Grégoire Furrer : Vivre pour Rire

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Fondateur du Montreux Comedy Festival qu’il dirige et n’a eu de cesse de développer depuis 33 ans, Grégoire Furrer préfère toujours la découverte à la conquête. Rencontre avec un entrepreneur en joie de vivre.

 

Ce n’est pas tous les matins qu’on croise un patron barbu de trois jours, sans cravate mais en sneakers et plus souriant qu’un môme à l’heure de la récré. À donner l’envie de s’en faire un pote.

Le jeune quinqua qui porte le décontracté chic mieux que d’autres le complet-veston a, ceci dit, quelques bonnes raisons d’être de belle humeur. Le rêve qu’il a fait il y a plus de trente ans lui a donné la chance de plusieurs tours du globe, de se marrer sous toutes les latitudes ou presque, et nous a surtout offert le plus grand festival d’humour du monde libre. Le Montreux Comedy Festival.

Depuis 1989, le joyeux jamboree de celles et ceux qui ont fait du rire un art a accueilli, vu éclore et fait grandir des dizaines et des dizaines et encore des dizaines d’artistes, dont beaucoup font aujourd’hui les belles heures des radios, les bonnes audiences des chaînes de télévision et la bonne santé des billetteries.

N’en déplaise au fâcheux virus qui aurait tant aimé nous isoler pour toujours, le rire, aujourd’hui comme hier et on l’espère moins que demain, parce qu’il apaise tous les maux aura toujours le dernier. Grégoire Furrer ne l’a que trop bien compris, lui qui, à vingt ans tout frais, a eu l’idée de lui donner mieux que droit de cité.

Encore qu’à l’époque, dans le paisible canton helvète de Vaud, on le disait sans doute plus inconscient qu’on ne le pressentait visionnaire.

Grégoire Furrer-Vivre pour Rire-1-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« C’est ce qui a drivé toute ma vie jusqu’à présent, longtemps je ne l’ai pas assumé mais aujourd’hui je le dis et je l’assume, il faut que je tienne le volant. »

 

« J’ai la chance d’avoir grandi dans une ville de festivals… À Montreux, il y avait le Festival Pop de la Rose d’Or, co-organisé par les Anglais de la BBC, qui programmait chaque année les meilleurs groupes de la variété britannique de l’époque… Il y avait évidemment le Montreux Jazz, qui m’a moins touché… En revanche, à la Rose d’Or, il y avait The Cure, Dépêche Mode, Queen, Brian Ferry, tout un nouveau monde qui arrivait et ça me passionnait (sourire)…

Et puis, j’avais envie d’organiser des choses… Déjà gamin, je louais des caveaux de vignerons et j’organisais des boums pour mes copains, des soirées disco… Je demandais à ma grand-mère de faire des gâteaux et je les vendais ! C’est comme ça que je me suis fait mes premiers argents de poche (sourire)… 

Et a fini par s’imposer à moi cette évidence qu’il fallait que je monte mon propre truc… C’est d’ailleurs ce qui a drivé toute ma vie jusqu’à présent, longtemps je ne l’ai pas assumé mais aujourd’hui je le dis et je l’assume, je n’aime pas être sur le siège passager. Il faut que je tienne le volant.

Quand je ne suis pas au volant, ça ne marche pas (sourire) ! Chaque fois où je me suis assis à côté, ou je me suis arrêté au milieu du chemin ou on m’a ouvert la portière et on m’a foutu dehors (sourire)… 

Donc, j’ai monté mon truc. J’avais vingt ans, j’avais aucune idée de ce qu’était le business, je n’y connaissais rien, je n’avais pas les codes, juste des intuitions que j’ai suivies…

La première, c’est qu’il fallait être dans l’humour… Tout le monde à ce moment-là, me poussait dans la musique mais je savais que je ne serais jamais numéro un si je monte un festival de musique, il y avait déjà la Rose d’Or, le Montreux Jazz… Et l’humour s’est imposé.

