Geoffroy Thiebaut : le Don du Jeu

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Il a fait ses débuts chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Il joue la comédie depuis près de quarante ans et il n’en fait pas tout un cinéma. Geoffroy Thiebaut fait partie de ces acteurs pour qui le jeu primera toujours sur le je.

Bien sûr, il aime ses potes et les joies qu’ils savent se donner ensemble. Il aime trop se marrer, et de temps et temps blanchir ses nuits à refaire le monde à la mesure de ses rires, pour ne pas saisir la chance d’une bonne tranche de vie. Mais ces dernières semaines de réclusion planétaire n’ont pas su effacer son sourire. Il a mis ce silence à profit pour cultiver l’indépendance d’esprit qui fait son jardin à lui. Ce n’est pas que Geoffroy Thiebaut n’aime pas s’ennuyer, c’est plutôt qu’il ne sait pas.

Alors, il a lu beaucoup, écrit et pris le temps de se retrouver. Il a joué devant l’oeil de son ordinateur et partagé Molière, Corneille et Prévert avec les internautes que ces soirs sans théâtre ont privé de leur bonheur. Chaque jour, sans attendre 20h pour les applaudir, il a aussi pensé au femmes et aux hommes en première ligne. Il y a quelques mois, un grave accident de scooter lui a permis de savoir l’incomparable dévouement de celles et ceux qui soignent et réparent.

Geoffroy Thiebaut-le Don du Jeu-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Comme pour d’autres, il a vu ses projets suspendus et repoussés. Avant que ne débute la longue parenthèse, il était notamment sur deux pièces, l’une avec Thierry Frémont et Thierry Godard, l’autre écrite pour lui par Alain Teulié qu’il a eu envie jouer avec Pascal Demolon et Laure Marsac dans une mise en scène de Catherine Marchal. Mais il a pu boucler le tournage d’ Astrid et Raphaëlle, la série diffusée sur France 2, créée par Alex de Seguins et Laurent Burtin, avec Lola Dewaere et Sara Mortensen, dans laquelle il interprète le tuteur d’Astrid, la jeune documentaliste autiste.

En parlant de série à succès, cette dernière a tout de même réuni à chaque épisode entre 4 et 5 millions de téléspectateurs, on ne peut évidemment pas oublier Braquo, signée Olivier Marchal, où il était Roland Vogel de l’IGS. Ce flic chargé de fliquer les flics qui allait passer de l’enquêteur tenace au sadique féroce et devenir en trois saisons le cauchemar d’Eddy Caplan et de son groupe. Un méchant, un vrai. Manipulateur, psychopathe, redoutable, un salaud de la plus belle eau. Un rôle magnifique et complexe pour Geoffroy Thiebaut qui aime quand c’est difficile, et qui sait que ça ne l’est jamais autant que lorsque le personnage qu’il doit interpréter est aux antipodes de ce qu’il est.

À ses tout débuts sur les planches, il venait alors d’achever sa formation à l’école du Cirque d’Annie Fratellini après trois ans à l’école d’Art Dramatique de Jean Périmony, il a même été un dieu. L’un des plus beaux. Celui de l’Amour. Ça commençait plutôt bien.

« C’était en 1981. Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud avaient dû quitter l’ancienne gare d’Orsay et venaient de s’installer au théâtre du Rond-Point. leur premier spectacle s’intitulait « l’Amour de l’Amour », d’après des textes de La Fontaine, Apulée et Molière… Jean-Louis m’a proposé le rôle d’Éros… Je me souviens qu’il y avait Annie Duperey et Cyrielle Clair… J’ai joué Éros pendant neuf mois. Et je suis resté chez Madeleine et Jean-Louis pendant trois ans…

On l’a énormément critiqué, il a pourtant découvert beaucoup d’auteurs… Je pense à Ionesco par exemple. Jean-Louis a été le premier à monter « Rhinocéros », c’était à l’Odéon en 1960 et pour Ionesco, ça a été le début de la consécration ! 

Chez Jean-Louis et Madeleine, j’ai croisé tellement de grands comédiens… Michael Lonsdale, Pierre Dux… J’ai joué trois pièces avec la Compagnie et on jouait chacune d’entre elle pendant toute une saison… Il y avait chaque soir 900 personnes… Une autre époque… J’étais de cette génération où les acteurs de théâtre y restaient et devaient y rester.

Ce n’est d’ailleurs pas un métier mais plutôt une vocation, je pense. Un état d’esprit. Moi, ça m’a permis de savoir qui j’étais et pourquoi j’étais là. Je n’ai pas fait beaucoup d’études, je faisais le clown. Quand à l’école je lisais Corneille, je le jouais d’instinct. Mais quand le professeur me demandait d’expliquer, je ne savais pas…

C’est le théâtre qui m’a fait découvrir les auteurs, c’est le théâtre qui m’a appris à lire. Je me souviens que c’est André Dussollier qui m’a fait découvrir La Fontaine en me faisant travailler ses fables. Il m’a montré comment ne pas les réciter mais les vivre. Je me souviens aussi que c’est Pierre Dux qui me dirigeait dans « Les Affaires sont les Affaires » qui m’a fait découvrir Octave Mirbeau, et avec cet auteur, les rapports du pouvoir, de la puissance de l’argent, de l’amour, et de la liberté… »

Geoffroy Thiebaut-le Don du Jeu-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

À l’évocation de son parcours, on voit davantage un chemin qu’il se serait ouvert qu’une carrière qu’il aurait balisée. Plus curieux des étapes du voyage que de sa destination finale, c’est moins le calcul qui dicte ses choix que le désir d’éclectisme. On se souvient avoir vu Geoffroy se régaler au Boulevard aux côtés de Danièle Darrieux et de Jacques François dans George et Margaret. Et on n’oublie pas qu’il sut être un Christian de Neuvillette moins bibelot dans le décor qu’à l’accoutumé.

