Un détail, une expo : Caillebotte, au musée Marmottan Monet

Tout est dans le détail. L’essentiel, en quelques centimètres. Fascinant condensé d’un talent, d’un regard, d’une œuvre. Aujourd’hui, Gustave Caillebotte. 

Observons ce fragment d’une toile de Gustave Caillebotte, Le Pont de l’Europe (1876), exposée quelques mois, cette saison, au Musée Marmottan Monet. 

Pourquoi ce détail (et pas un autre) ?

Reculons d’abord d’un pas : la toile (ci-dessous en entier) dépeint une scène anodine. Le va-et-vient des flâneurs, un matin de printemps, aux abords de la gare Saint-Lazare. 

  So what ? Me direz-vous : Saint-Lazare, c’est une bête gare, et le Pont de L’Europe un pont comme tant d’autres. Aujourd’hui oui, mais en 1876, c’est une révolution, l’emblème du modernisme, du chambardement colossal orchestré dans Paris par le baron Haussmann.

• Le chemin de fer, qui fleurit (si j’ose dire) partout en France est LE symbole du progrès1. Il fascine la population mais aussi les artistes – à commencer par les impressionnistes – qui décident de quitter leurs ateliers pour aller peindre « sur le vif » cette mutation en marche. 

 Claude Monet, par exemple, s’installe en janvier 1877 près de la Gare Saint-Lazare… dont il peindra une série de 12 toiles2 : sous autant d’angles, de lumières et de points de vue. 

Caillebotte, donc, n’est pas seul à vouloir saisir ce « nouveau monde ». Il va même jusqu’à utiliser la photographie3 – un objectif à grand angle (24 mm) – pour obtenir un meilleur rendu. Mais à la différence d’un Monet, il ne laisse pas sa fascination pour le métal, la vapeur, la modernité, dévorer son sujet. Son acuité reste centrée sur le vivant.  

« Le Pont de l’Europe » (en totalité, notre détail est dans l’encadré) 

• Et la vie, dans le détail qui nous intéresse, c’est d’abord cette lumière. 

L’or encore pâle du premier printemps. C’est elle, d’entrée, qui nous saisit. Car d’ordinaire, notre regard tombe sur la toile. Ici, c’est l’inverse : sa lumière nous tombe dessus. On frisonne un instant devant ce soleil vif, mais encore frais. On cligne des yeux, presque ébloui. Et… Et nous voilà pris d’un recul, presque un réflexe de défense : «Hey, oh bonhomme, tu te calmes, c’est un tableau là !» 

Mais rien n’y fait. A peine le regard a-t-il effleuré à nouveau le trottoir, le parapet du pont, l’ouvrier en pause ou cette dame, là, sous son ombrelle, que la scène vous happe. Encore. 

• D’autant plus troublante qu’il s’agit d’un moment banal, de ces instants sans relief, de ces bonheurs si simples (marcher, prendre l’air), tant répétés, que nos mémoires ne savent rien en faire, au point d’en laisser glisser doucement les détails au néant. A quoi bon retenir ce type accoudé, ce chien frétillant, le sourire de cette belle, l’allure pressée de cet homme, (probablement Caillebotte lui-même : il existe en effet divers clichés du peintre, pris par son frère, dans la même situation8). 

• Et l’on comprend que, m****, oui : cette lumière, éteinte depuis des lustres, au soir d’un autre siècle, Caillebotte l’a rendue palpable, sensible. Il a voulu n’en rien perdre. 

Peindre, pour ne rien perdre.

Sans effets spéciaux, sans calculs savants, sans propulseurs de particules ni mécanique quantique, Caillebotte nous transporte dans le temps : 1876 – 2018, aller/retour, horaires à la carte, business class pour tous… avec un pinceau et quelques couleurs. 

Combien sont les peintres à réussir ce prodige ? Très peu.

Le détail… en détails 

Qui est ce monsieur (bien qu’il ne soit plus) ?

Gustave Caillebotte (1848–1894)

• Peintre, mécène, collectionneur, visionnaire, mort brutalement à 45 ans, Caillebotte est de ces hommes discrets mais essentiels, méconnus mais incontournables… sans qui l’Histoire se serait écrite autrement. A savoir : moins bien.  

