouiller les petites culottes. » Plus tard, avec mon co-auteur, Ezrah, on a recensé et mis dans une chanson (« Sir AD et Mr AR », sur l’album Mauvais Casting-ndlr) toutes les phrases à la con qu’on a pu entendre dans nos carrières respectives (rires)… Ce qu’ont pu nous dire des mecs comme Pascal Nègre…

Pascal Nègre, par exemple, il m’avait dit : « Avec le nom et la gueule que tu as, tu es un homme mort dans ce métier ! » (silence)… Je te jure, devant plein de gens… Je lui demandais rien, moi !… Tout ça parce qu’il m’avait proposé de faire Don Juan dans une comédie musicale, je te dis même pas écrite et produite par qui, que des gens dont je ne respecte pas forcément le travail… 

J’avais d’ailleurs quand même fait la démarche d’aller écouter ce que le producteur avait à me dire et je lui avais répondu : « On va être sérieux, je peux pas monter sur scène avec des collants et des cuissardes et chanter des chansons de Patrick Bruel, ça va pas être possible, m’en voulez pas ! » Et Nègre l’avait très mal pris… Pourtant, il m’avait vu faire les premières parties de Hallyday et il voyait quand même bien quelle pouvait être ma personnalité (sourire)…

Après, ce qui s’est passé c’est que les trois premiers albums, à force de faire des concessions, je ne m’y retrouvais pas… Je n’arrivais pas à trouver le truc… Un jour, j’en ai eu marre de tout ça et je suis revenu à mes premiers amours d’adolescence… Il y a eu aussi la séparation avec la mère de ma fille… Ça a créé un truc bizarre, c’est que ma voix a changé.

Les gens ne comprennent pas quand ils écoutent mes albums d’avant et le premier du Devil Blues… Qu’est ce qu’il s’est passé ?? Je ne l’explique pas… Il s’est passé un truc que j’aurais du mal à confier mais un jour, j’ai su qu’il fallait que je me casse de la maison… J’ai laissé ma fille dans la chambre… C’était dur… J’aurais jamais accepté de faire un enfant avec une femme si c’était pas pour rester avec elle…

On a tous vécu plus ou moins ce genre de choses, mais là c’était très violent, j’ai eu du mal à m’en remettre… Et je ne sais pas si ça a eu un effet mais ma voix a complètement changé… (silence)… Pour le coup, j’étais mûr pour le blues (rires) ! Cet échec amoureux, j’en ai fait un métier (rires) ! »

Manu Lanvin-l'Ami Blue-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Qui perd beaucoup peut gagner parfois beaucoup plus. En 2011, Manu Lanvin a alors  l’idée du Devil Blues. Les maisons de disque ne veulent pas de lui ? Les médias ne le calculent pas plus ? Tant pis pour eux, tant mieux pour sa pomme. Manu, loin de fléchir, saisit la chance qui s’offre de ne plus laisser à personne le soin d’écrire et de vivre son rêve à lui.

Avec son pote Jimmy, batteur, lui aussi dans le dur et Gaby à la contrebasse, ils vont se serrer dans la même petite bagnole et tailler la verte. Pas encore la grande prairie, plutôt le champ de ronces.

« Je leur ai dit : « On va prendre le maquis ! » On jouait dans les campings, dans les restos, dans les pizzerias, dans les camps de naturistes (sourire), partout ! Avec Caroline aussi, qui est aujourd’hui ma bookeuse… On jouait pour cinquante balles, je gagnais rien, je payais péniblement mes musiciens… On partageait le salaire qu’on avait eu, la caisse, le chapeau… Et puis, petit à petit, il y un truc qui s’est formé… 

On rejouait dans le même club, il y avait trois fois plus de personnes. On revenait six mois après, cinq fois plus… Du coup, les festivals du coin entendaient parler de nous… Ils commençaient à nous programmer… Toujours outsiders… On leur mettait tellement la guerre (sourire) qu’après, on montait… Pas encore en tête d’affiche mais déjà mieux placés…

Ce « maquis », on l’a beaucoup pris en Suisse, et puis un jour, Claude Nobs, un monsieur pour qui j’ai une grande admiration et qui est le fondateur du Montreux Jazz Festival, entend parler de nous et veut nous booker… On est en 2012, on se retrouve programmés sur la scène ouverte !

À la fin du concert, Claude Nobs vient me voir  : « Ça te dirait pas de venir jouer à l’after show de Quincy Jones ? » Je lui dis : « Non mais tu plaisantes ?? Moi, je suis un escroc, je suis pas un musicien ! Je vais pas jouer pour Quincy Jones ??!! Je vais venir faire la fête avec vous, m’asseoir dans un fauteuil et regarder ! » Claude insiste : « Tu viens, je veux que tu rejoues à Quincy ce que tu viens de jouer ! »

Avec Jimmy et Gaby on déboule. On s’installe, on se branche. Il n’y a encore personne. Et sur les écrans de télé, je vois un méga concert. Ça défonce ! Je demande au barman de quoi et de qui il s’agit. Je crois que c’est un DVD (sourire). Il me répond que c’est la soirée de Quincy Jones qui joue dans la salle juste à-côté, la salle Miles Davis je m’en souviens… Et là, je lui dis : « Mais… Mais tu veux dire que tous les musiciens qui jouent, les chanteurs, Quincy Jones, ils vont entrer là… après ?? »  « Ben, oui. » « Ok… Alors tu es gentil, tu vas me servir deux whiskies… tout de suite (rires) ! »

Et les portes qui s’ouvrent, et Quincy Jones et tous ses musiciens qui entrent et qui s’assoient à la grande table… On devait jouer quinze minutes, on a joué jusqu’à cinq heures du matin… On a retourné l’endroit ! On a été le backing band de cette jam session… Claude Nobs est monté avec nous… À un moment, une fille mais magnifique nous a rejoints… C’était la présidente de la Jazz Foundation America, une harmoniciste de la mort ! 

