Théophile Alexandre : Au-delà du Genre

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Avec No(s) Dames, Théophile Alexandre et le Quatuor Zaïde bousculent les genres et inversent les rôles. En interprétant avec talent les grand arias depuis toujours réservés aux divas, le jeune homme décorsète le vieux monde. Disruptif autant que bienvenu !

 

Carmen de Bizet, Amalia et Lénora de Verdi ? Poignardées. Juliette de Bellini et Anna de Rossini ? Suicidées. Solveig de Grieg et Armida de Haydn ? Abandonnées. Dalila de Saint-Saëns ? Ensevelie. Salomé de Strauss ? Écrasée. Jeanne de Tchaikowski ? Brûlée vive… À l’Opéra, doux euphémisme, les femmes en général finissent mal. Et l’histoire funeste dure depuis 4 siècles.

À ce pas de deux entre sublime et monstrueux, un jeune contre-ténor révélé par le chef d’Orchestre Jean-Claude Malgoire et passé chez le chorégraphe Jean-Claude Gallotta, Théophile Alexandre, et le non moins jeune Quatuor Zaïde, qu’on a pu entendre aux Philarmonies de Paris et de Berlin comme aux côtés du rappeur Fansio, de Camélia Jordana ou de Benabar, ont eu l’idée lumineuse de préférer un pas de côté qui fait déjà le bonheur des mélomanes et invite à décorseter les stéréotypes du genre, tout en bousculant joyeusement les lignes convenues d’un monde depuis trop longtemps pensé par les hommes.

Fruit de leur rencontre, No(s) Dames. Un disque et puis un spectacle comme un voyage à travers les siècles et les grands airs qu’on redécouvre, ponctué de 23 étapes, où la voix d’un homme, parce qu’elle se substitue avec audace et talent à celle d’une femme, apporte à la souffrance, pourtant inhérente à la condition humaine, le supplément d’universalité qui lui manquait.

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« Est-ce qu’on est obligé de voir sur une scène un homme tuer une femme par amour ? »

 

« Cette aventure est née tout d’abord, je pense, de ma responsabilité en tant qu’artiste et puis de mon envie, de mon désir de créer des propositions différentes, de ne pas faire comme tout le monde…

Ensuite, il y a eu ce constat, que j’ai fait très tardivement, que sur ces quatre siècles d’opéras masculins, les héroïnes parce qu’elles sont femmes ont un destin tragique… Quand on fait le décompte, huit sur dix meurent… Et si il n’y a pas forcément que des féminicides, en tout cas il y a de la maltraitance, à chaque fois parce qu’elle sont femmes et par amour pour un homme.

Ce constat m’a posé la question de notre héritage culturel, autrement dit qu’est-ce qu’on fait de ces opéras magnifiques et sublimes ? Qu’est-ce qu’on donne à voir ? Qu’est-ce qu’on donne à entendre ? 

Là, il y a plusieurs propositions. Il y les « tradis » qui sont dans le déni, « toutes les femmes ne meurent pas dans les opéras, il y a des hommes aussi qui meurent » , bon (sourire)… Il y a la « cancel culture », très à la mode en ce moment, « on brûle tout ! » … Nous, dans cette proposition artistique alternative, on a choisi ni l’un ni l’autre, on a pris un chemin de traverse, c’est l’inversion des rôles (sourire) !

C’est à dire qu’un homme interprète tous les arias de diva et un quatuor à cordes féminin occupe la place de direction musicale… Ce qui fait que par cette inversion des rôles, on casse ce système répétitif qui conduit à ce que parce ce qu’on est femme, on est martyrisé et on meurt à l’Opéra…

Là, c’est un homme et quand on entend un homme chanter « Si je t’aime, prends garde à toi » , je pense, j’espère, que ça peut provoquer une sorte d’électrochoc chez le spectateur qui se dit : « Ah mais, du coup, c’est complètement autre chose ! »

