On lui doit l’image d’une cinquantaine de films dont ceux d’Olivier Marchal. Il aime tous les genres mais il a largement contribué à renouveler celui du polar. Denis Rouden est l’un des grands chefs opérateurs du cinéma français. Pour Paris Bazaar, il sort de son cadre.
À Montmartre, c’est une rue vidée de ses passants et figée dans le passé. Comme si le temps ici s’était suspendu plus tôt encore, quand Paris était occupée. Il y a un fourreur, un serrurier, un bijoutier, un confiseur, un caviste… des petits commerces comme la Butte en comptait encore beaucoup dans les années 40. Rues Berthe et Androuet dans le 18é, le virus pandémique a eu pour effet d’arrêter l’image. Elle est fascinante d’éloquence. Ici comme ailleurs, un tournage s’est interrompu.
« On était en train de tourner « Adieu M.Haffman », le prochain film de Fred Cavayé, avec Sarah Giraudeau, Daniel Auteuil et Gilles Lellouche. On a tout laissé en place. Le directeur de production se bat pour essayer de reprendre le 15 juin. On devrait être prioritaires, on ne peut pas laisser indéfiniment les habitants du quartier dans un décor des années 40 (sourire)… Après ? Après, c’est le grand point d’interrogation. À Paris, les tournages ne vont pas revenir tout de suite. »
Chef opérateur sur ce film mis pour l’instant entre parenthèses, Denis Rouden, comme tant d’autres professionnels du cinéma, a dû remiser ses caméras, éteindre ses lumières et confiner son talent jusqu’à nouvel ordre. Une immobilité forcée qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses et qui n’est pas sans assombrir son horizon.
« Tout est à l’arrêt ! Les cinémas sont fermés, les tournages sont interrompus. On se retrouve au chômage partiel mais avec des carences énormes, plein de gens vont bientôt se retrouver sans aucun revenu… ça peut devenir dramatique.
Et si on reprend, personne ne sait comment on va s’organiser sur les plateaux… Avec les comédiens, les figurants et les distances à observer, on fait quoi ? Même chose pour les équipes techniques, même réduites, ça fait du monde…
Et après, tu as tous les films qui auraient dû sortir qui ne sortent pas et qui s’empilent… ça va être un embouteillage monstre… Je sais qu’Olivier (Marchal-ndlr) va sans doute repousser la sortie de Bronx à l’année prochaine, il a raison… On n’est pas près de revoir du monde dans les salles. »
Bronx d’Olivier Marchal, déjà un souvenir et de ceux qu’on conserve longtemps parce qu’ils sont rares et précieux. C’est sur ce tournage du côté de Marseille, quand l’été n’avait pas encore dit son dernier mot et que personne n’imaginait devoir un jour s’enfermer vivant pour pouvoir le rester, qu’on avait rencontré l’artiste. De lui, on ne savait rien et on savait tout. Juste l’essentiel. On savait qu’en trouvant la lumière du 36, quai des Orfèvres avec Marchal, le chef op et le metteur avaient tous les deux signé un bail de longue durée.
« En fait, on a démarré sur un faux-départ (sourire). Quand j’ai rencontré Olivier, il venait juste de terminer sa carrière de flic et il préparait « Gangsters », je crois qu’il avait vu l’un de mes premiers films en tant que chef op qui lui avait beaucoup plus et il m’avait contacté pour qu’on se rencontre… On s’est vus aux Halles… je m’en souviens, il était tout blond, les cheveux décolorés (sourire)… On a commencé à parler cinéma et on a accroché tout de suite.
On a le même âge, on a grandi avec les mêmes films. On a aimé au même moment les films de Brian de Palma, de Martin Scorsese, de Sergio Leone… On avait donc la même culture cinématographique et en une heure, on s’est entendus (sourire)… et il m’a dit : « Voilà, je tourne mon film à telle période, du tant au tant… » Mais moi, j’avais déjà accepté « la Sirène Rouge » d’Olivier Megaton et les dates ne collaient pas. J’ai donc rappelé Olive en lui disant : « Désolé, je ne peux pas le faire. J’ai engagé ma parole… » mais vraiment la mort dans l’âme.
