Sa discographie en a fait l’un des plus grands groupes de l’histoire du Rock. Dans un beau livre paru aux éditions du Layeur, le rédacteur en chef de Rolling Stone Magazine raconte la formidable histoire de Led Zeppelin. Riffs épiques.
1969, année héroïque. Cette année-là, Jimmy Page à la guitare, Robert Plant au chant, John Paul Jones à la basse comme aux claviers et John Bonham à la batterie posaient la première pierre d’un édifice qui allait devenir monumental.
Le 12 janvier, trois mois seulement après leur premier concert à Chalk Farm dans le nord de Londres, sortait chez Atlantic, le premier album éponyme de Led Zeppelin. À l’automne de la même année, les quatre Grands-Bretons avec Led Zeppelin II transformaient l’essai en envoyant le ballon très au-dessus et carrément au-delà des perches qu’on connaissait déjà. Une mise en orbite portée notamment par ce réacteur en fusion que demeure aujourd’hui encore Whole Lotta Love.
Sorti le 22 octobre, ce deuxième opus posait les bases du Heavy Metal qui s’imposerait mais dix ans plus tard, détrônait en décembre Abbey Road, l’ultime album des Fab Four, et allait se vendre à trois millions d’exemplaires en seulement six mois. Le monde entrait dans les seventies. Formidable décade que Led Zeppelin dominerait de toute sa hauteur. De l’avantage de voyager en ballon.
En 1980, le décès le 25 septembre de John Bonham marquait la fin de l’histoire. Quelques semaines après la disparition tragique de son batteur de génie, sans aucun doute l’un des plus grands qu’on ait jamais entendus derrière des fûts, le groupe annonçait en décembre sa dissolution.
Cette fabuleuse trajectoire, Belkacem Bahlouli a eu la très bonne idée de la raconter en prenant non seulement le temps d’un beau livre aux accents épiques, mais en prenant aussi et surtout celui de la redécouverte.
Dans cet ouvrage paru aux éditions du Layeur, le rédacteur en chef de Rolling Stone Magazine nous raconte l’histoire de chacun des huit album du Zeppelin. De son âge d’or jusqu’à Coda, paru en 1982 et qui réunissait des titres jusqu’alors inédits que le groupe avait enregistrés auparavant.
Et comme s’il avait déjà entendu les plus insatiables en demander « encore, encore ! », ce qu’on ne peut que comprendre, il n’omet aucun des live de Led Zep’, pas plus qu’il ne fait impasse sur les albums solo de Jimmy Page et de Robert Plant.
Au fil des pages, ce ne sont pas seulement des souvenirs qui affluent, c’est une fresque magnifique et riche de mille détails qui se dévoile, c’est une épopée comme seul le Rock sait les composer qui vous prend à témoin. Il y avait donc encore beaucoup à dire sur un groupe à l’auguste sujet duquel on pensait pourtant que tout avait déjà été écrit.
« Il fallait trouver le ton et le temps de le dire… Et en même temps, il fallait trouver la pertinence puisque c’est un groupe qui n’existe plus depuis quarante ans. Le regard qu’on peut avoir aujourd’hui, avec quarante ans de recul, est celui de l’historien plus que du rock critique.
Et, c’est là où c’est marrant, on s’aperçoit que ces disques auraient pu être enregistrés hier parce que la perfection de la production est sidérante. C‘est le son que cherche tout le monde encore aujourd’hui… C’est dire à quel point le groupe est influent. J’ai écrit qu’ils avaient posé la grammaire et l’orthographe de ce qu’allait être le rock des quarante année suivantes et c’est totalement ça.
C’est à dire qu’ils ont inventé en même temps du rock pur et dur, mais leur son est déjà aussi un peu électro, un peu groove… Il y a des machines, des rythmiques en loop… Ils avaient tout ça dès les années 70… C’est pour ça que c’est encore totalement pertinent d’écouter Led Zep’ aujourd’hui !
Les chansons sont super bonnes. Que ce soit les repompages de blues ou les réécritures de blues traditionnels. Je pense par exemple à « When the Livee Breaks » qui est l’une de leurs plus grandes chansons. On écoute la version originale par Kansas Mac Coy et Memphis Minnie qui était juste voix-guitare et on écoute celle de Led Zep, on a un morceau totalement réécrit qui est le plus moderne du monde !
