Merteuil : Cruelles Retrouvailles

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Avec Merteuil, Marjorie Frantz ose le face à face, quinze ans après les Liaisons Dangereuses, entre la Marquise de Merteuil et sa jeune cousine Céline Volanges. Subtil, féroce et jubilatoire !

 

Elle n’aurait pas dû.

Elle aurait sans doute mieux fait de poursuivre sa route qui la menait de Hollande, où elle avait cherché l’oubli, vers Paris, où elle pensait pouvoir renaître. Il eût sans doute été préférable de ne pas répondre à l’invitation à faire étape dans ce relais de chasse. Elle ne le savait pas, mais elle avait rendez-vous ce soir-là avec un passé qui lui laisserait finalement peu d’avenir.

À l’heure des comptes, elle allait donc comparaître la marquise de Merteuil. Elle avait comme d’autres échappé à la Terreur et aux atrocités de la Convention, mais elle ne sortirait pas indemne du face-à- face que sa jeune cousine, Céline Volanges, avait ourdi depuis tout ce temps. Quinze ans, exactement. La recette se transmet depuis les premiers jours du monde, la vengeance se savoure d’autant mieux qu’elle mijote longtemps.

Voilà le début de l’histoire que Marjorie Frantz a eu la merveilleuse idée de nous raconter et qu’elle joue chaque soir au Lucernaire aux côtés de Chloé Berthier, exauçant le rêve un peu fou qu’on a tous un jour caressé de nous jouer des siècles et de voir se prolonger Les Liaisons Dangereuses, le roman épistolaire du génial Pierre Choderlos de Laclos, reconnu à raison comme l’un des chefs d’oeuvre de la littérature française.

Avec Merteuil, Marjorie Frantz dresse le portrait tout en nuances subtiles de deux femmes que tout sépare, et compose avec un art consommé du récit comme du suspens leur implacable affrontement. Dans le huis-clos intense de leurs retrouvailles, les mots touchent à bout portant et tranchent dans le vif.

Hier, jeune proie facile et sans défense, aujourd’hui devenue habile autant que féroce, Céline Volanges est comme l’araignée qui a pris tout le temps de tisser sa toile. Cependant que Merteuil, de prime abord encore belle et mordante, peine à masquer derrière le paravent des apparences le fantôme qu’elle est devenue. Cruel comme le temps qui file outrageusement.

Merteuil-Cruelles Retrouvailles-Merteuil-Marjorie Frantz-ParisBazaar-Cédric Vasnier©Cédric Vasnier

« J’adore ce personnage, j’adore ce texte qui est pour moi la quintessence de la langue française… Quand le roman s’arrête, il y a plein de portes ouvertes… Valmont est mort, oui, mais Merteuil n’est pas morte du tout (sourire)… Et on imagine qu’une bonne femme comme ça, avec le tempérament qu’elle a, ne va pas en rester là (rires) ! Et c’était joyeux d’imaginer une suite et de s’autoriser… Et je me le suis autorisée (rires).

Céline Volanges crée ce rendez-vous parce que la Merteuil a un dernier coup dans son sac et que la Volanges ne la laissera pas faire, et elle veut l’arrêter en route et l’empêcher de planter son dernier coup d’épingle (rires)…

Ce qui m’a séduit chez Merteuil, c’est le brio, l’intelligence, la virtuosité ! Ce mélange de dureté, cet esprit extrêmement rapide et mauvais, méchant, pour cacher une immense faiblesse… C’est une femme qui a souffert et qui a transformé cette souffrance en arme !…

Moi, j’imagine qu’elle a été assommée très jeune et qu’elle a eu en elle ce regain, et qu’elle a transformé cet étau dans lequel elle est née, cette société insupportable pour les femmes… Et parce que son cerveau tournait vite et bien, elle a dit : « Non, et je vais utiliser ce qui me fait souffrir ! » Mais il y a d’autres façons de faire, et c’est ce que va lui dire Cécile…

Ce qu’il y a de joli, c’est qu’elle est à la fin de sa vie, oui c’est un peu son chant du cygne, mais elle fait ça avec éclat et elle a en face d’elle quelqu’un qui est tout en douceur mais bien aussi forte qu’elle… Qui est posée, ancrée et qui a une vraie bonne raison de l’assommer (sourire)… »

