Dans l’Isba de Boris : « C’est toi, Yves ? »

Yves Robert-ParisBazaar

Londonien et Parisien, il est auteur, acteur et parolier. Il est l’homme aux mille chansons. Il s’appelle Boris Bergman. Et souvent, il se souvient… Aujourd’hui, d’Yves Robert.

– C’est toi, Yves ?

– Qui veut tu que ce soit, p’tit Russe ?

– Comment ça va là-haut ?

– Ils ne savent pas faire la cuisine, c’est moi qui suis obligé de leur montrer.

Le Moulin Rouge. À sa gauche, une ruelle nommée Rue Véron.

Un code. Un escalier qui me rappelle curieusement celui qui menait au bureau du HeadMaster, vaste bureau où mes fesses attendaient avec impatience les dix coups de baguette en roseau qui allaient s’abattre sur elles.

Nicole Bertolt et son joli sourire m’ouvrent la porte et avant même de discuter de ma contribution au centenaire de Boris Vian dont Nicole B. est la légataire plus qu’universelle, mon regard se téléporte sur cette belle affiche rouge, où l’on peut lire le nom de Boris Vian mais aussi celui d’Yves Robert pour sa mise en scène du Major Thompson au 3 Baudets de l’époque.

Jour J…

Dans l'Isba de Boris-C'est toi, Yves?-Danèle Delorme-ParisBazaar-Bergman

La silhouette de Danièle Delorme jette une belle ombre sur le mur du 14 (bis) de la rue de Marignan.

Yves va venir te voir, Boris. le contrat est prêt. Une tasse de thé, Earl gray, Darjeeling ?

– Earl Gray.

– Boris, dit Danièle en cherchant ses lunettes.

– Oui.

Tu sais ce qui a donné à Yves l’idée de faire appel à toi pour les dialogues de son film ?

– « Courage Fuyons » ?

– J’avais oublié … Il est vrai que tu as fais le texte anglais de la chanson de Deneuve. Non, c’est pas ça…

– Vous me racontez ?

J’étais venue voir Yves à l’hôpital. J’attendais depuis un moment quand on m’a prévenu qu’il était en salle de réanimation et que je pouvais m’y rendre. Il a ouvert un œil, m’a reconnu. C’était bon signe. Je l’ai accompagné jusqu’à sa chambre. Quelques heures plus tard, Yves m’a dit : « Quelle est la raison de ce sourire Danièle ? » J’ai répondu : « Tu chantais dans ton demi -sommeil. »

Normal, j’étais dans l’coltard… On peut savoir ce que je chantais ?

– « Vertige de l’Amour »

– C’est un signe. Demain j’appelle le parolier… c’est Boris Bergman n’est-ce pas ?

– Bonne idée, Yves… Ça m’étonnerait qu’il n’aime pas le roman de Westlake.

Quelques jours plus tôt…

Voix au téléphone : « Monsieur Yves Robert aimerait vous rencontrer pour savoir si vous êtes d’accord pour collaborer avec lui sur les dialogues de son prochain film »

Le lendemain, je suis face à Yves qui me décrit le projet. Le livre ? Too Much de Donald Westlake.

Tu vois mon Boris, après lecture du roman, tu verras qu’il est assez noir. J’ai un peu changé la fin. Les deux héroïnes jumelles auront la vie sauve, ce qui n’est pas le cas dans le roman de Richard Stark, un des nombreux alias de Donald Westlake.

C’est tout ce que me dit Yves Robert lors de notre première séance de travail. Pour le reste, opération porte ouverte, j’aurai même le droit d’ajouter des personnages de second plan, comme cet ex-banquier SDF qui conseillera Pierre Richard dans des futurs investissements.

Le banquier aura le visage de Paul Le Person, ajoute Yves, il a la banane.

Tandis qu’Yves Robert interroge sa moustache, il demande à Zazie (Gelin) de me faire porter la V.O du roman de Donald. Yves a deviné que je n’ai pas envie d’écrire les dialogues à partir d’une traduction française du bouquin.

Yves Robert me présente à tous les membres de l’équipe qui me saluent avec le regard en point d’interrogation… « Mais que vient faire ce type du show-biz avec Yves Robert ? »

Départ pour le Bernardin, grand restaurant de poisson de la rue Troyon.

Après avoir dégusté un superbe bar grillé aux herbes de provence arrosé d’un Meursault dont je me relèverai avec difficulté, Yves R. me chuchote à l’oreille: « Tu vois Boris, quand on fait de la cuisine comme ça, je comprends qu’on ne fasse pas de cinéma. »

Nous rentrons à la Guèville à pied, j’ai du mal…

Yves Robert aime la musique en général et la comédie musicale en particulier. Il me raconte sa mise en scène de la version française de Something happened on the Way to the Forum de Sondheim.

