La Grande Musique : un Grand Air de Libération

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Écrite par Stéphane Guérin et mise en scène par Salomé Villiers, la Grande Musique raconte tout le poids du passé et souligne l’absolue nécessité de s’en affranchir. Entre rires et larmes, un voyage des ténèbres vers la lumière. Du beau théâtre qui réparera le coeur des vivants.

Ça commence sur des rythmes de bamboche, une musique pour guincher comme souvent les jours de noces. La famille est réunie autour d’Esther qui ce soir convole. On picole gentiment, on rigole aussi. Mais le tableau du bonheur se fige lorsqu’un des convives s’intercale. Il s’appelle Marcel. Il arrive d’ailleurs.

Tout à la fois chargé d’une mémoire aussi vive que douloureuse et porteur d’un drame dont on commence à peine à entrevoir l’horreur, ce fantôme chez les vivants va faire tomber les masques et fissurer le mur des fausses apparences qui de toute façon ne tenait plus.

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S’ouvre alors un fascinant double récit entre hier et aujourd’hui qui nous offre de remonter aux origines des souffrances qui rongent cette famille depuis toujours sans doute, depuis trop longtemps assurément. Une famille comme tant d’autres, hantée par le silence assourdissant des non-dits et que les secrets enfouis empêchent de vivre.

Quand les têtes voudraient bien quand même, ce sont les corps qui disent non et qui se dérèglent jusqu’à se bloquer. Comme Esther, la fille, que les jambes bientôt ne portent plus. Comme Nelly, la mère, qui ne trouve l’apaisement qu’en se livrant à des jeux mortifères. Et avant elle, comme Marzella, la grand-mère, dont on découvre qu’elle a préféré la mort libératrice à l’enfer qu’était devenu sa vie.

Quant à Hervé, le fils, son cynisme de façade dit tout le désespoir qui lui coupe les ailes. Tandis que de leur côté, Georges, le père, et Pierre, le jeune époux, ne sont qu’amour et bienveillance mais cruellement démunis face à cette montagne de douleur qui ne dit pas son nom.

Malgré tout, on danse, on s’aime, on rit. Beaucoup. Mais pourquoi ce mal-être de mère en fille ? À quel moment leurs partitions se sont-elle chargées de ces fausses notes qui font le lit aujourd’hui de leur propre malheur ? Il faudra qu’Esther retrouve le point du chemin où l’histoire s’est à la fois écrite et interrompue. Quelque part en Haute-Autriche, au camp de Mauthausen. Là où Marcel et Frieda, dont on n’a jamais retrouvé les tombes, ont eu la force ou l’inconscience de s’aimer malgré la machine de mort qui tournait à plein régime.

« J’ai rencontré Stéphane Guérin, l’auteur, sur « Kamikaze » qu’Anne Bouvier a mis en scène pour Avignon il y a trois ans… J’en garde le souvenir d’une expérience dingue, hallucinante !« , se souvient Salomé Villiers qui signe la mise en scène de « la Grande Musique », « Son écriture à la fois tendre, féroce et sensible est d’une intelligence rare… Il est unique !

On s’est rencontrés autour d’un ‘Bac à l’Eau », on a topé et il est revenu plus tard avec « la Grande Musique », autour de la psychogénéalogie… La psychogénéalogie, c’est une pratique clinique qui a été développée dans les années 1970 par la psychothérapeute française Anne Ancelin Schützenberger.

Elle pose l’hypothèse que les événements, les traumatismes, les secrets et les conflits vécus par les ascendants d’un individu conditionnent ses faiblesses constitutionnelles, ses troubles psychologiques, ses maladies…

C’est un thème qui nous passionne tous les deux, Stéphane et moi,  et qui offre, je pense, des correspondances avec le mythe des Atrides…

On a ensuite travaillé pendant deux ans et demi, on a fait des lectures, on a coupé, on a ajouté jusqu’au texte final… On était tous porteurs et chargés d’émotions… Concernant la mise en scène, la pièce est construite comme le scénario d’un film. Il fallait donc trouver le décor qui permettait de de voyager d’un lieu et d’une époque à l’autre sans avoir à changer de décor toutes les deux minutes (sourire) !

Et je ne voulais pas non plus d’un décor réaliste… Avec le scénographe, Georges Vauraz, on a eu l’idée de ce mur, qui figure celui de Mauthausen, qui symbolise aussi l’histoire de cette famille, il est chargé de strates… Et puis, il y a cet arbre comme un arbre généalogique… 

Denis Koransky a créé une lumière qui justement restitue des plans de caméra et Raphaël Sanchez a composé la musique qui vient faire le lien entre les scènes… Pour le jeu des comédiens, il ne fallait pas intellectualiser l’écriture mais plutôt jouer avec les tripes… J’ai aussi tenu à ce qu’ils fassent très attention au rythme. Il est parfois lent, d’autres fois rapide, il fallait être très précis…

Oui, ce sont tous des brillants solistes mais ils se sont totalement mis au service de la partition… Ils aiment jouer ensemble… Chacun a trouvé ses propres couleurs et ils ont su composer une sorte de polyphonie que je trouve magnifique ! 

Le confinement a sans doute amené ça aussi, l’envie de reprendre le travail bien sûr mais d’avancer ensemble surtout… Malgré cette longue période d’incertitude, tous sont restés et tous se sont montrés solidaires… Comme une vraie famille… C’est pour ça que j’aime le théâtre !

J’ai vécu ça aussi avec Anne Bouvier et Jean-Philippe Daguerre, ils sont comme ça tous les deux, ils sont très fédérateurs ! Et ils ont raison, on est toujours plus forts ensemble… Je suis fascinée par le pouvoir du collectif, c’est magnifique !… J’ai d’autant plus d’admiration pour les auteurs, comme Stéphane Guérin, qui eux travaillent tellement dans la solitude. »

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Cette pièce pour beaucoup de celles et ceux qui avaient pris leurs places, l’autre soir à la Bruyère, marquait leurs retrouvailles avec le théâtre. Après tous ces mois qui nous ont paru durer un siècle, on pouvait s’interroger.

Est-ce qu’on aimerait encore se retrouver ensemble assis dans une salle ? À partager une histoire portée par des comédiens réunis sur scène ? Est-ce qu’on se laisserait encore embarquer ? Il n’a suffi que de quelques mots pour que la magie opère à nouveau et de quelques notes pour que l’émotion retrouve le chemin de nos âmes.

La belle partition de Stéphane Guérin, la direction sensible et intelligente de Salomé Villiers, le jeu de chacune et de chacun, habité, précis, et même brillant font de cette Grande Musique une pièce forte et résolument singulière. L’un des premiers et grands bonheurs que cette sortie de crise sanitaire a eu à nous offrir.

Comme Esther, Nelly, Georges, Hervé et Pierre, on a savouré nous aussi un peu de cette liberté nouvelle. Et rarement, on sera autant passé avec eux du rire aux larmes. À cette différence enviable que ce soir-là, grâce à eux, elles avaient le goût et la couleur du bonheur retrouvé.

O.D

La Grande Musique, une pièce de Stéphane Guérin, mise en scène par Salomé Villiers.

Avec Hélène Degy, Raphaëline Goupilleau, Pierre Hélie, Brice Hillairet, Étienne Launay et Bernard Malaka.

À l’affiche en ce moment du théâtre Buffon, pour la 75é édition du Festival d’Avignon. 

(Photos : Cédric Vasnier/Prismo Production)

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