Merteuil-Cruelles-Retrouvailles-Céline-Volanges-Chloé-Berthier-ParisBazaar-Cédric-Vasnier©Cédric Vasnier

« L’idée, c’est que la marquise de Merteuil aimait beaucoup cette petite, elle l’avait prise sous son aile sauf que l’aile était un peu dangereuse (rires) ! … Mais oui, ça partait d’une profonde tendresse et elle a un vrai plaisir à la retrouver… Elle ne s’attend pas du tout à ce qui va se passer…

Oui, elles sont les deux faces d’une même femme… C’est à dire que d’un même problème qui est la condition féminine à cette époque-là, elles ont deux points de vue mais elles ont toutes les deux des arguments tout à fait recevables…

Il y en a une qui est partie en guerre et l’autre qui a lutté d’une autre manière, qui s’est arrangée et qui maintenant ne veut pas qu’on lui vole ce qu’elle a réussi à mettre en place… Là où l’une est passée en force, l’autre passe en douceur…  

Elles se sont battues contre le même écrasement patriarcal… On ne parlait pas de machisme mais il y a notamment cette tirade où elle parle de la broderie, où elle dit : « Notre seul projet, c’est de broder ??? C’est ça que les hommes nous laissent faire ?? » … Et c’est vrai ! Dans ces milieux-là, les femmes s’ennuyaient à mourrir !… Et Merteuil n’était pas faite pour l’ennui, ce n’était pas possible (sourire)… En fait, c’est une femme en colère, elle le dit, elle n’est pas perverse, elle est désobéissante…

Je n’ai pas de prétention à quoi que ce soit… Il y a tout un mouvement depuis quelques années… Moi, je n’ai pas envie d’être contre les hommes… Je les aime profondément, j’ai envie de les prendre par la main et de leur montrer les choses autrement mais en douceur… Ne pas reproduire le schéma des hommes qui ont imposé leurs codes aux femmes… Au contraire, soyons un peu plus fines et un peu plus intelligentes, emmenons-les et réfléchissons ensemble (sourire) !

La faille de Merteuil, c’est qu’elle s’est servie de Valmont comme d’un outil et qu’elle est tombée amoureuse de son outil… Je voulais aussi parler du fait que tous les combats qu’on mène, quels qu’ils soient, tous les engagements s’arrêtent aux sentiments… Quand à un moment, le coeur entre en ligne de compte, ça devient compliqué…

Merteuil a de grands principes mais tout d’un coup, elle tombe sur un bonhomme et elle perd ses arêtes (sourire)… C’est une femme qui s’est façonnée une image mais qui ne tient plus la route parce qu’elle est tombée amoureuse… Elle s’est fait avoir…

Parce qu’une fois que Valmont est mort, elle aurait pu partir sur autre chose, passer à quelqu’un d’autre, mais elle a cristallisé sur lui… Et quinze ans après, elle est encore dedans puisque elle raconte ses mémoires, puisque elle a besoin de revivre ces petits instants… Et on a bien compris que Valmont n’était pas autant amoureux d’elle…

C’est ça qui est joli aussi, derrière l’armure il y a une énorme béance… Elle met toute son énergie à la cacher et en face d’elle quelqu’un qui dit : « J’ai vu cette béance ! Je vais appuyer dessus (rires) !! »

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Avec Merteuil, Marjorie Frantz a écrit le rôle qui lui a permis de renouer avec le théâtre dont son métier de doublage l’avait à son goût un peu trop éloignée. Elle a trouvé avec Chloé Berthier la « formidable » partenaire de jeu avec qui chaque soir est un nouveau soir, et chaque soir un enchantement.

Quant à Salomé Villiers, qu’elle a connue enfant et qu’elle a vu grandir, elle a cru tout de suite à son texte comme à son projet, et lui a apporté toute l’énergie et l’intelligence bienveillantes qu’on lui connaît, en signant une mise en scène comme un écrin pour deux bijoux de comédiennes.

O.D

Merteuil, une pièce de Marjorie Frantz avec Marjorie Frantz et Chloé Berthier, mise en scène de Salomé Villiers, lumières de Denis Koransky, costumes de Peggy Sturm et Jérôme Pauwels.

Jusqu’au 7 mai au Lucernaire.

 

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