• Issu d’une fortune du textile – sa famille s’est enrichie grâce à la vente de draps aux armées de Napoléon III – il hérite de son père en 1873, ce qui le met à l’abri de toute contingence matérielle. 

• Cet héritage lui permet d’être le mécène des impressionnistes (Monet, Pissarro, Renoir…), dont il achète les toiles et finance les expositions. Sans Caillebotte, nombre d’entre eux auraient connu la misère … Ils auraient : au mieux, moins peint… au pire, arrêté. Bref, sans Caillebotte, pas d’impressionnisme. Enfin, pas avec cette diversité, cette puissance. 

• Cette générosité lui vaudra une estime indéfectible : lors de ses funérailles, en 1894, l’église Notre-Dame-de-Lorette s’avère trop petite pour contenir tous ses amis… dont certains doivent suivre la cérémonie sous le porche. Pissarro écrira ainsi à son fils Lucien : « Nous venons de perdre un ami sincère… En voilà un que nous pouvons pleurer, il a été bon et dévoué et, ce qui ne gâte rien, peintre de talent ». 

• S’il n’est plus temps de pleurer Caillebotte, on peut le remercier d’avoir légué à l’Etat sa collection personnelle, nous laissant une quarantaine de toiles, pour la plupart, exposées au Musée d’Orsay… Grand jusqu’au dernier souffle ce Gustave. Et même après… 

• Touche-à-tout, Caillebotte fait partie de ces types qui sidèrent (et filent une tripotée de complexes !) par l’étendue de leur talent : peintre inspiré, il fut aussi horticulteur hors pair… avant même que Monet ne plante ses premiers nymphéas ! Mais encore philatéliste novateur, architecte naval de génie … et l’un des meilleurs régatiers de son temps… Enervant, non ? Il se distingue dans TOUT ce qu’il aborde:

  • L’horticulture : passion qui fait l’objet d’une abondante correspondance entre Caillebotte et Claude Monet… avec lequel il échange graines et conseils (!). Caillebotte édifiera dans ses jardins du Petit Gennevilliers une serre immense, où il cultive une infinie variété d’orchidées… grâce à un système d’arrosage automatique5
  • La philatélie : il fut l’un des fondateurs de la Société Française de Timbrologie (oui, ça existe !), en 1875. Avec son frère, Martial, il sera parmi les premiers à collectionner toutes les nuances d’un même timbre… et pionnier de l’étude des affranchissements. Acquise par T.K. Tapling, éminent philatéliste anglais, la collection des Caillebotte sera léguée au British Museum. C’est aujourd’hui la seule à réunir la totalité des timbres émis dans le monde entre 1840 et 18906.
  • Le yachting : découvert lors de ses séjours estivaux, dans la propriété familiale d’Yerres. En 1876, il devient membre du Cercle de voile de Paris – que fréquentaient Monet, Renoir et Sisley – puis achète son premier voilier de régate. Amateur passionné, Caillebotte se lance alors dans l’architecture navale et innove (dériveurs, spinnaker, etc.) : il dessinera 22 voiliers et remportera près d’une centaine de courses7 ! 

• Pour revenir à la peinture, le talent de Caillebotte fut longtemps méconnu (sauf aux États-Unis, où il est exposé dès 1886), au profit de son rôle de mécène. Il ne fut redécouvert qu’au cours des années 1970, à l’initiative de grands collectionneurs américains et de l’historien d’art Kirk Varnedoe, qui organise une première rétrospective au musée de Houston (1976). 

• Ironiquement, Caillebotte est aujourd’hui l’un des impressionnistes les plus cotés – et les plus rares – du marché. A titre d’exemples : Le Pont d’Argenteuil et la Seine a été adjugé pour 18 millions de $ chez Sotheby’s (New York) et L’Homme au balcon, est partie pour 14,3 millions de $ chez Christie’s (New York). 

À quelle occasion était-il à Paris ?