Après, je vois « Gangsters », le film était vraiment pas mal du tout. Pour un petit film tourné rapidement, il avait de la gueule et je me suis dit : « Tiens, il y a un mec là qui est en train de faire quelque chose ». Mais je me suis dit aussi qu’il venait d’entamer une collaboration avec un autre chef opérateur et qu’on en resterait là.
Et puis, au moment de « 36 », à ma grande surprise, il me rappelle et il me dit qu’il cherche quelqu’un et me demande si je serais libre. Là, pour le coup, je me suis débrouillé pour être disponible et on a attaqué « 36, quai des Orfèvres »… et on a été tout de suite au diapason.
Surtout, le truc que j’ai senti chez Olivier, c’est qu’il n’avait pas envie de faire un film consensuel. Ça ne l’était déjà pas au niveau du scénario et pour l’image, pareil, il voulait une empreinte. Il en avait une véritable envie et il était suffisamment gonflé pour y arriver. Pour moi, c’était déjà un pas de franchi pour aller plus loin dans la densité, dans la couleur, dans l’esthétique.
On tournait encore avec de la pellicule à ce moment-là, donc c’était de la chimie, il fallait préparer tout le fond de sauce… Et je m’en rappelle, aux premiers temps dans le laboratoire, quand on a commencé à étalonner le film, on s’est heurtés à des : « Non ! C’est pas possible ! » Mais Olivier leur a dit : « C’est comme ça que ça me plaît, c’est comme ça que j’ai demandé à Denis de le faire et on ira jusqu’au bout dans cette voie -là ! » L’image de « 36 » est née comme ça. Et ça a été le départ de notre collaboration qui maintenant… a quinze ans (sourire).
Après 36, quai des Orfèvres, il y a eu MR 73 et puis Les Lyonnais. Et sans avoir découvert Bronx, on peut penser que le duo va savoir nous étonner encore. Ces films font leurs signatures et ont indiscutablement renouvelé le Polar mais ils ne les enferment pas pour autant dans un système qui les conduiraient à se redire. Et c’est la confiance et la liberté qu’ils savent se donner qui l’explique.
« L’ambiance est à chaque fois différente parce que le scénario l’est d’abord. C’est lui qui nous guide dans nos choix. En plus, Olivier est très cinéphile, il me file à chaque fois des références, on n’a pas besoin de Mood Board (collage de photos qui indiquent les couleurs et les lumières dominantes d’un film-ndlr), je comprends tout de suite ce qu’il veut.
Pour « MR 73 », par exemple, qui était un film très dur, très noir, on voulait une image très marquée. Je voulais essayer un système où on travaille sur les négatifs, sur la chimie mais c’est un système irréversible. C’est à dire, pour la faire court, qu’une fois qu’on a passé le négatif dans certains bains, on ne peut plus revenir en arrière.
Et c’est cette fameuse chimie qui fait que le film est très contrasté et qu’il n’y a pratiquement plus de couleurs… J’avais montré des tests à Olivier et il m’a dit : « Moi, c’est exactement ce que je veux ! » Donc, on s’est lancés là-dedans. Je n’aurais pas pu le faire tout seul. Moi chef-opérateur je n’aurais jamais pu l’imposer… J’aurais reçu les foudres des producteurs (sourire) ! Mais on n’a rien sans rien, c’est cette prise de risque qui a créé l’image assez étonnante de « MR » et qu’on ne pourrait d’ailleurs pas reproduire aujourd’hui parce que le numérique, même avec les outils d’étalonnage et tous les logiciels qui sont sensés singer ce qui était possible en chimie, ne sait pas reproduire le côté vivant de l’argentique.
