« Scherzando » : la Sombre Légèreté de Kent

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Kent sort Scherzando, son 16ème album solo. Un disque assez sombre où la noirceur se mêle à la légèreté. Un bonheur !

 

Il y a des périodes plus heureuses que d’autres. Il y a des jours moins sombres que d’autres. Il y a aussi des moments où on a envie de tout foutre en l’air, tout remettre à zéro et faire redémarrer le bateau sur des eaux plus claires.

Il y a d’autres moments encore où on a envie de faire le bilan. Voir où on en est. Faire le point, sans pour autant mettre de côté la Grande Faucheuse. C’est un peu le cas de Kent.

Son dernier album a beau s’intituler Scherzando (terme musical pour jouer une partition de façon légère, gaie), les textes sont graves, voire durs.

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La Dernière Fois évoque la séparation, qui peut aussi être la mort d’une personne qui vit ses derniers instants, qui ne sait pas que le bout du chemin est imminent. Reviendras-Tu Me Voir ? évoque la mort d’un proche. Un ami, une mère, un père, une sœur, un frère… Quelqu’un dont l’absence manque affreusement et pourtant terriblement présent au quotidien.

Un indicible vide que l’artiste décrit brillamment, sans outrances, sans clichés, avec des mots simples et précis. En écoutant ces morceaux, on ne pleurniche pas, on se remémore, on commémore, on respecte…

Quand Kent évoque la solitude, c’est avec habileté, dans Les Remords, Les Regrets, un texte apparemment innocent et pourtant si profond.

La solitude de l’acteur star, du chanteur adulé, le clown triste qui se retrouve seul dans son plumard après avoir écrasé tout et tout le monde pour réussir une vie enviée par ses fans, mais pas pour autant enviable. Un homme qui évolue seul.

Une sorte de suite de la fameuse évolution de l’humanité, sujet abordé dans Chasseur-Cueilleur. L’homme donne aujourd’hui plus de place à l’apparence et aux apparats. Auparavant, il courait dans la nature. Aujourd’hui, c’est sur un tapis roulant, similaire à celui d’une caisse enregistreuse, dans une salle de sport morne où personne ne se regarde, ni ne se parle. L’individualisme porté à son paroxysme.

Heureusement, il y a la liberté. Celle qui nous est chère, que l’on adore, et dont on a réalisé l’importance durant cette saloperie de confinement qui a démonté bon nombre d’entre nous. Kent reprend d’ailleurs à son compte Il Est Trop Tard, morceau de Georges Moustaki sorti en 1969, qui évoque le temps qui passe et la disparition de la liberté. La chanson colle tellement à la peau de Kent qu’on a parfois l’impression d’entendre Moustaki tant ses intonations sont proches de celles de l’auteur du Métèque.

Et elle précède naturellement Ta Liberté, qui souligne l’importance d’être libre et de se sentir libre. Comme Jacques Prévert la définissait parfaitement « un seul oiseau en cage, la liberté est en deuil ». 

Kent écrit tellement bien que Déjà Venu Chez Toi est un véritable morceau cinématographique. On se représente très bien le trajet, l’endroit, les moindres détails apparaissent. On s’imagine dans l’appartement si bien décrit, tel un cambrioleur marchant sur la pointe des pieds. On imagine une ambiance, des odeurs, une vie… C’est à la fois simple et beau.

Tout comme Sur La Page Blanche, chanson où on assiste à une sorte de libération au sein de laquelle les mots délivrent des maux. Les écrits tel un défouloir permettant d‘injurier, d’aimer, de haïr, de provoquer, de dénoncer, de constater, d’adorer, sans rien attendre en retour. Se faire du bien sans faire de mal.

C’est aussi un peu le principe de Dans Ta Peau. On s’imagine dans la peau de l’Autre, on tente de comprendre, d’aimer, de détester, d’être simplement celui ou celle en face de nous. Une histoire d’amour folle qui en vaudrait la peine. 

Et puis, il y a le passé…

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’album ouvre avec Ma Ville, dédié à la ville de Lyon, où Kent est né et a grandi…

… et si la conclusion s’intitule Scherzando Express, sorte de CV de l’artiste où il dépeint sa vie, sa jeunesse, le divorce de ses parents, et où tout s’est embelli à partir du moment où « je deviens buteur d’étoile », référence à peine déguisée et plus qu’évidente à Starshooter.

Pour la genèse de cet album, Kent a travaillé avec deux musiciens hyper talentueux, surdoués, et géniaux, aussi bien dans l’interprétation que dans la composition : Alice Animal et Marc Haussmann. Ils sont tous deux devenus des proches du chanteur et apportent une sorte de légèreté musicale qui renforce la noirceur de certains textes.

Que ce soit le côté jazz de Dans Ta Peau, sur lequel Alice Animal chante aussi, que ce soit avec le Theremin à la fin de Sur La Page Blanche, dont les premiers couplets sont interprétés a cappella, les deux musiciens se complètent brillamment et s’accordent parfaitement avec le chant. C’est brillant sans être clinquant. 

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Rares sont les artistes qui savent se renouveler. Kent fait partie de ceux-là.

Toujours surprenant, étonnant, il fait partie du cercle très fermé des grands artistes français. Son univers, ses textes et ses mélodies font de lui un artiste précieux.

Dans les derniers couplets de Scherzando Express, il pose la question : « Je demande au gamin que j’étais/Est-ce que le trajet te convient ?/ Est-ce que ce que je fais te plait ? ». Une sorte d’introspection à laquelle on ne peut, évidemment, pas répondre pour lui.

En revanche, on peut lui répondre que, de notre côté, ça ne nous plaît pas… C’est plus fort que ça… On aime ! On adore ! 

Laurent Borde

Kent / Scherzando / label : at(h)ome  

 

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