« Un jour, le téléphone sonne. « Bonjour, c’est Jean-Claude Drouot… » J’ai cru qu’un pote me faisait une blague, j’ai rigolé et j’ai raccroché (rires). Le téléphone sonne à nouveau. « C’est vraiment Jean-Claude Drouot à l’appareil ! » (rires)… Il me proposait de jouer dans le Cyrano qu’il mettait en scène !

Je suis allé chez lui, dans sa ferme. Il était resté un homme de la terre. Et on a commencé à discuter du rôle de Neuvillette. Je trouvais qu’on avait trop tendance à le résumer à une utilité, à un mec un peu stupide. J’ai dit à Drouot ; « Si c’est pour le jouer comme un con, c’est pas la peine ! » Il m’a répondu en souriant : « Ça me fait plaisir d’entendre ça, je ne me suis pas trompé »…

Je me souviens pour la scène du balcon, j’avais appris le texte de Cyrano par coeur, si bien que je faisais comme du playback, ça changeait tout… Christian, c’est juste un homme qui n’a pas les mots.  Quant à Cyrano, je l’avais dit à Jean-Claude, au fond c’est un gros macho (sourire) ! C’est : « Moi, moi, moi… moi, je » tout le temps… jusqu’au bout… Et c’est pas son panache qu’il aurait dû emporter mais Roxanne ! »

Le théâtre, Geoffroy Thiebaut le conjugue d’ailleurs plus volontiers au pluriel d’une troupe qu’à sa première personne même singulière. Et ce ne sont pas seulement ses trois années au sein de la Compagnie Barrault-Renaud qui l’expliquent mais son goût du jeu, son sens de la vie.

« Ce qui me manque le plus quand je n’y suis pas, c’est l’échange sur scène. J’ai tellement de souvenirs de partage ! Je me souviens, quand on jouait « Transferts » de Jean-Pierre About au théâtre Montparnasse, des fous-rires qu’on a pu avoir avec André Ferreol, André Falcon et Tom Novembre… C’était une comédie, on l’a jouée 8 mois, qu’est-ce qu’on a pu rigoler (sourire) !

Tu passes souvent plus de temps avec tes partenaires qu’avec ta propre famille ! On joue, on vit ensemble pendant des mois… Je me souviens qu’après la représentation, on allait dîner ensuite avec toute la troupe et on dépensait en une soirée ce qu’on venait de gagner mais on s’en foutait, c’était tellement bon d’être là… ensemble.

Dans l’instant du théâtre, oui, il y a une famille. Un soir, je venais de perdre mon père, on a joué quand même et ils m’ont épaulé… La première pièce que j’ai jouée, c’était « Vu du Pont » d’Arthur Miller, c’est Ralf Vallone qui mettait en scène. Miller était venu pour la première. On a joué six mois au théâtre de Paris. À la dernière, au moment de se quitter, j’ai fondu en larmes… Je me disais que je ne les reverrai plus jamais… Évidemment, après on se voit moins mais avec certains, on reste très amis…

Ça me fait bondir quand j’entends des comédiens dire qu’ « au bout de quarante fois, ça suffit ! » Quand on a créé « Après la Pluie » de Sergi Belbel, on l’a jouée 500 fois ! Poiret et Serrault ont joué 1500 fois « la Cage aux Folles » ! Et ils se réinventaient chaque soir !

Je trouve d’ailleurs que le stand-up a fait du mal au théâtre… L’impro, j’en faisais dans la rue au Halles, c’est très facile et ça ne suffit pas. Avec le stand-up, tu en as plein qui se sont dit tout d’un coup : « Moi aussi, je suis comédien ! »… Et quand tu vois ce que c’est… Plus c’est dans la grossièreté, plus ça marche… 

À côté de ça, tu as des merveilles comme « Marie des Poules », l’histoire de la domestique de George Sand. C’est Gérard Savoisien qui a écrit cette pièce. Et Béatrice Agenin, qui m’a dirigé dans Marivaux, joue les deux rôles… Elle joue Marie des Poules de l’âge de 11 ans à 82 ans… Elle est exceptionnelle !!… Il n’y a pas de miracle, elle a bosssé, Béatrice. Interpréter exige du travail ! 

On fait parfois tout un foin avec tel ou tel acteur parce qu’il est « bankable », moi ça me touche pas. Je préfère découvrir et me laisser surprendre… « Marie des Poules », il faut absolument la voir cette pièce !! »

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Cette exigence qu’il met dans son art, Geoffroy Thiebaut a bien conscience qu’elle a parfois pu décontenancer certains de ses partenaires. On le voyait drôle et avenant, on ne soupçonnait sans doute pas sa minutie. Il s’est entendu reproché son perfectionnisme façon « Comédie Française », ça a pu le blesser mais ça ne l’a pas fait dévier. C’est ce qui l’a forgé. C’est aussi ce qui la conduit à travailler avec Pierre Étaix comme avec Alain Resnais, avec Robert Enrico comme avec Philippe de Broca.

Les temps peuvent mordre, il croit toujours à la magie de ces rencontres que seul le théâtre sait offrir entre un auteur, des acteurs et un public. Et si longtemps il voulait qu’on l’aime, il se fout qu’aujourd’hui certains ne l’aiment pas. En chemin, il a perdu de vue l’accessoire et compris l’essentiel. Son métier lui a permis de devenir l’homme qu’il est. Un comédien admirable. Un homme qui nous plaît.

O.D

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