Là, on a une rythmique en boucle, un shuffle envoyé par Bonham qui est incroyable, les guitares et puis surtout la voix de Robert Plant qui se mixe avec l’harmonica… C’est ce qu’on peut appeler une chanson parfaite. Et même s’ils sont partis d’une chanson déjà existante, la manière dont ils l’ont repensée et réinterprétée montre à quel point ces gars-là sont intelligents, brillants et même percutants. »
Si les années qui passent ont généralement tendance à arrondir les aspérités qui tranchent, le livre que Belkacem Bahlouli leur a consacré raconte sans détour le peu d’estime dans laquelle certains de ses confrères ont longtemps tenu les garçons du Zeppelin. Si le public qui a toujours raison et parfois bon goût les a très vite portés au plus haut, la presse spécialisée s’est d’abord soigneusement essuyée les semelles sur leur musique. Il faut toujours un peu de temps pour être reconnu de son vivant.
« Aux États-Unis, ils se sont fait dézinguer jusqu’en 1975 par la presse écrite. Les radios et les télés, elles, étaient très friandes parce qu’ils avaient un look incroyable avec l’animalité, le charisme de Plant, et tout ce qu’ils pouvaient représenter du rock de l’époque, comme l’hypersexualisation, le pantalon à poutre apparente, limite vulgos quand même (sourire)…
Ils sortent leur premier album en janvier 69, le deuxième en décembre, c’est un authentique carton… En un an, ils sont devenus des dieux vivants. Mais la presse les trouvait grotesques, déplacés. Ce que je raconte notamment, c’est que Ralph Gleason qui était le rédacteur en chef musique de Rolling Stone avait dit : « Mais c’est qui ces quatre connards ?? » (sourire)…
Et d’envoyer un courrier à Ahmet Ertegün, le patron d’Atlantic Record qui avait signé Led Zeppelin pour cinq ans avec une avance record pour l’époque de 200 mille dollars : « Encore des mecs qui font du blues ?! C’est bon, poubelle !! » Lester Bangs (rock critique à Rolling Stone-ndlr) qui n’avait pas sa plume dans sa poche, les a mais cartonnés ! Il les qualifiait entre autres de « pédales émaciées »…
Et le troisième album que tout le monde trouve chef d’oeuvresque et qui reste le préféré de beaucoup de gens, s’est fait descendre comme on n’a jamais vu ! Un peu comme si le plus hardcore des rock critiques avait écrit sur le dernier album d’Aya Nakamura (sourire).
Le public, lui, s’est posé moins de questions. À l’écoute des disques, il s’est juste dit : « C’est génial. » Et après, le mythe est arrivé avec les concerts parce que c’est avant tout un groupe de live. Avec Cream, ils étaient les seuls à pouvoir arriver sur scène et réinventer leurs chansons sur scène, en direct devant dix mille personnes sans que ça leur pose de problème… D’où les versions à rallonge de certains de leurs morceaux…
Avec Deep Purple et Pink Floyd, Led Zeppelin est l’un des grands groupes mythiques des années 70 parce qu’à cette époque-là, au lieu d’essayer de ressucer une musique comme on le fait un peu maintenant, eux l’inventaient.
C’est d’ailleurs tout le corpus de Zeppelin, ils prenaient les matériaux de base et ils cassaient les codes pour re-sculpter, tout en respectant et en gardant les principes d’harmonie. D’où la musicalité extraordinaire de Led Zep’ , c’est ça qui est prenant chez eux, même si c’est très complexe ça reste extrêmement musical.
On aurait pu croire que c’étaient des albums de branleurs de manche, un peu « on va vous en foutre plein la gueule parce qu’on est des super brutes avec nos instruments », ça va au-delà de ça. C’est juste le pré-requis pour pouvoir faire du Led Zep’…
Après, il y a des brutes à la guitare qui peuvent tout jouer. Ce qui était le cas de Jimmy Page qui avait une longue carrière avant d’arriver en 69 avec Led Zeppelin et qui a laissé libre cours à son imagination avec tout ce qu’il avait pu apprendre durant les années précédentes.
C’était un requin de studio qui avait déjà joué avec les Kinks, les Stones, Nico, Polnareff, Hallyday… Une carrière de dingue ! Il avait fait des musiques de pub, de films… Et il est venu avec son background.