Parce qu’il ne faut pas oublier que Carmen n’existait pas… C’est Bizet qui a fantasmé qu’une femme pourrait mourir par amour pour un homme ! Là, c’est un homme. Et ce pas de côté va permettre au spectateur de prendre la mesure de cet héritage, tout en célébrant la musique mais en prenant conscience que les livrets ont vraiment une problématique incroyable… 

Ce que j’aimerais après cette prise de conscience, c’est qu’on se dise qu’il y a des manières de célébrer cette musique sans perpétuer ses fatalités de liées au genre… L’inversion des rôles est une possibilité mais dans les mises en scène contemporaines, comment est-ce qu’on peut faire exister cette musique ?

Est-ce qu’on est obligé de faire une mise en scène ? C’est une vraie question, ça… Est-ce qu’on est obligé de voir un homme tuer une femme par amour ? Est-ce qu’une version concert ne pourrait pas suffire ? Il y a plein de possibilités… Certains ont changé la fin… Par exemple, c’est Don José qui meurt, tué par Carmen (dans une mise en scène de Leo Muscato à l’Opéra Teatro Maggio de Florence en janvier 2018-ndlr). »

Théophile Alexandre-Au delà du Genre-2-ParisBazaar-Marion©Jean-Marie Marion

« À l’Opéra, les compositrices on trouvé leur place et elles inventent d’autre histoires. »

 

« Je ne sais pas si c’est réécrire l’histoire, c’est en tout cas une proposition alternative qui permet de faire vivre cette musique en questionnant le fond… Dans ce spectacle où on part du 17é siècle avec Cavalli pour arriver au 20é avec Piazolla, on se réfère au passé mais on questionne le présent en se posant la question de savoir ce qu’on va faire demain… C’est ça qui est le plus important…

Oui, on ouvre d’autres possibles… Parce qu’elle est tellement belle cette musique, et il y a tellement de choses à faire ! En revanche, on doit avoir conscience que l’Opéra était une forme de prisme social…

À l’époque de Mozart, il y avait le droit de cuissage qui existe aujourd’hui encore dans certains pays, malheureusement, mais aujourd’hui quand on écrit des opéras, on a la responsabilité de ne pas laisser perdurer ces fatalités qui veulent que la femme souffre et meure par amour pour un homme, que l’homme soit un conquérant…

Des clichés qui n’ont plus raison d’être ! Aujourd’hui, ça a changé. À l’Opéra, maintenant, les compositrices ont leur place, et elles inventent d’autres histoires, évidemment (sourire)…

Dans le spectacle, nous sommes cinq trentenaires, très à l’aise dans nos baskets, habillés en cols roulés noirs, le costume n’est pas le sujet parce qu’on traite de la femme et au final, de la femme fantasmée par l’homme…

C’est pour ça que suer scène, je joue, entre guillemets, des attributs féminins avec le corset, les talons que je chausse mais trente secondes et je chute parce qu’il ne faut pas oublier que les talons, c’est magnifique mais ça maltraite et c’est une invention de l’homme… Ça « fait sourire les fesses » disait un homme à l’époque de Mozart (sourire)… Bref…

Et puis le corset ! Ça fait une taille magnifique mais c’est un torture ! Je l’ai essayé, lacé jusqu’au bout, c’est insupportable ! On respire mal, on ne peut plus manger, on ne peut plus boire… À l’époque, les femmes s’évanouissaient, on les appelait « les souffreteuses » … En réalité, elles étaient tellement prises par le corset qu’elles tombaient dans les pommes !

Tout ça pour dire qu’on est à l’aise avec notre époque d’aujourd’hui, il n’y a pas d’histoire de singer la femme, de jouer à la femme… Je ne me travestis pas, on est au-delà du genre… On rend hommage à ces femmes qui ont été portées en admiration, pour qui on a écrit les plus belles musiques… et qu’en même temps, on assassinait !  

