« Là-Bas, de l’Autre Côté de l’Eau » : une Histoire, deux Frances

Là-Bas, de l'Autre Côté de l'Eau-une Histoire, deux Frances-Ouv-ParisBazaar-Marion

Épique autant que picaresque, Là-Bas, de l’Autre Côté de l’Eau réussit l’ambitieux pari de porter sur scène le récit de la guerre d’Algérie. Une pièce qui parce qu’elle libère la parole de chacun invite au dialogue entre tous.

C’est sur un jour de pluie que s’ouvre le récit. Un jour froid et gris, un jour de deuil. Tous sont venus accompagner Jean-Paul jusqu’à sa dernière demeure. Au moment où chacun repart sur son propre chemin, un homme à l’âge avancé qui se tenait à l’écart s’approche de la veuve éplorée. Elle s’appelle France, et lui Moktar.  Il est venu de loin pour être ici aujourd’hui. Elle le reconnaît. Ils s’étreignent. C’était il y a si longtemps. C’était en Algérie.

Avant le cimetière qu’elle est devenue aujourd’hui, la Méditerranée était alors comme un fleuve entre deux Frances. De l’autre côté de l’eau, depuis l’annexion officielle en 1848, Alger, Oran et Constantine étaient des départements français mais qui, à la différence de la Métropole, ne reconnaissaient pas les mêmes droits à ceux qui y vivaient.

C’est ainsi notamment que les Musulmans, qu’on qualifiait d’indigènes et qui avaient pourtant eux aussi payé de leur sang un lourd tribu dans les tranchées de la première guerre mondiale comme sur les champs de bataille de la seconde, ne pesaient pas du même poids électoral. Il fallait neuf de leurs voix pour égaler celle d’un Européen.

Depuis 1945, les grands empires occidentaux se trouvaient confrontés à un vaste et profond mouvement de décolonisation. L’Algérie française de cet après-guerre allait devenir le théâtre d’un conflit armé, sanglant et fratricide au terme duquel les Algériens gagneraient leur indépendance mais dont les blessures de part et d’autre demeurent aujourd’hui encore douloureuses et souvent même ouvertes.

Cette guerre que la France a mis tant d’années à nommer, l’auteur Pierre-Olivier Scotto et le metteur en scène Xavier Lemaire l’ont regardée en face et l’ont portée au théâtre. Un pari fou mais un pari tenu. À travers les parcours de trois jeunes gens, de leurs familles comme de leurs proches, c’est un monde qui revit, toute une époque qui renaît. C’est aussi et surtout la parole des uns et des autres qu’on écoute.

Celles particulièrement des trois personnages autour desquels se construit le récit.

France, jeune Française d’Algérie, dont la mère dirige l’huilerie familiale, et qui rêve de théâtre et de Comédie Française. Son amour d’enfance, Moktar, Algérien, qui cite Albert Camus et qui a très tôt puisé dans son érudition sa propre insoumission au règles biaisées d’un monde dont lui et les siens sont exclus. Et puis Jean-Paul, fils de cafetier, rocker de Montrouge, à peine sorti de l’adolescence, déjà conscrit, et embarqué avec sa guitare et son désir d’ailleurs dans une histoire dont la dimension lui échappe.

Paroles qui parce qu’elles se nourrissent de mots de tous les jours, pétris tout à la fois d’insouciance et d’espérance, d’idéalisme, d’irrédentisme et de colère, racontent, au fil des scènes, comment s’est écrite dans la rue, dans les campagnes, sur le terrain comme dans les cabinets ministériels,  jour après jour, de l’année 1956 aux accords d’Évian de 1962, l’inéluctable tragédie.

Là Bas de l'Autre Côté de l'Eau-une Hsioire, deux Frances-Kamel Isker-Hugo Lebreton-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« Moi, j’ai toujours entendu le récit de la guerre d’Algérie côté algérien, raconte Kamel Isker qui joue Moktar, et ce qui me fascine, c’est de voir  à quel point le sujet reste tabou mais des deux côtés…  On s’est beaucoup documentés, j’ai interrogé mes parents, mes grands-parents, et… Impossible… Impossible d’en parler…

Alors, on creuse, on creuse encore, et on découvre des choses, petit à petit et du coup, ce personnage de Moktar, je l’ai vu comme un jeune gars pris entre l’amour et la raison… Cette dualité est hyper-intéressante à jouer… En plus, Pierre-Olivier Scotto a eu la très bonne idée d’appeler cette jeune femme France…

