La Bande Originale d’un Rock’ n’ Râleur : le Jour où j’ai croisé Ringo

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Auteur et parolier, Francis Basset connaît la musique et au minimum toutes les chansons. Ses souvenirs, ses humeurs. Bonheur pur Collector !

Ringo Starr. When I saw him standing there

J’étais avec Buccolo, encore lui, y’a bien 30 ans de ça, du côté de l’avenue Marceau. On devait parler musique ou cul, ou les deux. Et on se disait pourquoi les deux faisaient qu’on pouvait continuer à vivre bon an mal an, à payer nos factures, à se faire humilier par les médiocres d’en haut, et à faire du frotti frotta de caddies aux supermarchés en immersion parmi les blaireaux. On en était là à attendre le feu vert quand soudain, qui voit-on traverser devant notre pare- brise ébloui ?? Ringo Starr !!

En fait, c’est Buccolo qui l’a vu le premier. « Ooooh » , il a fait, sur un ton de pâmoison. J’ai cru qu’il avait une éjaculation- retard. « Regarde…Ringo…! » Quand il a prononcé Ringo, j’ai cru qu’il parlait de Ringo Willy Cat, l’ancien mari de Sheila, qui chantait « Elle, je ne veux qu’elle, et son amour fragile, tendre et sauvage… » Et avec une belle paire et une foune accueillante et sauvage aussi, si possible. Comme l’amour. Bien fournie.

Mais non. C’était l’autre Ringo. Le vrai ! Le mythique ! Pas le mythique mi-raisin, le Beatle. Ça nous a fait tout drôle. « Tu te rends compte de qui traverse à trois mètres de nous ? », m’a dit Buccolo, Une légende ! » Effectivement, une légende. Il était même LA légende. Une composante du plus grand groupe pop de tous les temps. Et on ne s’est pas dit qu’il n’était « que » le batteur du groupe, qu’il n’avait pas composé Yesterday, Hey Jude, Eleonor Rigby etc…  qu’on n’avait devant nous ni Lennon, ni Mac Cartney, ni même George Harrison, il était indissociable des autres. Il était tous ceux-là en même temps à lui tout seul. Il les résumait sur ce passage pour piéton. Comme la célèbre photo d’Abbey Road avec les quatre au complet, sauf qu’il était dissocié des trois autres Fab Four avenue Marceau. 

Je ne sais plus comment il était fringué. Juste qu’il avait des lunettes de soleil et des cheveux que je n’ai plus depuis longtemps. Des cheveux de légende. Je me suis senti tout bizarre. Parce qu’il était à portée de mon regard et qu’il faisait partie d’une époque où les stars ne bradaient pas leur image. Ils la faisaient désirer. 

Moi, quand les Beatles sont sortis, j’étais avide de voir un bout de la casquette de Lennon à une descente d’avion, la veste de Mc Cartney dans Rock et Folk, un bout de la tignasse d’Harrison à la télé ou les boots de Ringo, justement, sur sa pédale de grosse caisse. Aujourd’hui, n’importe quel mec bombardé star on connaît sa petite enfance, le nom et les adresses de ses flirts, ses allergies au gluten et aux poils de chatte et ses choix politiques. Tout est dévoilé. Restent à connaître sa dernière coloscopie et les ingrédients du vomi de sa dernière biture.

Ringo ! Ça m’a ramené à ma scolarité en 6ème/ 5ème. J’étais amoureux d’une fille de ma classe. Dominique Niquet. Bizarre comme nom. Je me souviens m’être dit « n’anticipons pas. » Effectivement, parce qu’elle ne faisait pas attention à moi. Moi qui étais fan de Chuck Berry et qui n’écoutais que lui. J’avais des posters de lui partout dans ma chambre et des photos collées sur mon électrophone Teppaz. Après, y’a eu Ray Charles, James Brown, Stevie Wonder pour héberger mes frissons et booster mon admiration. 

Quand, un jour dans le métro, j’ai dit à un black de retirer ses pieds de mon siège, que pendant qu’il y était il pouvait s’essuyer les pompes directement sur mon froc et qu’il m’a traité de raciste, j’ai pas eu le tonus d’argumenter une justification. J’ai juste pensé à ces idoles.

Donc, en plein dans ma furia Chuck Berry, Dominique Niquet la mal nommée, pour moi en tout cas, se pointe en classe avec le 45 tours des Beatles I Want to Hold your Hand. Et je me dis : « Qu’est- ce que c’est que ces gugusses ? » Et en rentrant de l’école, je les écoute à la radio à Salut les Copains. Et je commence à me faire doucement baiser. À défaut de niquer Dominique, à qui je n’ai dédicacé que des branlettes finalement. Et après je suis devenu barge des Beatles. Tout en l’étant aussi et plus que jamais de Chuck et en adorant les Stones, Led Zep et consorts. Sacré Ringo. Tu m’as bien eu ce jour-là.