J’allais beaucoup dans les cafés-théâtres, j’y avais des copains qui commençaient, j’avais accès à ces gens-là, j’ai donc décidé de créer un festival autour d’eux…

Après, j’ai eu l’autre intuition qu’il fallait être le plus autonome possible… J’ai alors pensé au sponsoring… J’ai d’abord demandé des subventions, mais on m’a dit non, on m’a d’ailleurs dit non pendant vingt ans (sourire)… J’avais que des inconnus sur scène mais j’ai quand même loué une grande salle, et les billets j’ai compris que personne ne les vendrait pour moi, donc je les ai vendus moi-même… En faisant du porte-à-porte (sourire)… J’allais voir les gens, je leur disais : « Je monte un super festival, je vous fais un rabais de 10% sur le billet ! » … Ce qui est marrant, c’est que c’est aujourd’hui le modèle économique des humoristes africains…

Ensuite, j’ai eu l’intuition de la télé… Dès le départ, je voulais miser sur des nouveaux talents, ça ne servait à rien de ne faire venir que des artistes connus qu’on voyait déjà partout ailleurs, il fallait amener des nouveaux. Les faire connaître. Et rien de mieux pour ça que la télé… Donc, j’ai eu l’idée de filmer mes propres spectacles et de les faire diffuser…

Et lorsqu’est arrivé le digital, j’ai pris le virage, ce qui m’a au passage permis de m’affranchir de certains codes de la télévision traditionnelle, de proposer des images plus proches de ce que je voulais et de toucher d’autres publics encore…

Après, chacun a ses règles… Le web aussi. On dit que c’est un espace de liberté mais pour Blanche Gardin, par exemple, sur la chaîne Montreux Comedy, ces spectacles sont démonétisés parce que Youtube les juge trop trashs alors qu’elle n’a jamais été censurée par la télé…

Diffuseurs, sponsors, public, chacun a ses codes… Personne n’a tort ou raison, chacun a sa réalité… Ce que j’aime, c’est observer les règles de chacun, édicter les miennes et composer, jouer avec tout ça…

Et maintenant ?  Maintenant, je me prépare au métavers et à la réalité augmentée (sourire)…

Mais c’est au fond toujours la même histoire, toujours cette intuition que l’humour ça va être tendance (sourire) ! »

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« Je considère que l’humour nous permet une lecture du monde tellement plus intéressante que beaucoup autres. Je pense que c’est aussi un art majeur. »

 

« Ce qui me nourrit et m’amuse aujourd’hui, c’est d’aller découvrir des nouvelles régions de la Francophonie… C’est quelque chose que j’aime et que je défends depuis trente ans et, paradoxalement, ça fait un peu ringard la Francophonie aujourd’hui (sourire)…

Faire une soirée de la Francophonie à Montreux, mon Dieu ! On vend pas un billet (sourire) ! Parce qu’il y a une institutionnalité de la Francophonie qui l’a rendue ringarde…

Je vais pas me faire que des amis en disant ça (sourire)… mais  quand pour défendre le français, on fait des concours de dictées en Afrique subsaharienne, on saoule tout le monde !

Faut organiser des soirées stand-up, en fait (sourire). Parce qu’on va toucher des gamins de 18-19 ans et que c’est eux, l’avenir de la Francophonie. Pas des gars de quarante ans qui sont profs d’université en langues historiques à Kinshasa ! 

C’est un terrain de jeu extraordinaire, la Francophonie ! On a une culture commune et débarrassée de toute volonté de domination…

Quand en Afrique, on me dit : « Oui, mais le français, c’est la langue coloniale ! » Je leur dis : « Oui, mais d’abord vous avez gardé votre langue, ça ne vous empêche pas de parler wolof au Sénégal, lingala au Congo… Maintenant, ok, vous voulez jouer votre spectacle six mois à Paris ? Faites-le en français ! Vous aurez plus de chances de pouvoir le jouer. Vous voulez le jouer en lingala ? Vous resterez au Congo et ce sera tout ! »… Ensuite, je leur dis : « Mais vous vous rendez compte de la chance que vous avez de parler français ?? Vous vous ouvrez le monde ! » 

Après, c’est vrai, ils rencontrent des difficultés logistiques, administratives qui sont autant de barrières à leur venue à Paris. Mais, et c’est ce que je leur explique, il y a justement aujourd’hui des acteurs comme nous qui sont là pour faciliter, pour aider, pour créer des ponts et ouvrir des portes… Ça prend du temps mais tout ça va se faire, c’est déjà en marche (sourire) !