Moktar est à la fois amoureux de cette femme et en même temps, il arrive à un point de non-retour… Il tend vers une radicalité… À un moment donné, il n’a plus le choix… Aujourd’hui, en 2021, je n’arrive même pas à imaginer comme à réaliser ce qu’a été cette vie qui a amené un jeune mec de vingt ans à prendre les armes pour son pays, pour son peuple. Et face à des gens avec qui il a grandi… »

« Jean-Paul, il est dans la vague rock’n’roll de ces années-là, explique Hugo Lebreton qui l’interprète, il est dans les années idylliques du début des trente glorieuses. Il va se retrouver comme la plupart des jeunes à cette époque-là, obligé, contraint de quitter la France, ses projets, et son amoureuse pour partir en Algérie… 

Comme Kamel, je me suis documenté, j’ai interrogé… Jean-Paul dit qu’il est heureux, que c’est l’aventure… C’est vrai que beaucoup se disaient contents de partir mais c’est que surtout, ils n’avaient pas vraiment le choix d’être contents ou non… Socialement, il y avait une vraie pression pour faire son service militaire et partir en Algérie défendre une cause…

Depuis Sétif en Algérie, et ensuite l’abandon du protectorat au Maroc, le climat était très tendu… Il fallait défendre la France là-bas… Les jeunes se faisaient tout un schéma psychologique pour se convaincre que c’était bien d’y aller, qu’on était du bon côté… Et du fusil et de la morale…

Jean-Paul, c’est un peu tout ça, un mélange de fraîcheur et de naïveté, contrairement à Moktar qui s’est rendu compte plus vite qu’il ne pourrait pas vivre sa vie de jeune et qui a pris la décision de lutter… 

C’est la grande dualité entre ces deux personnages, Jean-Paul subit une guerre qui va le détruire, Moktar combat et se révèle. »

« J’ai mesuré avec mes grands-parents comme Hugo avec les siens, poursuit Kamel, à quel point cette guerre, parce que c’en était une, demeure taboue… Et cette pièce m’a ouvert les yeux sur le sort des Algériens qui vivaient, n’ayons pas peur des mots, dans un système d’apartheid mais aussi des Harkis et des Pieds-Noirs qui étaient nés là-bas, qui ont tout perdu et qui se sont fait traiter d’Arabes quand ils sont arrivés à Marseille…

On réalise en direct, après les deux heures de cette pièce, à quel point ce sont les gouvernements, leurs politiques et les intérêts financiers qui font les sacrifiés. »

Là-Bas de l'Autre Coté de l'Eau-une Histoire, deux Frances-Kamel Isker-Hugo Lebreton-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Là-Bas, de l’Autre Coté de l’Eau est née d’un désir partagé. Celui d’un metteur en scène que l’Histoire a souvent appelé et d’un comédien devenu auteur et réalisateur que son histoire a longtemps hanté. On se souvient des Coquelicots des Tranchées qui valurent à Xavier Lemaire le Molière du Théâtre Public comme on n’oublie pas qu’il était comme chez lui chez Marivaux, pour ne citer que lui.

On sait sans doute un peu moins que Pierre-Olivier Scotto fut le premier Pied-Noir à intégrer la troupe du Français dont il fut le pensionnaire cinq ans durant. Avec cette pièce, l’auteur prolixe a renoué avec l’enfant qu’il était, et qu’Alger a vu grandir.

« C’est mon ADN, toute ma vie a été portée par cet exil… Je suis né au moment où cette guerre a éclaté. Et mes premières années, je les ai vécues avec les volets fermés et la bande-son d’Alger, où ça pétait de tous les côtés, avec les casseroles qui tapaient l’Algérie française, les rafales de mitraillettes et les explosions… Et je suis retourné plus tard jouer dans l’Algérie des années noires, du FIS… 

Alors, cette histoire je l’ai écrite à hauteur d’enfant, comme la petite Marie-Christine, qui dans la pièce se glisse sous la table… 

Oui, la parole a été très longtemps tue, volontairement… Parlons des appelés, de ces jeunes militaire, comme Jean-Paul, qui ne savaient pas ce qu’était la guerre et qui sont restés vingt-quatre, parfois trente-six mois, au lieu de douze…

Ces gens-là, quand ils sont rentrés en France, ils avaient vingt-cinq, vingt-six ans, ils avaient fait deux ou trois ans en Algérie, de toute leur vie ils n’ont jamais parlé… Ni à leurs enfants, ni à leurs femmes !

