Un détail, une expo : William-Adolphe Bouguereau, au Musée d’Orsay

Aphrodite - Un Détail, une Expo-Bouguereau - Paris Bazaar - Ghis

Tout est dans le détail. L’essentiel, en quelques centimètres. Fascinant condensé d’un talent, d’un regard, d’une œuvre. Aujourd’hui, une toile attribuée à William Adolphe Bouguereau, « Aphrodite » (1879).

 

POURQUOI CETTE TOILE (et pas une autre) ?

Regardez ce visage. 

Peint, immobile. Sagement posé dans l’ombre. Figé depuis longtemps… Et pour longtemps encore1. Ce visage vit. Et sans trucages, sans effets d’optique : il est là. Sur sa toile, oui… Mais LÀ. Est-ce le feu de son regard ? 

Ce feu bleu, voire gris, un rien vert, intensément posé sur nous ? Eye to eye. Est-ce cette lueur, l’éclat de ces lèvres, de ce front, qui semble avoir happé toute la lumière alentour ?  Sans doute.

Mais il reste un point indicible, un Dieu sait quoi à la c**, bref, un truc qui résiste, qui échappe à l’entendement, l’examen. Du coup, on finit comme des ânes, scotchés par cette greluche. Tant cette toile est hypnotique. C’est peut-être même LE portrait le plus hypnotique jamais peint. 

Aphrodite Eyes-Bouguereau-ParisBazaar-Ghis
William Adolphe Bouguereau – Aphrodite – 1879 (détail)

Et encore, j’écris « peut-être » par convention, histoire de ménager les habituels indécis (« ah, bon, t’es sûr ? ») et avec un vague reste de prudence : au cas où un collectionneur, un musée quelconque sortirait de ses tiroirs un portrait jusque-là inconnu et… meilleur.

J’imagine vos mines incrédules, les réactions narquoises : « Carrément ! Il divague, il délire… »

Je comprends. De fait, j’ai moi-même douté – sur l’air du « non mais quand même… » – tant l’hypothèse semblait farfelue, sinon délirante, au regard de ces siècles de peinture qui nous contemplent (et vice-versa). 

Conséquence de quoi : face à cette « Aphrodite », à cette espèce de magnétisme non identifié par lequel elle me tenait, j’ai d’abord tenté, de mémoire, d’identifier un portrait qui m’aurait peu ou prou fait le même effet.

J’ai renversé ma bibliothèque, effrayé mon pauvre chat, relu nombre de monographies plus ou moins volumineuses, arpenté les archives, les collections, les musées en ligne… Et ? Et RIEN.

Rien n’a cette présence, cette intensité : ni chez Rubens ou Rembrandt, MichelAnge, Léonard, Goya ou Delacroix. Entendons-nous : loin de moi l’idée de jouer les iconoclastes ou les talibans du dimanche. Nier la maîtrise, le génie de ces messieurs tiendrait de l’aveuglement. Non, leurs portraits sont sublimes. Mais regardez-les bien… Puis revenez à notre « Aphrodite » : vous ne remarquez rien ?

Raphaël-la Donna Velata-ParisBazaar-Ghis
Raphaël – la Donna Velata – 1515
Raphaël-la Donna di Perla-ParisBazaar-Ghis
Raphaël – Ritratto di Donna (la Perla) – 1518

Rubens-Portrait de Femme-ParisBazaar-Ghis

Peter Paul Rubens – Portrait d’une femme – 1625

Goya-Comtesse de Haro-ParisBazaar-Ghis

Goya – Portrait de la comtesse de Haro – 1802 

« Aphrodite » est « là », vibrante. Les autres sont « loins ». Ou « plus loins ». La Dona Velata, la Comtesse de Haro, etc., quelle que soit leur beauté, semblent à jamais confinées dans leur cadre, tenues dans le temps lointain qui les vit naître. Elles conservent une distance dont « Aphrodite » s’est affranchie.

 Chez des artistes plus proches de nous : Renoir2, Modigliani, Bacon ou Picasso3, le style noie l’homme. Le peintre, tout occupé à affirmer sa patte… ne voit plus en son sujet qu’une matière. L’important n’est pas QUI EST peint… mais PAR QUI. Et les traits de s’effacer sous la pâte, l’âme de sombrer derrière la manière. 