Il m’interroge sur mes diverses collaborations. Il ne croit pas aux frontières entre ceux qui écrivent des dialogues et ceux qui jettent des mots et des phrasés sur de la musique, toutes les musiques… Il est ouvert à tout ce qui peut le surprendre. Pour moi, pour nous, c’est un bon début. Je lui rappelle qu’il m’a jadis demandé de paroler un rap pour la bande annonce de Courage Fuyons sur une musique de Vladimir Kosma, le plus hip-hop des compositeurs roumains.

Arrivés à la Guèville, Danièle lui tend la liste des gens qui ont appelé en son absence. Une metteuse en scène polonaise l’attend dans son bureau. Yves la détaille du regard. Danièle et moi échangeons un sourire presque complice. Yves Robert qui a toujours l’œil derrière l’œilleton de la caméra, remarque et enregistre les sourires bienveillants comme les désapprobations silencieuses de ceux qui viennent à sa rencontre… Danièle a compris que l’entrevue avec la metteuse polonaise sera très court….

Cinquième jour…

Dans l'Isba de Boris-C'est toi, Yves?-Yves Robert-pipe-ParisBazaar-Bergman

Yves Robert se caresse la moustache des deux cotés. C’est mauvais signe.

Pourquoi t’es toujours en retard, Boris ?

Parce que je me dis qu’entre le moment où je devais arriver et le moment où j’arrive… il va m’arriver quelque chose d’extraordinaire…

– D’accord, on se voit demain à partir de 14 heures ?

– … Et des poussières…

– Bon, passons aux dialogues de Volpinex… J’ai pensé à ton pote Jean-Pierre Kalfon pour le rôle.

Le téléphone sonne. Yves a l’air inquiet :

– Une urgence, on se voit demain.

Sixième jour…

Derrière mon bureau, où sont alignés les quinze Sheaffers de couleur que je choisis suivant l’humeur et les circonstances, j’écoute le Shéhérazade de la Guéville me raconter les aventures et les mésaventures de ces alcolos magnifiques que furent Pierre Brasseur, Julien Carette, Jean Carmet.

Il ira jusqu’à me raconter qu’Alexandre le Bienheureux est basé sur la vie d’un de ses amis médecin qui est rentré un soir dans son hôtel particulier de la porte d’Auteuil et a dit dans sa barbe qu’il avait longue : « Je vais me coucher, je ne me relèverai plus. Que personne ne me dérange… »

Dans-l'Isba-de-Boris-Cest-toi-Yves-Alexandre-le-Bienheureux-ParisBazaar-Bergman

Septième jour…

Danièle Delorme m’annonce qu’Yves Robert est parti tourner quelques raccords pour le film de son ami Claude Sautet.

Je vais aller travailler près du guignol du Rond-Point des Champs-Elysées. Le Sheaffer d’une main et le pastrami de l’autre. Bon sang ne sait mentir.

Trois mois plus tard…

Tournage dans le sud de la France : Pierre Richard et moi jouons à cache-cache devant le regard catastrophé d’Yves Robert. Yves se recaresse la moustache :

Vous avez quel âge ?

Pierre Richard et Bibi synchro :

Le même que toi.

Tournage passage Brady puis en studio. Yves veut retrouver le plaisir du décor. Je repense à la phrase de Boris Vian : « Merde au décor naturel, vive le carton pâte ! »

Quelques mois plus tard…

Studio de doublage à Neuilly, en présence de John Cleese et Yves Robert. Je fais la voix française (avec accent british) de la voix-off de la bande annonce du Monty Python au Hollywood Bowl dont Yves Robert est le distributeur. J’ai le trac. Pas question de faillir devant ces deux génies de mes lampes d’hier…

Petite cutie de rappel, c’est aussi Yves R. qui a distribué Life of Brian, The Meaning of Life et j’en passe…

24 avril 2020…

Dans l'Isba de Boris-C'est toi, Yves ?-Message de Robert-ParisBazaar-Bergman

Comme beaucoup de mes semblables, je visite souvent mes toilettes. Je relis le petit mot qu’Yves Robert m’a laissé le seul jour où il n’était pas au rendez-vous, tournage oblige.

« Boris, je suis de retour dans 5 minutes-Yves. »

Si seulement il pouvait dire vrai.

Boris Bergman

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