Lambert Wilson : Alceste ou le Courage du Désert

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Lambert Wilson propose un Alceste d’une force et d’une fièvre qu’on ne lui connaissait pas. Il efface l’atrabilaire et restitue l’idéaliste dans sa quête d’absolu. Émouvant !

Depuis le temps, on avait fini par l’oublier. Et il ne manquait pas à notre harmonie. Lui, ses états d’âme et ses maux de coeur à nous coller la migraine à fond de basses. Cet éternel empêché de vivre qu’on finissait par soupçonner d’être surtout un pénible peine à jouir, pour tout dire, nous les brisait menu.

On lui préférait volontiers Argan et ses tourments imaginaires ou ce tendre naïf de Monsieur Jourdain. Même le sombre Tartuffe dans toute sa fausseté nous paraissait plus aimable. On se régalait de son jeu subtil et sournois quand Alceste nous vrillait de ses jérémiades de dame patronnesse. Et puis, et puis Lambert Wilson est arrivé.

Il a pris l’espace, le plateau s’est rétréci et le pleureur chétif s’est effacé, on ne l’a plus jamais revu. À sa place, fort et fragile, doux et furieux, tendu comme un arc, sensuel et tranchant, un homme dans toute sa complexité. Un homme que sa faim d’absolu et sa soif d’amour jusqu’à l’intransigeance, jusqu’à l’impossible, rendent beau et tragiquement sublime. Un incompris qui s’est trompé de siècle ou de monde et dont les colères rugissantes font le panache désespéré. Un sincère chez les faux. Un héros en somme, un vrai.

Misanthrope-Lambert Wilson-ParisBazaar-Svend-Andersen©Svend Andersen

Célimène tortille du coeur, Arsinoé fourbasse, Oronte se confit de suffisance, Clitandre et Acaste se pavanent, tandis qu’Alceste reste pur et droit, à des hauteurs dont ce petit peuple courtisan ne soupçonnent pas même l’existence. Il est l’albatros que ses grandes ailes portent vers d’autres cieux mais que le sort contraint à piétiner chez les rampants.

Philinte, l’indispensable ami qui ne fait pas toute une affaire de composer avec les médiocres et les méchants, a beau lui montrer ce que la règle du jeu de cour peut offrir d’agréable, Alceste ne joue pas. Pas plus qu’il ne saurait manger du pain amer de la compromission. Les cinq actes seront autant d’étapes jalonnant son chemin de croix.

Dire que la comédie, quatre siècles après sa première représentation, a conservé toute son éloquence est un doux euphémisme. La langue de Molière est ancienne mais servie par des comédiennes et des comédiens de cette haute qualité, qu’elle est belle à entendre ! Et qu’ils sont élégants les détours qu’empruntent le génial auteur pour dire sa lassitude désabusée de ses contemporains !

Les siens hier sont les nôtres aujourd’hui. Il suffit de substituer à cette longue galerie des glaces dans lesquelles se reflètent toutes les vanités n’importe quel open space ou n’importe quelle antichambre du Pouvoir pour que se joue la même et inoxydable pantomime des faux-semblants. Et à bien y réfléchir, Alceste aujourd’hui serait probablement un indomptable lanceur d’alerte.

Misanthrope-Lambert-Wilson-ParisBazaar-Svend Andersen©Svend Andersen

Peter Stein, le metteur en scène, a fait le choix du grand espace et d’un clair obscur de belle facture. Les personnages passent du sombre au solaire et nous rappellent ainsi que la comédie humaine est aussi et peut-être même d’abord un théâtre d’ombres. Les costumes d’Anna-Maria Heinreich sont superbes et nous transportent à Versailles.

Quant à Lambert Wilson, il ne joue pas Alceste, il habite chez lui et il est venu avec ses meubles. Ça bouge sacrément les lignes du paysage qu’on croyait connaître.

Laissant Célimène à son besoin éperdu de paraître comme à son insoutenable légèreté de l’être, tournant le dos à cette humanité mesquine, Alceste ne donne pas cette fois l’impression de fuir en dissimulant son impuissance à aimer, mais plutôt de faire le choix du désert en ayant le courage de sa propre vérité. Beau comme du grand théâtre.

O.D

Le Misanthrope « ou l’Atrabilaire amoureux » de Molière, mis en scène par Peter Stein

Avec les magnifiques : Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo, Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Pauline Cheviller, Manon Combes, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau, Arthur Alexiu et Gauthier Burher.

au théâtre Libre-le Comedia

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