Oui, ces films ont renouvelé le genre mais, je peux en témoigner en près de cinquante films, s’il n’y a pas une histoire forte, un scénario béton, on peut avoir les meilleurs acteurs, le meilleur chef op qui va s’escrimer à avoir une belle image, ça ne rattrape pas le manque… Moi, quand je lis les scénars d’Olive, les images me montent tout de suite à la tête ! J’ai l’impression de lire une B.D… J’ai tout de suite les plans et le visuels en tête ! Parce qu’il le décrit bien aussi lui, dans le texte, dans les didascalies, il amorce bien la description de l’ambiance de son film. »
Et puis quand Olivier a débuté, le grand polar français était loin derrière et le genre avait été un peu galvaudé à la télévision par trop de séries mal tournées avec des histoires qui ne tenaient pas trop la route. Donc, il s’est lancé dans un genre qui n’était pas simple à restaurer. Et il l’a réussi avec « 36, quai des Orfèvres » qui est devenu, je pense, un grand classique.
Après, j’aime bien tous les genres, je ne veux pas m’enfermer dans le polar, j’ai aussi travaillé sur beaucoup de comédies. Mais c’est vrai que j’adore travailler avec Olivier, le polar offre en plus une palette très large de lumières et de plans. On peut travailler en très basse lumière, sur des images très contrastées. Les séquences d’action pour un opérateur, c’est très amusant à tourner, on est comme un môme qui joue aux cow-boys et aux indiens. Les mecs tirent dans tous les sens, prennent des impacts… Il faut savoir bien se placer, faire péter les trucs au bon moment… c’est très ludique ! »
C’est avec J’aimerais pas Crever un Dimanche de Didier le Pêcheur que Denis Rouden est passé au grand écran en 1998. Et c’est avec Emmanuelle 7 qu’il se souvient avoir fait ses vrais débuts dans la fiction. Il avait déjà une centaine de clips à son compteur et avait filmé tout ce que la chanson française connaissait de vedettes et de stars. Il venait du reportage et du doc, la caméra il la portait déjà à l’épaule et ses images avaient alors séduit l’équipe de Program33, toute une époque.
Née en 1985 avec le vidéoclip, cette société de production allait permettre à des artistes encore peu connus comme Jean-Baptiste Mondino, Jean-Pierre Jeunet ou Philippe Gautier d’imposer leur regards. C’est ainsi que Denis a fait ses humanités, allant même jusqu’à régler cadre et lumière des premières fausses pubs des Nuls du Canal Historique.
Il n’a depuis jamais cessé de travailler ni de se réinventer. Et ce n’est pas lui qui le dit mais sa filmographie, qui en près de cinquante films, nous fait croiser l’épouvante avec Promenons Nous dans les Bois, les grands polars de Marchal, les aventures de Largo Winch et les comédies populaires comme Astérix et Obélix au Service Secret de sa Majesté, les Vacances du Petit Nicolas, la Ch’tite Famille, Ibiza et plus récemment Papi Sitter.
Denis remercie aujourd’hui ses parents de l’avoir emmené très jeune au cinéma. C’est sur des écrans plus grands que nos télés qu’il a découvert Kubrick, Coppola et quelques autres. Et il ne sait que trop l’importance aussi des bonnes rencontres. Avec Olivier Marchal bien sûr, avec Laurent Tirard et Jérôme Salle également. Il ne respire jamais aussi bien que sur un plateau et vit chaque jour de tournage un rêve éveillé.
The Knick, Game of Thrones… il dévore les séries, elles le bluffent parfois et l’inspirent souvent. Il observe que la télé française apprend elle aussi à renouveler ses codes. Sur Braquo et Section Zéro, il a goûté au bonheur du récit qui s’écrit en plusieurs épisodes.
Mais surtout, le cinéma l’émerveille aujourd’hui comme il le fascinait hier : « Je suis un spectateur parfait. Quand je vais au cinéma avec ma femme, elle voit tous les trucs qui vont pas comme les faux raccords, moi je ne vois absolument rien (rires )! Je suis le spectateur de base qui adore qu’on lui raconte des histoires au cinéma !«
En attendant de pouvoir reprendre le cours de sa vie professionnelle et artistique, Denis Rouden savoure la chance qu’il a de faire le métier dont il rêvait sans imaginer à l’époque que celui-ci deviendrait sa réalité… On a juste envie de lui dire que sa chance fait notre bonheur cinéphile.
O.D