En plus, c’était un mec curieux. C’est un mec qui a passé sa vie à écouter des disques. Et il écoutait tout ! Quel que soit le genre, variété, rock, flamenco… il a tout écouté. Et ça a nourri l’énergie qu’il a mise dans ses chansons. »
Rock et tragédie sans bien rimer se tiennent souvent la main. À la question de savoir pourquoi le Zeppelin s’est finalement posé peu de temps après la disparition de son batteur pour ne plus jamais reprendre son envol, Belkacem Bahlouli, qui l’aura longuement et beaucoup réécouté, fournit dans son livre des éléments de réponse qui renvoient à la quintessence même du groupe.
« Avec la mort de Bonham, le groupe a perdu son articulation. Led Zeppelin, ce n’était pas basse-batterie d’un côté et de l’autre, voix-guitares. C’était d’abord la combinaison de la guitare et de la batterie, la basse était là pour soutenir. La manière dont Page entourait les rythmiques de Bonham rendait le truc possible.
À partir du moment où on revenait sur une structure classique avec une rythmique d’un côté et le soliste de l’autre, on n’était plus du tout sur la même planète. Alors que ce qui était passionnant, c’était justement l’enroulement des deux. On était dans une locomotive qui avançait et que plus rien ne pouvait arrêter…
Exemple ? Quand tu écoutes « Kashmir », toute la chanson est bâtie sur un riff doublé à la batterie jouée de manière sublime… Après, il n’y avait qu’à rajouter un peu de décor, un peu de cuivres, un peu de cordes, une voix extraordinaire et un texte super étonnant…
Autre exemple ? Tu prends « Stairway to Heaven », dont la structure est totalement atypique et qui reste le giga-méga-tube de Led Zeppelin, le morceau commence par cette fameuse descente chromatique qui a tant fait la une des journaux musicaux ces deux dernières années à cause des procès en plagiat… Comment tu veux déposer une descente chromatique qui a été théorisée depuis Jean-Sébastien Bach ?? Tu l’as partout (sourire) !
Donc, tu as ce début, ce milieu, plus un solo monstrueux qui n’est pas le plus complexe mais qui est tellement bien amené, un peu comme « Hotel California », et qui fait un vrai couplet, ça aurait pu être une voix… Ça, plus la grosse structure lourde et les breaks incroyables que fait Bonham à la batterie… Tu comprends à quel point il était indispensable. »
Si Belkacem Bahlouli se définit plus volontiers comme un journaliste musical qu’un rock critique, c’est avec l’enthousiasme contagieux d’un ado passionné qui aurait découvert des vieux vinyles dans l’armoire de son paternel ou de son grand-frère qu’il a composé son ouvrage. Bien-sûr, il a pris le soin de lire au minimum tout ce qui avait été déjà écrit à son sujet, mais c’est finalement en écoutant Led Zeppelin, encore et encore, que les mots lui sont venus.
Il y a finalement quelque chose de Jimmy Page chez ce rédacteur en chef qui n’a pas remisé sa veste en jean le jour où il est monté en grade. Depuis la cour de son lycée où il échangeait ses k7 de Deep Purple jusqu’à ces derniers jours sans concerts, lui aussi a toujours écouté et continue d’écouter les musiques qui façonnent nos temps.
Et c’est avec ses oreilles d’aujourd’hui qu’il a pris celui de redécouvrir celles que composèrent des garçons de talent et de génie il y a plus de quarante ans. À cet égard, son livre est aussi la rencontre de deux générations. C’est ce qui lui donne son supplément d’âme.
Un livre qui donne l’impression d’avoir été écrit en quelques nuits à peine et dont l’énergie fait finalement écho à la fabuleuse bande-son dont il porte le récit passionnant. À lire en poussant le potard. Parce qu’ « il y a des disques qui te disent : « Non, baisse le son ! » Et il y a les disques de Led Zeppelin, qui, eux, te disent : « Vas-y ! Monte !! »
C’est ce qu’il a fait, Belkacem Bahlouli. Et il a bien fait. Même nos oreilles lui disent merci.
O.D
Led Zeppelin, un livre de Belkacem Bahlouli, paru aux éditions du Layeur.