Je ne sais pas comment je réagirais si je voyais un joli rappeur célèbre qui encule la France, ma mère, ma sœur et moi avec, traverser devant moi sur un passage protégé. Je pense que « passage protégé  » serait débaptisé après mon coup d’accélérateur.

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Ces Autres qu’on envie

Quand on souffre d’un truc qui nous pourrit la vie, on a tendance à envier les gens autour de nous, qui marchent d’ un pas décidé dans la rue, dans le métro, dans les files d’attente, ou qui ont une attitude de battants. Et on se dit : « Ils n’ont pas ce que j’ai ces cons. J’aimerais bien être à leur place. » Mais il suffirait d’interroger ces gens avec qui on échangerait sa santé sur le champ, pour apprendre qu’ils ont, qui une dialyse bi hebdomadaire, qui une insuffisance cardiaque sévère, qui une leucémie latente… et on se dirait, en réprimant un sourire de béatitude : « Bon. Tout va bien. Je vais garder mon lumbago, ma migraine, mes coliques néphrétiques. »

De même, « socialement », quand on se croit raté, ou passé à côté d’une grande carrière artistique en invoquant l’injustice ou le manque de chance, il suffit de regarder comment ont fini Christopher « Superman » Reeves , paralysé, Sharon Tate, assassinée à 28 ans, Patrick Swayze, sombré dans l’alcoolisme et mort d’un cancer du pancréas, Jane Mansfield et sa paire de nibards mythique, décapitée dans un accident de voiture, Romy Schneider, morte de la douleur de perdre son enfant empalé sur les pics d’une grille et beaucoup d’autres, sans citer Marilyn Monroe, Grace Kelly ou Steve Mc Queen.

Il suffit de considérer tout ça pour s’estimer quand même heureux de ne pas avoir réussi sa vie avec gloire, honneurs, plumes au cul et scoubidous, mais d’avoir limité les dégâts. Entre autre de ne pas avoir sauté sur une des multiples mines du parcours, d’avoir quelques amis fiables et quelqu’un à serrer dans ses bras sous un toit.

Ne pas envier les enviables aurait pu être une des morales que mon instituteur inscrivait au tableau avant qu’on arrive en classe à l’école primaire. Je vous parle d’un temps…

Il faudrait que je fasse une cure de dénostalgisation parce que ça va me jouer des tours. Je ne vais pas pouvoir continuer longtemps sans me faire réinitialiser le cerveau et durcir le palpitant. Et dénoyauter les couilles aussi. Et surtout.

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Tears in Metro

Elle pleurait solennellement, toute droite, dans la rame du métro sur la ligne 12. Elle pouvait avoir 20 ou 25 ans et elle n’était pas jolie. Elle ne cherchait pas à cacher ses larmes aux gens du wagon et à moi même. Elle les laissait couler sur ses joues comme une évidence dont il est inutile de se cacher. Comme il est inutile d’insulter la pluie survenue après un beau soleil. 

La « qualité  » de son chagrin ne m’apparaissait pas venir d’un deuil, d’un échec à un examen ou de la perte de son job. Il transpirait la rupture. Parce que seule une rupture pouvait expliquer cette peine à découvert. On n’adopte pas d’attitude en plein chaos, on ne donne pas le change en pleine fin du monde. Elle était là, comme déjà exécutée, et peu importait la toilette de sa déjà dépouille. Peu importait « le regard des autres », comme on disait à tour de bras dans les annés Delarue. Elle était passée bien au delà de toute pérméabilité au jugement, de tout sentiment de honte puisqu’elle n’existait plus pour et par les hommes. Encore moins parmi ces humains d’une rame de métro, théâtre de tant de détresses quotidiennes et d’humiliations ressassées. 

Et j’ai imaginé la scène qui l’avait amenée à cet état. Le mec qui l’avait larguée après avoir profité d’elle. Ou qui l’avait humiliée avec une bombasse comparative. Ou qui avait invoqué des prétextes de lâche pour couper court. Elle ne voyait pas que je la regardais avec toute cette réflexion à son sujet en moi. Que je la considérais un peu comme la fille que je n’avais pas eue et que j’avais envie de la prendre dans mes bras. Et de lui dire à l’oreille, de toute ma nature excessive : « Dis moi où je peux trouver cette ordure. Ne t’en fais pas, je vais juste l’assommer d’un seul coup de poing dans sa gueule de fiote. Il ne se souviendra plus de rien. Lui. »

J’aurais voulu lui racheter son chagrin d’amour comme un organisme rachète leurs crédits aux pauvres gens surendettés. Sauf que ce chagrin, je l’aurais payé de ma propre peine. J’avais les moyens et les épaules, et assez d’anticorps pour pallier à la détresse de cette fille. Je m’étais déjà relevé de plusieurs fins du monde.

À la station suivante, une fournée est montée, me poussant contre elle. J’ai senti une de ses larmes tomber sur le dos de ma main, que j’ai collée subrepticement contre mon oeil. Et je suis descendu au prochain arrêt pour nous pleurer tranquilles.

Francis Basset

 

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