Picasso-Demi nu- à la cruche-ParisBazaar-Ghis

Pablo Picasso – Demi-nu à la cruche – 1906

Modigliani-ParisBazaar-Ghis

Amedeo Modigliani – La Rousse au Pendentif – 1918

Le triomphe de l’abstrait – quels que soient ses innombrables sous-genres (Fauvisme, Cubisme, Futurisme, Suprématisme, Black Painting, etc.) ses génies : Chagall, Miro, Klein, Tapiès, etc. – ne fait que confirmer cette tendance : l’homme disparaît de la peinture. Il n’a plus de figure. 

La beauté4 s’est déplacée : elle est désormais ailleurs… dans le trait, la matière, les couleurs. 

Le portrait est devenu une affaire de Polaroid et d’Instamatic, de selfie ou de tabloïd… Toutes choses par trop communes, presque vulgaires, pour que la peinture s’en mêle. 

Francis Bacon-Portrait of George Dyer- ParisBazaar-Ghis

 Francis Bacon – Three Studies for George Dyer – 1964

Dès lors, est-il si délirant de voir en notre « Aphrodite » le portrait le plus hypnotique jamais peint ? 

Quand bien même, il serait l’œuvre de ce Bouguereau5 mal aimé, l’éclair de génie d’un peintre inégal, académique, mondain, honni des Impressionnistes («J’emmerde Bouguereau ! » dira Cézanne) ?

Quand bien même – pire – il serait l’œuvre de l’un de ses obscurs élèves ? Car Bouguereau, travailleur forcené, a peint près de 800 toiles (!), dont quelques dizaines ont disparu dans la nature…  

Adulé, honoré, décoré, au point d’avoir été le peintre français le plus célèbre de la Belle Époque, il fut naturellement le mentor de centaines de jeunes peintres, venus de toute l’Europe… Il n’est donc pas impossible que cette « Aphrodite » lui soit attribuée à tort. 

Mieux : Figurez-vous qu’il existe sur le web – plus exactement sur https://www.deviantart.com/askar/gallery/ – un certain Alexander T. Scaramanga (alias askar), artiste numérique autoproclamé, qui prétend avoir composé la toile en assemblant d’autres visages ! 

Pourquoi pas ? Malheureusement, si l’on prend la peine d’examiner en détail les créations de cet askar, aucune n’approche, ni de près, ni de loin – ni de très loin – la patte, la technicité, le brio de Bouguereau ou d’un de ses disciples. Académique ou non, cette maîtrise n’est guère à la portée du premier venu, fut-il aidé numériquement ! L’hypothèse est donc des plus improbables. 

Et donc ?

On s’en fout, non ? 

Quel que soit le nom du père, la magie opère.

Olivier Ghis

 

MERCI MAIS C’EST OÙ ?

Cinq tableaux de William Adolphe Bouguereau sont dans les collections du Musée d’Orsay

Musée d’Orsay

• 1 Rue de la Légion d’Honneur • 75007 Paris
Exposition permanente
• Du mardi au dimanche • 9h30 / 18h
• Nocturnes les jeudis jusqu’à 21h45
Musée Orsay

 • « Aphrodite »

Son propriétaire demeurant anonyme, la toile n’est visible que sur le web : 

Aphrodite sur Pinterest

 

NOTES

1 Sauf maladresse du propriétaire, ex-femme vengeresse (qui viendrait lacérer le portrait à coups de canif), gamins turbulent (bien décidés à vérifier si un pétard « mammouth » peut crever la toile), séisme ou bombardement hasardeux : toutes choses relativement rares. Mais who knows ?  

2 Le cas de Renoir mérite une mention toute particulière : à côté de ses chefs-d’œuvre bien connus – « La loge », « le bal du Moulin de la Galette », « Chemin à travers les hautes herbes », etc. – l’impressionniste nous a en effet laissé une série de portraits de famille d’une laideur proprement intergalactique ! A croire que le terme « croûte » a été inventé pour : voyez vous-même. 