Des années après, il y en avait qui avaient encore le pétard sous l’oreiller parce qu’ils avaient peur… C’est 500 mille mecs qui n’ont pas parlé…

Et côté algérien, ça n’a pas parlé beaucoup non plus… C’est Kamel qui m’a raconté, je pensais que les anciens du FLN vis-à-vis du pouvoir actuel, c’était glorieux, eh bien non ! Pour l’Algérie d’aujourd’hui, c’est honteux parce que ça raconte un mouvement révolutionnaire qui n’existe plus…

Et côté OAS, évidemment, il y en avait peu qui se vantaient d’avoir « cassé » de l’Arabe…

Au cinéma, « la Bataille d’Alger », c’est un Italien qui le réalise. Et avant Arcady et « le Coup de Sirocco » en 1979, il y a « RAS » de Boisset en 73 et c’est tout… Au théâtre, il doit y avoir cinq, six pièces depuis 1962… C’est une guerre honteuse, c’est une guerre civile où les Français tirent sur des Français… Où l’OAS tire sur l’armée française… Où on boit des cafés dans la journée avec nos frères algériens avant de se plastiquer dans la nuit ! 

C’est horrible… Ce sont des gens qui se connaissaient et qui se foutaient sur la gueule !… Et comme toutes les guerres honteuses, on essaie de ne plus en parler…

Avec cette pièce, qu’il m’a fallu deux ans pour écrire, je me suis même rendu malade au point de boîter, j’ai vécu une introspection qui m’a fait revivre les six premières années de ma vie et tout ce que ça a trimbalé après… C’est comme si j’avais bouclé la boucle et que j’avais fait un retour aux origines…

Et je ne parle que de moi, mais ce spectacle  fait vivre la même chose à ceux qui ont vécu cette guerre comme à leurs petit-enfants…

Je pense à Noémie Bianco qui joue le personnage de France, c’est une petite-fille de Pied-Noir… Kamel, son grand-père était au FLN… Et je ne parle que de la troupe… On sait statistiquement qu’il y a dix millions de Français qui sont aujourd’hui impactés par la guerre d’Algérie… C’est énorme !

Ça veut dire qu’on est tous fils ou petit-fils de Harkis, de membres du FLN ou de Pieds-Noirs ou d’appelés… Dans toutes les familles, on a été impactés !

Donc, c’est un sujet universel et qui est pourtant très peu étudié au lycée… C’est sans doute caricatural mais des profs m’ont dit qu’ils avaient le choix entre enseigner la Shoah et la Guerre d’Algérie, et la plupart prennent la Shoah… Ce qui est tout à fait logique aujourd’hui…

Mais de mon temps comme de celui de ma fille qui a vingt-cinq ans, il n’y a rien eu sur la Guerre d’Algérie. »

Là-Bas de l'Autre Côté de l'Eau-une Histoire, deux Frances-Pierre Olivier Scotto-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Une troupe de douze comédiennes et comédiens, une soixantaine de costumes et presque autant de tableaux pour une grande fresque historique d’un peu plus de deux heures… Par les temps frileux et covidés qui courent de travers, l’entreprise tenait de la gageure. Un défi déjà en soi que Pierre-Olivier Scotto et Xavier Lemaire se sont donnés les moyens de relever. Et on ne peut que saluer le soutien précieux du Théâtre la Bruyère qui a rendu l’aventure possible.

Sans intellectualiser ni juger, c’est à hauteur d’homme que Là-Bas, de l’Autre Côté de l’Eau a choisi de raconter cette guerre qui ne disait pas son nom. Écouter aujourd’hui France, Moktar, Jean-Paul et tous les autres, c’est ainsi rompre un silence assourdissant de plus de soixante ans. À chacune et à chacun d’entre nous reviendra maintenant de se souvenir et de comprendre.

On ne refait jamais l’histoire, on vit avec. Et parfois, on prend le temps de la regarder pour mieux continuer d’avancer. C’est toute la pertinence et l’intelligence de cette pièce que de nous y inviter.

O.D

Là-Bas, de l’Autre Coté de l’Eau, une pièce écrite par Pierre-Olivier Scotto et mise en scène par Xavier Lemaire.

Avec : Isabelle ANDREANI, Hugo LEBRETON, Kamel ISKER, Noémie BIANCO, Chadia AMAJOD, Karina TESTA, Maud FORGET, Teddy MELIS, Franck JOUGLAS, Patrick CHAYRIGUES, Julien URRUTIA, Laurent LETELLIER, Xavier KUTALIAN

À l’affiche jusqu’à samedi du Théâtre la Bruyère… Avant de partir en tournée !

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