C’est ce paradoxe, encore une fois, qui est dur à gérer. »

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« Sur ces questions, la Culture doit être en avance et l’Opéra est en retard. »

 

Au disque et au spectacle No(s) Dames, s’est ajouté un livre d’entretiens aussi passionnants qu’éclairants, conduits par la pianiste et altiste Arièle Butaux. La productrice d’Un Mardi Idéal sur France Musique a interrogé plus d’une dizaines de femmes du monde des Arts et de la Culture, les invitant à raconter le chemin qui les a menées vers leur liberté.

Ouvrage qui dresse avec force, émotion parfois, éloquence souvent, la cartographie d’un féminisme d’hier et d’aujourd’hui, riche de sa diversité et de loin plus nuancé que les injonctions du moment qui parfois l’enferment et auxquelles on le résume trop souvent.

 

« Macha Makeïeff, Juliette, Maguy Marin, Laurence Equilbey… Ce qui les a embarquées, c’est d’abord, je pense, la proposition artistique un peu décalée… Et puis, le fait aussi, c’est important, que c’est un projet humaniste, en ce sens que ce n’est pas du tout « les femmes contre les hommes » … 

Elles sont arrivées toutes avec leurs anecdotes, leurs expériences, d’âges très différents… On a la philosophe Catherine Clément, 84 ans, la soprano Julie Fuchs, encore dans sa trentaine… Elles ne sont pas de la même génération, n’exercent pas le même métier mais elles portent toutes un regard presque tendre sur les hommes en disant : « Il y a du boulot mais on sent que c’est en train de changer, et on a quand même réussi des combats. »

Parce qu’on arrive, nous, dans un monde un peu déconstruit mais quand, par exemple, Catherine Clément raconte ce qu’était son rôle de femme d’ambassadeur à Pondichéry, c’est à dire présider une loterie et garder la dinde ! On est dans un autre monde !

Ce sont des femmes qui ont réussi leurs carrières mais parfois à quel prix ! Laurence Equilbey raconte le jour où son mari lui a dit : « C’est toi ou moi. Si tu veux être chef d’orchestre, on se quitte. » … Il y a comme ça des expériences traumatisantes, mais elles ont su les dépasser…

Ce livre, ce disque, ce spectacle, j’en ai bien conscience, ce sont des petits cailloux, des toutes petites pierres, mais ça peut faire bouger des montagnes (sourire) ! Sur ces questions, la Culture doit être en avance et l’Opéra est en retard… Donc, il faut qu’on coure, qu’on soit devant. »   

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Enfant, Théophile Alexandre se souvient qu’il parlait peu mais qu’il chantait et dansait. Il se souvient aussi d’avoir découvert Carmen à 7 ans et que l’Art, en lui offrant d’exister, a été sa bouée de secours.

Son imaginaire commençait à lui ouvrir d’autres univers cependant que ses lectures lui fournissaient  les thèmes de ses premières mises en scène. Il a plus tard découvert qu’en mariant le fond et la forme, il était possible de rassembler et de fédérer. À ce jour, et à l’écouter raconter avec passion les élans qui l’animent, on se dit qu’il n’en est pas encore revenu.

L’espace d’un spectacle pensé comme un « cabinet de curiosités » et qui lui aura demandé, ainsi qu’au collectif qu’il a assemblé, trois ans de travail, il savoure aujourd’hui tout à la fois le « luxe » d’interpréter à son tour parmi les plus grands airs du répertoire et la joie de réinventer les contours de son temps.

Il espère des lendemains apaisés, sereins, plus respectueux de chacune comme de chacun. Et si l’union, dit-on, fait la force, elle fait surtout le sens de sa marche.

O.D

No(s) Dames, une proposition artistique de Théophile Alexandre et du collectif Up to the Moon.

Un disque paru chez Pias. Et un spectacle mis en scène par Théophile Alexandre, avec le Quatuor Zaïde, à l’affiche du Trianon, à Paris, ce 11 avril.

Un livre d’entretiens conduits par Arièle Butaux.

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