Le Banquet: la drôle de pièce (dé-) montée de Mathilda May

Avec le Banquet, Mathilda May nous fait passer du rire au drame et signe une farce qui lui ressemble. Inclassable et déjantée. Drôlement humaine, en somme.

Un soir après s’être dit oui. Deux jeunes mariés, leur famille, leurs amis. Une serveuse, un animateur-ambiançeur. Une grosse dame et son petit chien. Un petit homme en gris, empêtré dans sa timidité. Un homme sombre qui rôde. Des tables joliment dressées, un buffet. Champagne en abondance, un peu trop sans doute. Scène ordinaire d’un soir de fête. Un soir de banquet.

Mais c’est curieux comme très vite viennent s’insinuer les premiers grains de sable. La serveuse ne trouve pas l’entrée, ensuite c’est le sol qui paraît bancal. Se servir une coupe tient de l’exploit. On se hisse, on s’agrippe, on glisse avant de se rattraper on ne sait comment. Et encore, on n’est qu’à l’apéro. D’ailleurs, lentement mais inexorablement, à cour comme à jardin, tout se détraque et tous dérapent. Même la mariée, qui ne va pas rester en blanc très longtemps.

In vino veritas disait l’un, in biture patatras sombrent les autres. La fête sympa vire à la totale cata. Et le banquet fonce dans le mur à fond de cinquième. Le plus beau jour de la vie qu’ils disaient ? Un cauchemar, un vrai. Le pire, c’est que c’est drôle. Drôle et barré. Trois ans après Open Space, Mathilda May, qu’on avait sans doute un peu trop vite résumée à ses contours sages, lisses et bien élevés, révèle ici son ironie mordante et son sens du trash. Où donc est-elle allée chercher tout ça ? Cette folie qui gagne ses personnages comme l’absurde souvent jubilatoire dont est pétri son théâtre sans paroles.

©Jean-Marie Marion

« Je pense que l’inspiration ne vient pas de nulle part. On emmagasine beaucoup plus d’informations qu’on ne pense et elles se transforment dans le souvenir, dans le ressenti, dans la perception, dans ce qu’on en fait. L’inspiration est le fruit de cette transformation. En plus, j’ai beaucoup observé. Je suis passionnée par le comportement humain.

C’est peut-être pour ça que je fais des spectacles sans texte, je trouve que tout est parlant chez les gens. Leur façon de s’asseoir, de se tenir ou de marcher ou de réagir. Ce n’est pas forcément par la parole qu’on dit les choses les plus vraies puisque que quand on parle, on choisit ce qu’on raconte alors que le corps, lui, révèle la pensée. »

C’est ainsi que Mathilda May a écrit pour chacun des acteurs une gestuelle et une trajectoire uniques, typées, composant pour chaque rôle une forme de chorégraphie étonnante de précision et d’éloquence.

« De la même façon qu’on entend mieux quand on ferme les yeux, le fait de ne pas avoir de mots oblige probablement le spectateur à être plus vigilant et à regarder avec davantage d’acuité le moindre signe qui pourra lui parler. Avec les acteurs, on a travaillé sur la perception qu’ils se faisaient de leurs rôles. Celui qui se croit beau, qui se voit puissant ou faible, celle qui se sent désirable… ce qui nous a fourni une lecture à plusieurs degrés entre l’idée que le personnage se faisait de lui-même et ce qu’il était vraiment. Et on a joué avec ce décalage qui, au fil de l’histoire, ne fait que grandir entre ce qu’ils paraissent être et ce qu’ils sont.

J’ai aussi travaillé sur les archétypes. Les personnages du Banquet le sont tous. Mais j’ai voulu les raccrocher à leur réalité. Je ne voulais pas que les acteurs jouent burlesque mais qu’ils jouent réel. Je cherche la vérité, malgré tout. Et je trouve que souvent la fiction est en dessous de la réalité. Moi, ce qui m’intéresse c’est justement cette réalité-là. Celle dont on dit que si on la mettait dans un film, on n’y croirait pas, pourtant c’est vrai ! C’est ça que je cherche, l’extraordinaire dans le quotidien ! »

©Jean-Marie Marion

Ce Banquet qui part en toupie, c’est aussi au passage une certaine image du bonheur nuptial qui prend un gnon en plein cadre. On se souvient à cet égard d’un autre mariage sabordé. Celui que Jean-Charles Tachella mettait en scène dans Cousin, Cousine en 1975 avec Marie-Christine Barrault et Victor Lanoux. Mais Mathilda May, que ce soit dit, n’avait pas spécialement de comptes à régler avec la vénérable institution.

« C’est plus le prétexte de la fête que le mariage en lui-même. Après, ce qui m’intéressait dans le cadre du mariage, c’est qu’à mon avis le curseur émotionnel est quand même un peu au-dessus de la norme. Ne serait-ce que parce que c’est une période charnière où on renonce à une vie passée, où on est porté par l’espoir d’une vie nouvelle. On est dans un état particulier, les familles aussi. L’enfant qui se marie n’est plus seulement l’enfant de ses parents. Il devient le père ou la mère de famille à venir. Ça redéfinit les rôles dans la famille, donc ça bouleverse tout le monde !

Et j’aimais bien le décalage entre le caractère solennel de cette tradition ancestrale, du poids de ce que ça représente dans la société, et la réalité qui vient se frotter à tout ça ! (rires) Le contraste entre le rêve du mariage éternel et la façon dont ça se traduit. Ce sont des événements denses émotionnellement. On n’est pas dans un état tout à fait normal. Tout est un peu plus plus plus ! Après, il se peut qu’au soir du mariage, au moment de la fête, certains couples se rendent compte un peu tard que ce n’est pas la bonne personne (sourire)… ça arrive. On m’a raconté qu’un mariage avait même tourné au pugilat parce que le père du marié avait dragué ostensiblement la mariée !! »

©Jean-Marie Marion

Si on peut penser que l’actrice qu’elle demeure a encore beaucoup à dire et à montrer, on se réjouit de voir Mathilda May poursuivre sa route d’auteure et de metteuse en scène. Les femmes, il est vrai, ne sont pas légion dans cet exercice. Mais le plus important à ses yeux est ailleurs. Dans la plénitude qu’elle ressent d’avoir pu, ici comme dans Open Space, explorer la somme de ses champs créatifs et artistiques. Et ce qui fait sa joie, c’est qu’il lui ait été permis de proposer à ses comédiennes, à ses comédiens ce que le cinéma n’a que rarement su lui offrir, le dépassement de soi. Ce Banquet fait son bonheur. N’oubliez pas d’être gourmands, il se pourrait bien qu’il fasse le vôtre.

O.D

Le Banquet, imaginé, écrit et mis en scène par Mathilda May

Avec Sébastien Almar, Roxanne Bret, Bernie Collins, Jérémie Covillault, Lee Delong, Stéphanie Djoudi-Guiraudon, Arnaud Maillard, Françoise Miquelis, Ariane Mourier, Tristan Robin

Jusqu’au 10 novembre au théâtre du Rond-Point

Filmée par Laurent Caron, dans le stress délicieux et les conditions difficiles des derniers ajustements avant la première représentation du Banquet au théâtre du Rond-Point, les confidences de Mathilda…

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