À une pause, Claude Nobs me dit que Quincy Jones veut me parler et qu’il veut me proposer quelque chose. Je vais à sa table, il me dit : « Manu, you’re not french ?! » « Yes, i am french ! » « Tu sonnes pas comme un Français ! » « J’te jure que je suis français ! » « Est-ce que tu accepterais de venir jouer pour notre fondation, la Jazz Foundation America ? »

Il faut savoir que c’est une super association qui donne un coup de main à tous les vieux jazzeux et bluesmen qui se sont fait piller leurs droits par leurs producteurs qui les tordaient de chez tordaient… Ils ont signé des chefs d’oeuvre et ils travaillent dans le métro… Il n’y a pas en Amérique ce qu’il y a en France, comme l’intermittence par exemple…

Je réponds à Quincy que je ne vois pas du tout ce que je pourrais leur apprendre qu’ils ne connaissent pas déjà. Et là, il me dit : « Tu vas rien m’apprendre du tout, ça je peux te l’assurer (sourire), mais je veux absolument montrer aux Américains comment un blanc-bec comme toi joue notre musique (sourire). » C’est comme ça qu’on s’est retrouvés à l’Appolo Theater… Ça a été le début de l’aventure… 

Évidemment, après, tous les festivals qui étaient réticents ont tous retourné leurs vestes et on a pu construire un chemin qui nous a menés jusqu’à aujourd’hui… En 2009, il y avait eu l’album qu’on avait fait avec Calvin Russell, « Dawg eat Dawg », album que j’ai produit et qui m’a ouvert la porte des journalistes mais qui pour autant ne m’a pas permis d’avoir le soutien pour faire des albums pour moi…

Calvin m’a quand même apporté quelque chose d’essentiel, en me disant : « Cet album n’est pas plus le mien que le tien. N’écoute plus jamais aucune maison de disque ! » Ce qui pour moi voulait dire aussi : « N’écoute plus jamais des cons comme Pascal Nègre (rires) ! » Je me souviens des derniers mots de ma maison de disque quand je l’ai quittée : « Trouve-toi un compositeur, trouve-toi un auteur et on verra si on peut faire quelque chose. » Calvin m’a donné la force de croire en moi. »

Manu Lanvin-l'Ami Blue-4-ParisBazaar-Marion ©Jean-Marie Marion

Avant que le fâcheux virus et ses cousins aussi nombreux et facétieux que mutants et variés ne réduisent les uns et les autres au silence forcé, Manu Lanvin avec le Devil Blues, c’était près de 120 concerts et soixante-dix mille kilomètres par an. Avec son daron, ils en ont profité pour signer le très emballant et très mordant Ici-Bas. Mais Manu n ‘avait surtout qu’une idée en tête qui tournait à l’idée fixe, reprendre la route. On peut penser qu’elle aussi n’attendait que lui.

Il y a eu certes ce rond-point près de Marrakech, qui est bêtement venu s’interposer entre Manu et sa rêverie. Le motard, d’ailleurs ambassadeur pour Harley-Davidson, ce qui est quand même mieux que d’être vice-consul chez Motobécane, a bien failli y perdre un doigt. Fâcheux quand on est guitariste. Mais heureusement, le chirurgien français qui l’a opéré connaissait bien sa partition. Et le garçon a retrouvé son harmonie.

En apprenant d’abord à jouer de la guitare, ensuite à composer comme à produire, Manu Lanvin est surtout devenu l’auteur de ses propres jours. Il n’a pas pactisé avec le Diable. Il n’a pas non plus flirté avec les sirènes qui le pressaient de faire chanteur charmant.

Et si le blues et le rock lui vont toujours aussi bien et de mieux en mieux, c’est sans doute aussi parce qu’il sait maintenant ce qu’être libre exige avant d’offrir.

O.D

Manu Lanvin, avec The Devil Blues, en concert ce soir à la Cigale !

Grand Casino, son dernier album est toujours en vente libre chez votre disquaire !

One thought on “Manu Lanvin : l’Ami Blue

  1. Quel article magnifique ! Manu qui ne se dévoile jamais le fait avec une grande pudeur ! Bravo au journaliste. Et franchement, il est tellement au-dessus de beaucoup d’autres musiciens plus célèbres…
    C’est un homme talentueux, respectueux et plein d’amour pour son public…
    Avec une énergie de malade… C’est un grand !!!
    Et une voix ! (Ravie d’apprendre comment elle a changé avec des évènement personnels) de blues, man !!

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