Collections privées : un voyage des impressionnistes aux fauves

• Exposition consacrée à ces chefs d’œuvres, acquis par des collectionneurs du monde entier… et donc dérobés d’ordinaire au regard du grand public. La générosité de ces derniers nous offre, quelques semaines encore, de voir une soixantaine de toiles, signées Monet, Degas, Caillebotte, Renoir, Rodin, Camille Claudel, Seurat, Signac, Émile Bernard, Gauguin, Van Gogh, Redon, Vuillard, Bonnard, Derain, Vlaminck ou Matisse (en toute simplicité !) Autant d’œuvres pour une promenade inédite, de l’impressionnisme au fauvisme.

Oui, bon d’accord (et merci) Mais où ?

Musée Marmottan Monet 

• 2, rue Louis Boilly • 75016 Paris

musée Marmottan Monet / www.marmottan.fr

Si ma nana n’aime pas ? Ou si mon fils s’emmerde (et fugue dans les allées du musée), j’envoie un tweet rageur à qui ? 

 Olivier Ghis, auteur de cette chronique, et Olivier Daudé, son rédacteur en chef, qui l’a validée en âme et conscience, sous l’emprise d’aucun stupéfiant, pas même une cuillérée de Nutella ou un verre de Pauillac (c’est du moins ce qu’il prétend).

 

Notes

1 A titre d’exemple : la première ligne, mise en service en France (1827), est longue d’à peine 23km et relie Saint-Étienne à Andrézieux… à la vitesse de 35km/h. Soit le triple des diligences de l’époque (11km/h) et le double des malles-poste, réputées rapides (18km/h). On imagine le vertige des contemporains ! 

2 Sous l’influence notamment d’Émile Zola, qui encourage les artistes à peindre leur temps, Monet quitte Argenteuil : après des années passées à peindre la campagne, il se confronte aux paysages urbains. En 1877, il emménage près de la gare Saint-Lazare et obtient l’autorisation d’y travailler. Il en repartira avec 12 toiles (dont celles-ci-dessous), où son génie de la lumière, cet art d’en rendre les variations, la matière, souligne la nouveauté radicale de l’architecture métallique, où tout n’est qu’arêtes et géométrie. 

  

La Gare Saint-Lazare (1877)    

       

Le Pont de l’Europe, gare Saint-Lazare (1877)

 

3 Caillebotte aura aussi recours à la photographie pour Rue de Paris, temps de pluie par exemple. 

Rue de Paris, temps de pluie (1877)

On l’oublie souvent mais la photographie4 a d’abord été conçue… PAR des peintres… POUR des peintres. Notamment pour déjouer les pièges de la perspective. Dès le XVIIe, Vermeer de Delft ou Canaletto adoptent la rudimentaire camera obscura pour composer leurs grands formats. Au XIXe, la photographie, plus perfectionnée, remplace – en mieux – les dessins préparatoires… et décharge le peintre du souci – de temps comme d’argent – de trouver un modèle.

Courbet se sert ainsi de nus photographiés pour les Baigneuses. Delacroix utilise un daguerréotype pour la petite Odalisque. Ingres collectionne les clichés de Nadar, pour réaliser ses portraits. Quant à Cézanne, il était si lent, qu’il peignait régulièrement d’après photographie, même pour ses paysages. Caillebotte, en homme de son temps, aura donc lui aussi recours à cet outil, comme en atteste cette Rue de Paris.

4 Littéralement « peindre avec la lumière » : « photo » (φωτoς, photos) signifiant : lumière, clarté et « graphie » (γραφειν, graphein) : peindre, dessiner, écrire. 

5 Il est fatiguant l’olibrius, pas vrai ?

6 Ça va ? Vous êtes toujours là ? Pas encore à avaler la boite de Lexomil ? Bon, soyez forts : c’est pas fini, pffff. 

7 Mais m**** ! Existe-t-il un truc que ce type ne savait pas faire !!!????

8 Cliché troublant que cette photographie de Caillebotte… dont l’allure (et le chien !) évoquent immanquablement « Le Pont de l’Europe »

Gustave Caillebotte devant Le Louvre photographié par son frère Martial

Olivier Ghis

 

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