Dabadie, Kanté… des Enfants au Paradis

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Deux immenses figures de la culture française et africaine nous ont quittés la semaine dernière. Chacun de ces deux artistes a marqué l’histoire de la musique et pas seulement. Ils s’appelaient Jean-Loup Dabadie et Mory Kanté.

Cet «after» confinement est décidément une sale période. Après les décès d’artistes aussi différents que Christophe, Tony Allen, ou Ellis Marsalis Jr, c’est au tour de Jean-Loup Dabadie de lâcher la rampe. Homme de lettres aux multiples talents, il avait notamment été journaliste au début des années 60 pour divers journaux dont Arts, ou Tel Quel, revue littéraire pour laquelle écrivaient aussi le romancier Alain Robbe-Grillet, le journaliste Renaud Matignon, le philosophe Philippe Muray, ou encore le grand compositeur qu’était Pierre Boulez.

Par la suite, après avoir débuté en tant qu’auteur de sketches pour Guy Bedos, il réussit à s’immiscer dans le petit monde du cinéma pour en devenir un des maîtres en tant que dialoguiste et scénariste. C’est à lui que l’on doit les sublimes scénarios d’Un Éléphant Ça Trompe Énormément et de Nous Irons Tous Au Paradis, deux chefs-d’œuvre des comédies françaises des années 70 réalisés par Yves Robert, dans lesquels jouait aussi son ami Bedos.

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Parmi ses autres succès de cinéma, il y a, évidemment, les films de Claude Sautet, notamment Les Choses De la Vie et César et Rosalie, auxquels il a participé en tant que co-scénariste et dialoguiste. Fou d’écriture, académicien français depuis 2008, ce fan de tennis, qui ne manquait pas une seule édition de Roland Garros, était aussi un parolier prolifique.

Avec plus de 300 chansons écrites en cinquante ans, de 1960 à 2010, Dabadie était un auteur recherché. C’est à lui que l’on doit Lettre À France, morceau sublime de la fin des années 70, superbement interprété par Michel Polnareff. En 1975, c’est aussi lui qui écrivit J’Comprends Pas, un texte terriblement noir sur la séparation, interprétépar Jacques Dutronc et repris quelques années plus tard par Kent.

Il réussit aussi le tour de force de faire chanter Jean Gabin en 1974 avec Maintenant Je Sais, l’adaptation de But Now I Know, interprétée originellement un an plus tôt par Noël Purcell, un acteur irlandais qui tourna dans plus de quarante long métrages entre 1947 et 1973, dont plusieurs films de John Huston ou encore dans Les Révoltés du Bounty de Lewis Milestone. Jean-Loup Dabadie adapta si brillamment le texte que Gabin mit un terme à trente-huit années de silence musical. La dernière fois que le génial comédien avait chanté remontait à 1936, dans le film La Belle Équipe, où il interprétait Quand On Se Promène Au Bord De L’Eau avec son inimitable gouaille de titi parigot.

En 1991, Dabadie avait aussi travaillé avec un autre immense comédien, Yves Montand, pour qui il signa notamment Valentin, un poème que l’acteur comptait lire à son public lors de son tour de chant prévu en 1992. Et puis il y a eu aussi Serge Reggiani. Plusieurs textes phares de son répertoire, comme L’Italien ou Le Vieux Couple sont signés Dabadie. Les deux hommes s’apprécient et se retrouveront, indirectement, pour le film Vincent, François, Paul et les Autres, Dabadie comme co-scénariste et Reggiani comme comédien.

La carrière de Jean-Loup Dabadie est inégalable. De Régine à Michel Sardou, en passant par Robert Charlebois, Henri Salvador, ou encore Julien Clerc, tous ces artistes francophones, ont interprété des textes signés par ce véritable maître des mots. Jean-loup Dabadie a décidé de partir vers d’autres cieux dimanche dernier, à l’âge de 81 ans. Pour Polnareff, il avait écrit On Ira Tous Au Paradis. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

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Dans un genre radicalement différent, Mory Kanté a, lui aussi, décidé de partir voir ailleurs si c’était mieux. Lui qui semblait ne sortir qu’à la Fête de la Musique où il jouait sans cesse Yéké Yéké, tube international de 1987 qui lui rapporta un paquet de biffetons, et qui permit de populariser le funk mandingue, symbolisant des langues et dialectes parlés dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest. Au fil du temps, cette chanson d’amour est devenue un classique de la musique africaine, reprise et traduiten de nombreuses langues dont l’hébreu, l’arabe, l’anglais, ou le chinois.

Surnommé le griot électrique, Mory Kanté, toujours vêtu de son indémodable costard blanc, est un des rares artistes africains à avoir côtoyé des stars de rock telles que Carlos Santana. Joueur émérite de balafon et de kora, il aimait mélanger instruments traditionnels et musique pop, rock, ou électro. Il l’a d’ailleurs toujours fait depuis ses débuts en solo, à la fin des années 70. Humain et humaniste, le musicien guinéen était un militant anti-apartheid actif et avait été nommé ambassadeur de Bonne Volonté de la FAO, l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2001. Il avait pour rêve de sortir l’Afrique des problèmes de famine. Un rêve malheureusement inachevé.

Décédé vendredi dernier, l’ancien chanteur de mariage, qui intégra le Rail Band de Salif Keita au début des années 70, a été enterré dans une cérémonie sobre à laquelle ont assisté près de 200 personnes, un nombre limité à cause du coronavirus. Parmi les personnes présentes, se trouvait le ministre de la Culture et du Patrimoine historique guinéen. Considéré comme un génie de la musique africaine, Mory Kanté aura droit des obsèques nationales en Guinée lorsque le Covid-19 aura enfin disparu. C’est la moindre des choses pour cet artiste qui n’a pas seulement marqué la musique africaine, mais aussi la musique mondiale. Il est probablement parti rejoindre son idole, un certain James Brown.

Laurent Borde      

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