Et je trouve que c’est un cadeau de la vie… C’est un cadeau de me dire que que j’avais un petit terrain de jeu et qu’aujourd’hui c’est le monde qui s’ouvre !…

Ce qui m’intéresse dans cette mondialisation de l’humour, ce n’est pas de me dire qu’on aura le même humour partout, standardisé, c’est au contraire de penser que dans le grand brouhaha du monde, il y aura à un moment donné une voix francophone de l’humour…

Je considère que l’humour nous permet une lecture du monde tellement plus intéressante que beaucoup autres… 

Pourquoi ? Parce qu’avant tout, l’humoriste comme le caricaturiste sont des miroirs de nos sociétés, ils se nourrissent de leurs rencontres, de l’actualité. De ce qu’ils observent du monde, de ce qu’ils en ressentent. Et ils le redonnent avec toujours ce pas de côté qui fait rire autant qu’il invite à réfléchir… Ça, c’est très compliqué à faire…

C’est pour ça que je dis de l’humour que c’est un art majeur… On peut tellement facilement tomber dans l’excès, et blesser… On en connaît qui se sont égarés sur ce chemin… Mais pour moi, ce n’est pas ça l’humour. 

Et si on veut bien admettre que l’humour est un reflet de notre société, elle-même hyper-connectée, hyper-réactive, les humoristes sont eux aussi dans la vitesse, dans l’immédiateté, dans l’efficacité de la vanne… Le Stand-Up y a indéniablement et largement contribué… Construire un sketch, comme on pouvait le faire, sur cinq minutes avec une chute à la toute fin, c’est plus possible… Personne ne reste plus de cinq minutes à visionner un sketch sur les réseaux… 

J’entends souvent d’ailleurs que Coluche ou Desproges ne pourraient plus dire aujourd’hui ce qu’ils disaient à leur époque… Évidemment ! Les choses ont changé en trente ans. Mais ils diraient sûrement autre chose… Et Coluche, j’en suis convaincu, s’éclaterait avec le web (sourire) ! Il serait même toujours autant précurseur !

Oui, le milieu de l’humour, à l’image de notre monde, se renouvelle lui aussi très vite… Tout le monde est jetable, remplaçable, interchangeable…  Ça pousse aussi vite que ça sort… Je vois arriver une génération quasiment chaque année à Montreux !…

Prends Paul Mirabel, il est passé en à peine plus d’une année d’inconnu à remplisseur de Zéniths mégastar ! C’est ouf , ça !!… Avant, un artiste jouait déjà cinq six ans dans sa ville, Lyon par exemple, et après il montait à Paris où il était une découverte. Sauf qu’il avait déjà joué des centaines de fois… Aujourd’hui, un mec balance une vanne sur Facebook et il devient une star !

Alors, oui, il y a une génération qui arrive et qui pousse fort, mais j’observe néanmoins que le top 5, en France, reste stable depuis dix ans…  Jamel, Gad, Foresti, les grands sont toujours là…

Pour être une star multigénérationnelle, mainstream, pour remplir les Zéniths, tenir l’affiche du Dôme à Paris pendant trois semaines, il faut encore du temps quand même… Il faut encore de la maturité… Un public, ça se construit… Même si aujourd’hui, on a affaire de plus en plus à un public de zappeurs. »

Grégoire Furrer-Vivre pour Rire-3-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

Quand il regarde vers demain, Grégoire Furrer voit donc plus loin que les prairies dans lesquelles il prospère déjà.

C’est ainsi qu’il y a trois mois, il s’est réjoui avec Kim Jun-Ho, le président du Busan International Comedy Festival en Corée du Sud, de la création de l’association mondiale des festivals d’humour. The International Comedy Festival Association regroupe désormais les festivals de Busan, Montreux, Lille, Cannes, Alger, Johannesburg et Abidjan.

Abidjan, où, niché entre les Ambassades et les Deux Plateaux, le Dycoco Comedy depuis plus de trois saisons accueille, accompagne, et met dans la lumière les humoristes d’Afrique de l’Ouest. Le Dycoco, une pépinière aussi ambitieuse que bien née qui, au printemps dernier, a fêté la troisième édition de son propre festival.

Passionné, passionnant, toujours un rire d’avance, Grégoire Furrer aime l’humour autant que sa propre liberté. C’est l’humour qui lui a offert de bouger ses lignes et de devenir le « créateur de sa propre vie » .

Avec lui, on se prendrait même à rêver que l’humour puisse un jour sauver le monde. Et d’ailleurs, pourquoi pas ? Il nous a déjà montré le chemin du rire ensemble.

O.D 

Pour aller plus loin…

Le Montreux Comedy Festival, le Dycoco Comedy Club, Lillarious, Big Perf

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