La Bande Originale d’un Rock’ n’ Râleur : Galères, Mahler et Bonheur

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Auteur et parolier, Francis Basset connaît la musique et au minimum toutes les chansons. Ses souvenirs, ses humeurs. Bonheur pur Collector !

Grands compositeurs

Ce qu’il y a de merveilleux avec la musique des grands compositeurs c’est qu’elle sublime n’importe quelle scène ordinaire, voire vulgaire. Un blaireau qui sort ses poubelles avec le bide par dessus le jogging et les ongles incarnés dans les tongues, on met la cinquième de Mahler en fond sonore et on se dit : « Waoh, il sort ses poubelles alors qu’il sait que c’est un geste vain, qu’il va mourir un jour, quelle abnégation! » Et il devient presque héroïque en rentrant chez lui en se grattant le cul, avec un peu de mousse de Pelforth brune dans la moustache.

Beaucoup de scénaristes médiocres et de réalisateurs limités ont bien assimilé le truc.

Mais il y a des filles, elles SONT la musique.

Une scène normale de  la vie, dans la rue, au supermarché, dans une administration rébarbative, elles arrivent et ça devient une séquence de film où il se passe quelque chose. Une poésie se dégage du rayon surgelés du supermarché, les feux tricolores de la rue prennent un sens caché, et les locaux de la sécu semblent hantés par toute l’Éducation Sentimentale de Flaubert. Il suffit de leur présence pour révéler un décor et faire de la médiocrité une féerie.

 

 

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Problème de ballon d’eau chaude

Il y a quelques années, je me suis retrouvé à l’apéro chez des voisins qui savaient que j’écrivais des chansons, que j’avais été longtemps musicien et que j’étais plutôt un peu décalé dans ma tête.  Pour ne pas employer le mot artiste, archi galvaudé. Suffit de gratouiller un peu et de barbouiller une pauvre toile qui ne demandait qu’à rester vierge pour être bombardé artiste, dans cette nouvelle société. Comme ceux qui ont perdu leur boulot dans l’agro alimentaire ou dans les assurances et qui se recyclent antiquaires parce qu’ils ont fait les foires à tout et les vide-greniers et qu’ils décident de s’installer, ayant trouvé un local bien placé pour revendre leurs merdes.

Je ne me suis donc jamais pris pour un artiste. Encore moins pour un poète. Ces états-là on ne les sait pas soi -même. C’est l’extérieur qui peut en juger. C’est comme l’humour. Quelqu’un qui en est pourvu ne dit pas : « Je suis quelqu’un qui a beaucoup d’humour« . Idem pour quelqu’un qui a du coeur. « Je suis quelqu’un de généreux  » ne lui sortira jamais dans une conversation. 

Bref, mes voisins. Apéro. Je m’installe. Des amis à eux étaient là aussi. Ambiance « de gauche » de l’époque.  Avant les événements que l’on connaît et la chasse aux mal-pensants. La conversation partait donc dans le consensus mou à opportunités humanitaires variables et mesurées. Je fermais ma gueule pour ne pas me démasquer avec ma vraie nature d’anar de droite. Quand soudain le voisin organisateur d’apéro m’entreprend avec son problème de ballon d’eau chaude.

Il m’explique qu’ils devaient en changer suite à un devis du chauffagiste. Ça n’en finit pas et je sirote mon whisky pour oublier.  Surtout qu’il me parle dans le nez avec une haleine de léopard. Sa femme voit mon verre vide et me ressert un scotch. Et le mari continue avec son problème de ballon d’eau chaude et me montre même la pièce qu’il été obligé de changer. Il m’explique le principe, le clapet, les joints, tout. Et j’en ai rien à foutre force 10. Avec rafales intérieures de « mais ferme ta gueule, tu me gonfles« . Je vide mon deuxième verre et sa femme m’en ressert un autre en convivialité heureuse, croyant que je me passionne pour les avatars de leur ballon d’eau chaude. 

Jusqu’au bout j’ai eu droit au ballon d’eau chaude avec l’heureux dénouement : il remarche ! À tel point qu’il faut faire attention, il a failli se brûler sous la douche, l’eau est très chaude. Beaucoup plus qu’avant !  Il ne pouvait pas s’ébouillanter ce con, au lieu de croire que je pouvais me passionner pour sa plomberie ?! Comment peut-on être aussi peu psychologue ! C’est le genre de mec qui aurait parlé de la ménagère de plus de cinquante ans à Marc Dutroux en croyant l’exciter.

Je n’ai jamais repris le risque d’un autre apéro où il aurait pu m’expliquer comment il avait monté sa cabane de jardin.

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Et pendant ce temps-là…

J’ai écumé les orchestres dans des balloches pourris et des dancings de frotte-panses, j’ai vendu des perceuses dans les supermarchés, écrit des bouquins de cul, des chansons pour des artistes connus canadiens ou français et j’ai vécu de ma plume tout en me faisant plumer, j’ai fait le ghost writer-on ne dit plus nègre- pour des bios, j’ai tenté le one man show, j’ai doublé des séries.

J’ai remis cent fois sur le métier mon ouvrage, j’ai crapahuté, je suis tombé dix fois pour m’en relever à chacune, j’ai dégringolé cent marches pour  en remonter cent une, j’ai bradé ma confiance en les autres, perdu mon temps dans de vaines expériences, je me suis jeté corps et âme dans l’aventure humaine, m’exaltant, souffrant, crachant ma désillusion et mon amertume.

Et pendant ce temps là, comme un ange gardien, comme un guide, de toute son humble magnificence, de tout son érotisme, de toute sa grandeur d’âme, et bien avant de la connaître, une femme me réussissait ma vie.

Francis Basset

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