Renoir-Gabrielle et Jean-ParisBazaar-Ghis

Auguste Renoir – Gabrielle et Jean enfant – 1896

Auguste Renoir-Portrait de Jean Enfant-ParisBazaar-Ghis

 Auguste Renoir / Portrait de Jean Renoir (au foulard) – 1903

Vous l’aurez noté, le peintre tente de concilier les exigences du portrait (qu’on reconnaisse un peu quelqu’un, tout de même) et sa fibre impressionniste (laisser parler ses « impressions », sa perception fugace des couleurs, d’un jeu de lumière… et f*** le réel, pour le dire vite). Avec pour résultat, ces visages pâteux et identiques, poupées sans émotion, sans caractère… Le tout semblant sortir d’un calendrier des Postes.  

3 Picasso nous offre un autre exemple assez frappant – et heureusement plus tenu, sur le plan esthétique – de désintégration du sujet par le style, avec sa « Tête et main de femme » (Pablo ne s’est pas trop foulé sur le titre ce jour-là). 

Picasso Woman’s Head and Hand 1921-ParisBazaar-Ghis

 Pablo Picasso – Tête et main de femme – 1921

Qui est cette femme ? Euh… 

Que peut-on dire d’elle ? Bah… 

Quelle émotion, quel sentiment fait-elle naître en nous ? Rien. 

Ce n’est pas une femme (le titre est donc mensonger, au-delà de sa pauvreté descriptive) : c’est presque un schéma, un archétype. 

Archétype d’on ne sait trop quoi d’ailleurs : Est-ce une ouvrière ? Une prostituée ? La voisine de Picasso ? Une amie péruvienne ? Allez savoir. 

Du coup, que reste-t-il à voir sur cette toile ? La manière du peintre. La singularité de son trait, son invention, son génie… Bref, l’artiste à l’œuvre. Égotiquement vôtre. Est-ce bien intéressant ? Cela change-t-il quelque chose en vous ? 

Me concernant : ni l’un, ni l’autre. Et je doute être une exception en la matière. Autrement dit : que ceux dont « Tête et main de femme » a changé la vie se lèvent, s’unissent et nous écrivent. 

4 Dans « Les Peintres cubistes » (1913), Guillaume Apollinaire définissait joliment les ambitions des pionniers de l’art abstrait – Kupka, Kandinsky, Malevitch et Mondrian – comme suit : « Les jeunes artistes des écoles extrêmes ont pour but de faire de la peinture pure. » Pour eux, « le sujet, qui décidait à peu près seul des préférences des autres, n’est plus qu’un accessoire ». 

Picasso Woman’s Head and Hand 1921-ParisBazaar-Ghis

 Kazimir Malévitch – Deux figures dans un paysage – 1932

 Comme souvent, l’essor de ce mouvement – entre 1911 et 1916 – est étroitement lié à l’Histoire : l’apparition de la physique quantique, la théorie de la relativité – c’est en 1905 que le physicien allemand Max Planck utilise pour la première fois l’expression « théorie relative » (Relativtheorie) – viennent bousculer la notion de « réalité ». Elle n’est plus seulement ce que l’on perçoit à l’aide des cinq sens… mais un univers où la vitesse, la lumière, le temps se dilatent, se contractent, varient selon la position de l’observateur, etc.

Pour évoquer ces bouleversements, Paul Valéry aura ces mots sublimes : « Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours ». Les pères de l’abstraction feront de ce constat un art nouveau.

5  William Adolphe Bouguereau (1825 – 1905) : producteur fécond pour clientèle de riches amateurs, il a dominé avec d’autres peintres — comme Cabanel — l’art officiel des dernières années du XIXe siècle, au moment où luttent pour s’affirmer des artistes comme Manet ou les Impressionnistes.

Il eut droit à tous les triomphes officiels (Grand Prix de Rome, membre de l’Institut, grand officier de la Légion d’Honneur et responsable du Salon des Artistes Français). Comme au mépris et à l’oubli des historiens de l’art moderne. 

W-A Bouguereau-Autoportrait-ParisBazaar-Ghis

William Adolphe Bouguereau – Autoportrait – 1879

 

One thought on “Un détail, une expo : William-Adolphe Bouguereau, au Musée d’Orsay

  1. J’ai appris plein de choses concrètes sur les artistes, et j’ai constaté que ce que je trouvais laid ou sans intérêt n’était pas si propre à ma perception…! Merci infiniment pour cet argumentaire et commentaire….Alyette

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